Série : Le legs d’Ac­tion fran­çaise ; rubrique 7 : Bou­tang et Debray renouent avec la séduc­tion intel­lec­tuelle du maurrassisme

Série : Le legs d’Ac­tion fran­çaise ; rubrique 7 : Bou­tang et Debray renouent avec la séduc­tion intel­lec­tuelle du maurrassisme

Par Gérard LECLERC

Voi­ci la sep­tième rubrique de Gérard Leclerc sur « Le legs de l’Action fran­çaise ». On y découvre ce que les adver­saires de l’Action fran­çaise cachent fort bien. C’est-à-dire que l’A.F. pour­suit son com­bat roya­liste depuis la mort de Maur­ras, au tra­vers de ses « héri­tiers » dont les deux prin­ci­paux sont les catho­liques Pierre Bou­tang et Pierre Debray. Si proches, si res­sem­blants et pour­tant si dif­fé­rents. Celui qui pri­vi­lé­giait la méta­phy­sique et l’autre la méthode expérimentale.

A la nou­velle géné­ra­tion du XXI° siècle il appar­tient d’exploiter au mieux leur puis­sance et leur com­plé­men­ta­ri­té intel­lec­tuelles. (ndlr)

Je vais faire main­te­nant un bond en avant, et par­ler de la seconde période de l’histoire de l’Action fran­çaise, déjà plus longue que la pre­mière : toute celle qui nous sépare de la mort de Charles Maur­ras. Son his­toire reste encore à écrire. Là encore, renon­çant à tout racon­ter, j’ai choi­si de m’at­tar­der sur deux figures emblé­ma­tiques, celles de Pierre Debray et de Pierre Boutang.

Pour­quoi ces deux per­son­nages ? C’est d’une cer­taine façon très injuste, car c’est lais­ser dans l’ombre des res­pon­sables qui ont joué un rôle majeur pour main­te­nir et ani­mer le mou­ve­ment, et trans­mettre la pen­sée maur­ras­sienne. Je pense à des gens comme Pierre Pujo et, avant lui, Georges Cal­zant. Et aus­si Pierre Juhel, qui a joué un rôle consi­dé­rable dans l’or­ga­ni­sa­tion du mou­ve­ment, sa main­te­nance et ses pro­grès. J’ai tra­vaillé avec lui pen­dant plu­sieurs années, nous avons fait beau­coup de choses, et des choses for­mi­dables, notam­ment au moment de mai 68. C’est quel­qu’un à qui je suis extrê­me­ment redevable.

Alors pour­quoi pri­vi­lé­gier Debray et Bou­tang ? Pour cette rai­son, qui est déter­mi­nante : ce sont eux qui, après la Libé­ra­tion, ont renoué avec la séduc­tion intel­lec­tuelle de l’Ac­tion fran­çaise. De l’un et l’autre, je dirai qu’ils sont des nova­teurs. A par­tir de la tra­di­tion maur­ras­sienne, et dans la fidé­li­té à celle-ci, ils ont fait acte de créa­tion. S’agissant de Pierre Debray, c’est en renou­ve­lant son regard pour tenir compte des évo­lu­tions his­to­riques et pro­duire des ana­lyses adap­tées aux réa­li­tés contemporaines.

Le cas de Pierre Bou­tang est dif­fé­rent. Il a bâti une œuvre consi­dé­rable, un monu­ment lit­té­raire et phi­lo­so­phique qui contri­bue à l’en­ri­chis­se­ment du patri­moine intel­lec­tuel fran­çais au XXe siècle. Mais qui contri­bue aus­si, et c’est cela qui m’intéresse plus spé­cia­le­ment ici, à l’en­ri­chis­se­ment du legs d’Ac­tion fran­çaise. Son his­toire per­son­nelle, qui n’est pas banale, doit d’ailleurs être étu­diée, car elle est por­teuse de leçons. Par exemple, pour­quoi Bou­tang, pen­dant la guerre, en 1941, choi­sit-il de quit­ter la France et d’al­ler ensei­gner au lycée de Rabat ? C’est sans doute qu’il a une cer­taine vision de la situa­tion inter­na­tio­nale et ne veut pas cou­rir le risque de se trou­ver coin­cé en pays occu­pé. Il consi­dère que c’est en Afrique du nord, non occu­pée, qu’une occa­sion his­to­rique peut surgir.

Il ne rejoin­dra pas de Gaulle, ce qui lui coû­te­ra très cher, mais choi­si­ra de suivre le géné­ral Giraud : il sera chef de cabi­net de son ministre de l’In­té­rieur. C’est quel­qu’un qui a une vision très par­ti­cu­lière. Quand il va en métro­pole, il va voir Maur­ras, à qui il reste lié d’une façon très pri­vi­lé­giée. Maur­ras, qui voit en lui un esprit de pre­mier ordre, a dit un jour : « Ce jeune homme est trop intel­li­gent pour moi ! » Mais c’é­tait un acte d’humilité…

Bou­tang est par ailleurs un phi­lo­sophe auteur d’une œuvre phi­lo­so­phique capi­tale. Vous connais­sez, sans doute, les titres prin­ci­paux : Onto­lo­gie du secret, Apo­ca­lypse du désir, Reprendre le pou­voir et plu­sieurs autres livres qua­si­ment aus­si impor­tants, comme La Fon­taine poli­tique que Fabrice Luchi­ni, je pense, a dû lire… Je vous signale d’ailleurs un for­mi­dable article (facile à trou­ver sur Inter­net) sur la réédi­tion de ce livre par Les Pro­vin­ciales. Il est dû à Béré­nice Levet, qui fait par­tie de cette nou­velle géné­ra­tion intel­lec­tuelle appa­rue dans le sillage de la Manif pour tous, qui est en train de ren­ver­ser la donne sur le ter­rain intel­lec­tuel. Avec Eugé­nie Bas­tié et Char­lotte d’Or­nel­las, les femmes sont aux avant-gardes pour por­ter un renou­veau de la pen­sée avec une force qui me ravit !

Pierre Bou­tang a fait œuvre de méta­phy­si­cien. Vous vous deman­de­rez peut-être : qu’est-ce que la méta­phy­sique peut bien venir faire en poli­tique ? Eh bien, voi­là. L’Ac­tion fran­çaise a été bâtie, par des gens aux convic­tions phi­lo­so­phiques et reli­gieuses diverses, sur un com­pro­mis poli­tique excluant d’aborder les ques­tions reli­gieuses. Les choses vont cepen­dant se modu­ler, et je peux en dire un mot : dans son Maur­ras, Pierre Bou­tang raconte qu’à la fin de la Grande Guerre, en 1919, Maur­ras a envi­sa­gé de reprendre la Revue grise qui avait été à l’o­ri­gine de l’Ac­tion fran­çaise, parce qu’il pen­sait que le quo­ti­dien ne suf­fi­sait plus et qu’il fal­lait pro­lon­ger le tra­vail intel­lec­tuel dans une revue de fond. Mais il en a très vite aban­don­né l’i­dée, au pro­fit d’un autre pro­jet de revue, qui don­nait une place impor­tante à la pen­sée catho­lique : la Revue uni­ver­selle, avec comme cofon­da­teur une émi­nente per­son­na­li­té catho­lique, Jacques Mari­tain, et diri­gée par Jacques Bain­ville, assis­té d’un autre catho­lique, Hen­ri Mas­sis. Bain­ville l’agnostique assu­rait en quelque sorte la conti­nui­té avec la Revue grise, mais à côté de Mari­tain et Mas­sis, il y avait d’autres intel­lec­tuels catho­liques, tels Jean Guitton.

Cela mani­fes­tait clai­re­ment une inflexion intel­lec­tuelle de Maur­ras. On était pas­sé d’une revue – disons le fran­che­ment – « posi­ti­viste », à une revue très ouverte aux ques­tions reli­gieuses. Et c’est dans la Revue uni­ver­selle que Mari­tain a publié les cha­pitres de ses pre­miers ouvrages, notam­ment Trois réfor­ma­teurs, un livre essen­tiel contre Luther, Des­cartes et Rous­seau. Pen­dant quelques années Mari­tain a même pu pas­ser pour le phi­lo­sophe de l’Ac­tion fran­çaise ! Cela n’a pas duré, puisque, sur injonc­tion du pape Pie XI, Mari­tain est deve­nu l’ad­ver­saire pre­mier de l’Ac­tion fran­çaise et a été char­gé d’a­li­men­ter le débat phi­lo­so­phi­co-théo­lo­gique contre le maurrassisme.

Gérard Leclerc ( à suivre)

Retrou­vez les rubriques de l’été mili­tant 2020, du site de l’Action française :

Par Chris­tian Fran­chet d’Esperey

1 – Est-il oppor­tun de s’accrocher à un homme aus­si décrié ?

2 – Les posi­tions les plus contes­tées de Maur­ras ne doivent plus faire écran à ses décou­vertes majeures

3 – maur­ras­sisme intra-muros et maur­ras­sisme hors les murs

4 – Une demarche d’aggiornamento cest-a-dire de mise au jour

Par Phi­lippe Lallement

Le maur­ras­sisme est-il deve­nu un simple objet d etude historique

Par Gérard Leclerc

  1. Le legs d’Ac­tion française
  2. Maur­ras huma­niste et poete
  3. L homme de la cite le republicain
  4. Un mou­ve­ment dote dune sin­gu­liere force d attraction
  5. Lla crise de 1926 un nou­veau Port-royal