Maur­ras, huma­niste et poète ?

Maur­ras, huma­niste et poète ?

Par Gérard LECLERC

Nous voi­ci donc dans la seconde série mili­tante de l’été « Le legs d’Action fran­çaise », vou­lue par le res­pon­sable du blog quo­ti­dien de l’Action fran­çaise, afin de sou­te­nir l’effort de for­ma­tion du secré­ta­riat géné­ral.

Dans cette seconde rubrique, Gérard Leclerc pré­sente Charles Maur­ras au tra­vers son maitre, l’abbé Penon. Ceux qui sou­hai­te­ront appro­fon­dir le sujet pour­ront se rap­por­ter à l’édition savante de la cor­res­pon­dance Penon-Maur­ras publiée et com­men­tée par Axel Tis­se­rand (Pri­vat SAS, col­lec­tion His­toire, 2007). Un indis­pen­sable de la biblio­thèque du natio­na­liste fran­çais.

A l’origine, un homme excep­tion­nel, huma­niste, pen­seur et poète…

Par Gérard LECLERC

Je vous disais tout à l’heure que j’a­vais une cer­taine crainte, car qui trop embrasse… risque d’être com­plè­te­ment débor­dé par son sujet… C’est pour­quoi j’ai choi­si un cer­tain nombre de séquences, je ne suis pas sûr d’avoir le temps de les reprendre toutes. Mais, bon…, com­men­çons par les ori­gines.

A l’o­ri­gine, il y a donc un éton­nant per­son­nage qui s’ap­pelle Charles Maur­ras. Mon père avait cou­tume de dire que c’é­tait « un homme qui fai­sait hon­neur à l’homme ». Effec­ti­ve­ment, c’était une per­son­na­li­té tout à fait sin­gu­lière : par sa seule volon­té, il va rani­mer une part essen­tielle du legs his­to­rique de la France. L’i­dée monar­chique était en train de s’effacer, de dis­pa­raître, et cette fin parais­sait alors défi­ni­tive, et il va par­ve­nir à la res­tau­rer. Il aura fal­lu ce petit bon­homme tout à fait unique pour en réta­blir l’i­dée.

Pour com­prendre son épais­seur réelle, essayons de ren­trer un peu dans sa per­son­na­li­té. Je lui attri­bue­rai un cer­tain nombre de qua­li­fi­ca­tifs. Je dirai d’a­bord que Charles Maur­ras est un huma­niste ; pas au sens niais et habi­tuel du terme, tel que le Par­ti radi­cal s’en réclame, ni au sens du XVIIIe siècle et des Lumières, mais au sens du XVIe siècle : un homme des huma­ni­tés. Un homme d’une culture pro­fonde, un homme qui a béné­fi­cié de cet ensei­gne­ment, de cette culture géné­rale qui aujourd’­hui est presque com­plè­te­ment per­due. Un homme for­mé au latin, au grec, et à la pen­sée grecque, et à la lit­té­ra­ture latine, un homme éton­nant que nous connais­sons mieux depuis que notre ami Axel Tis­se­rand a édi­té sa cor­res­pon­dance avec son pro­fes­seur, son maître, l’abbé Jean-Bap­tiste Penon, qui devien­dra Mgr Penon.

Péda­gogue excep­tion­nel, Penon a for­mé Maur­ras à ce que l’on appelle les huma­ni­tés, les huma­ni­tés clas­siques. Il l’a for­mé à la lit­té­ra­ture fran­çaise, mais d’a­bord au latin et au grec. Maur­ras avait ain­si une connais­sance du latin et du grec que les géné­ra­tions sui­vantes n’ont pas connues. C’est mon cas… J’ai fait du latin et du grec, mais j’é­tais un peu hon­teux devant mes pré­dé­ces­seurs, parce que nous n’a­vions pas cette connais­sance pré­cise qui nous per­met­tait de lire et inter­pré­ter un texte de Vir­gile ou de Pla­ton.

Maur­ras est donc d’a­bord un for­mi­dable huma­niste. Un jour, je visi­tais sa mai­son du che­min de Para­dis, à Mar­tigues, j’y étais avec un émi­nent pro­fes­seur de lit­té­ra­ture de Rennes qui nous expli­quait :« Voyez cette biblio­thèque ! Vous ne pou­vez pas com­prendre Maur­ras sans cette biblio­thèque… », sans cette for­mi­dable culture qu’il a emma­ga­si­née dès l’a­do­les­cence et qui explique la puis­sance et la pro­fon­deur de son esprit. Lorsque je parle de Maur­ras, je parle tou­jours de cet aspect-là : si on n’a pas pré­sente à l’esprit cette culture huma­niste, dif­fi­cile à ima­gi­ner aujourd’hui, il est incom­pré­hen­sible, on ne peut entrer dans la pro­fon­deur de son esprit. Les pre­miers textes qu’il a écrits – je pense au Che­min de Para­dis et à Anthi­néa – ne s’ex­pliquent que par cette culture. Ils sont emplis du suc de ces connais­sances pre­mières. Et aus­si de l’exceptionnelle péné­tra­tion de son œil de cri­tique lit­té­raire, car c’est comme cri­tique lit­té­raire que Maur­ras s’af­firme d’a­bord dans le jour­na­lisme. Il sera le pre­mier à saluer, en 1896, Les Plai­sirs et les jours, le pre­mier livre d’un jeune écri­vain juif incon­nu, Mar­cel Proust, qui lui en sera recon­nais­sant toute sa vie.

Un huma­niste, donc, mais aus­si un pen­seur. Il ne se contente pas d’emmagasiner tout le legs de la pen­sée, d’être une sorte de super-his­to­rien des idées, c’est aus­si quel­qu’un qui pense par lui-même. C’est en pen­sant par lui-même qu’il remet en cause et dépasse le confor­misme et les pré­ju­gés les mieux éta­blis de son époque. C’est une des choses qui m’im­pres­sionnent le plus chez Maur­ras, cette magni­fique auto­no­mie, cette abso­lue indé­pen­dance d’es­prit qui lui per­met de com­prendre son temps en le dépas­sant, en le sur­mon­tant.

Et Maur­ras est encore – et cela tout au long de son exis­tence – un poète. Ce qui contre­dit l’image que l’on se fait sou­vent de lui d’une espèce de ratio­na­liste des­sé­ché… Notre cher Ber­na­nos disait que « Maur­ras cou­chait avec la rai­son », ce qui d’un cer­tain point de vue, était vrai, mais il ne faut pas oublier l’immense part de sen­si­bi­li­té poé­tique qu’il y a chez lui. La grande poé­tesse Anna de Noailles l’a­vait bien sai­si qui disait qu’on ne pou­vait pas com­prendre Maur­ras sans res­sen­tir sa sen­si­bi­li­té fré­mis­sante, et sans pres­sen­tir qu’un pro­fond secret l’ha­bi­tait.

Gérard Leclerc

à suivre

Cette seconde série de Gérard Leclerc est à mettre en rela­tion avec le quatres rubriques de Chris­tian Fran­chet Des­pe­rey sur «  Le nou­vel âge du maur­ras­sisme ». On peut les retrou­ver en cli­quant sur les liens sui­vants :

1 – Est-il oppor­tun de s’accrocher à un homme aus­si décrié ?
2 – Les posi­tions les plus contes­tées de Maur­ras ne doivent plus faire écran à ses décou­vertes majeures
3 – maur­ras­sisme intra-muros et maur­ras­sisme hors les murs
4 – Une demarche d’aggiornamento cest-a-dire de mise au jour