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Voi­ci la seconde des cinq rubriques extraites de l’éditorial du n° 58 de la Nou­velle Revue Uni­ver­selle, fon­dée par Jacques Bain­ville en 1920

Par Chris­tian Fran­chet d’Esperey

2 – Les posi­tions les plus contes­tées de Maur­ras ne doivent plus faire écran à ses décou­vertes majeures

Alors que le XIXe siècle – si « stu­pide » à tant d’égards ! – venait de s’achever sur de furieuses déchi­rures entre inter­na­tio­na­lisme exal­té et natio­na­li­ta­rismes exa­cer­bés, tous por­teurs des bar­ba­ries tra­giques qui explo­se­ront au siècle sui­vant, Maur­ras, en quelques ouvrages majeurs – L’Avenir de l’intelligence, Enquête sur la monar­chie, Kiel et Tan­ger… – a redon­né défi­ni­ti­ve­ment à l’idée de nation sa dimen­sion de mesure, par oppo­si­tion à la déme­sure des empires – et son carac­tère pro­tec­teur : c’est là sa fonc­tion la plus humaine, et la plus natu­rel­le­ment chré­tienne, que plus tard, en 1937, il évo­que­ra dès la pre­mière page de son grand texte sur la « poli­tique natu­relle ». Nous tenons à le sou­li­gner ici : il faut avoir lu, relu et médi­té ces textes, il y va de notre avenir.

Sur­gie aux pre­mières années du XXe siècle, la pen­sée de Maur­ras sur­plombe de très haut les cir­cons­tances qui l’ont fait naître, pour deve­nir, à vue humaine, intem­po­relle. L’importance consi­dé­rable de cette œuvre demeure pour­tant lar­ge­ment occul­tée : sou­vent citée, mais géné­ra­le­ment en toute mécon­nais­sance de cause. Ce qui nous conduit, aujourd’hui, à deux ordres d’observations.

Il convient d’abord, que les posi­tions prises par Maur­ras depuis l’Affaire Drey­fus, et sur­tout pen­dant la Deuxième Guerre mon­diale – dont les moti­va­tions réelles sont extrê­me­ment dif­fi­ciles à appré­cier avec jus­tesse aujourd’hui – ne fassent plus écran à ses décou­vertes majeures, comme c’est encore trop sou­vent le cas. Il nous faut donc pro­cé­der, même si c’est une tâche ingrate et d’un inté­rêt de fond très rela­tif, à une élu­ci­da­tion com­plète de ces posi­tions contes­tées, avec un sens très poin­tu du discernement.

Des ouvrages ou articles récents, ain­si que cer­taines inter­ven­tions sur les réseaux sociaux, apportent des infor­ma­tions utiles, mais encore trop faci­le­ment assor­ties d’interprétations man­quant nota­ble­ment de juge­ment. Sur l’attitude de Maur­ras à cette époque, on ne peut exer­cer le regard cri­tique qui s’impose qu’après avoir pris la peine de resi­tuer dans leur contexte his­to­rique exact les faits établis.

Nous irons jusqu’au bout de cette démarche. Ce numé­ro de la NRU ne fait que les abor­der briè­ve­ment, notam­ment dans l’entretien d’Alain Fin­kiel­kraut avec Michel De Jae­ghere et Mar­tin Motte, ain­si que dans le com­men­taire de Chris­tian Tarente, sur un article don­né à Cau­seur, le 16 décembre der­nier, par Fré­dé­ric Rouvillois.

Cet article repre­nait l’essentiel de l’ouvrage du ger­ma­niste Michel Gru­ne­wald sur l’Action fran­çaise et le nazisme De ‘la France d’abord’ à ‘la France seule’ (P. G. de Roux, 2019), un pré­cieux ins­tru­ment de tra­vail par le volume de docu­ments qu’il exploite. Cepen­dant les appré­cia­tions qu’il porte sont par­fois contes­tables, on peut en voir les effets dans l’article de Cau­seur. Fré­dé­ric Rou­villois tient à prou­ver que Maur­ras, vic­time de son âge et figé dans ses idées fixes, aurait, mal­gré lui, col­la­bo­ré de fac­to avec les Alle­mands. Les limites de l’argumentation étonnent de la part d’un esprit appré­cié et res­pec­té dont on connaît la puis­sance de tra­vail et la sub­ti­li­té de réflexion. À peine cari­ca­tu­rée, sa logique pour­rait conduire à des absur­di­tés, comme esti­mer que les gaul­listes, en affai­blis­sant la posi­tion de Pétain dans son face à face avec Hit­ler, « col­la­bo­raient » de fac­to avec l’ennemi… Mais, en reje­tant toute cari­ca­ture, l’important pour nous est de com­prendre à la fois ce que Maur­ras avait réel­le­ment en tête, et les effets consta­tables de ses écrits.

Le deuxième ordre d’observations – à nos yeux le plus impor­tant – touche direc­te­ment à ce que nous avons appe­lé le nou­vel âge du maur­ras­sisme. Si les grands ouvrages de Maur­ras ont acquis un carac­tère intem­po­rel, il n’en va pas de même du mou­ve­ment qu’il a créé et du corps de doc­trine qu’il a éla­bo­ré. Appuyés sur les intui­tions fon­da­men­tales du Mar­té­gal, ils ont vu leur forme évo­luer avec le temps, ce qui était aus­si sou­hai­table qu’inévitable. Deux figures, par la force de leur per­son­na­li­té, ont don­né une dimen­sion exem­plaire à ces évo­lu­tions : Pierre Bou­tang et Pierre Debray. À l’un comme à l’autre, la Nou­velle Revue uni­ver­selle a consa­cré un numé­ro spé­cial (Bou­tang, le n°45 d’octobre 2016, Debray le n°56 d’avril 2019.) Au second, par­ti­cu­liè­re­ment mécon­nu, la revue a dédié toute l’année 2019, « année Pierre Debray » qui se conclut dans ce numé­ro avec la publi­ca­tion, d’un texte datant de 1984 : Maur­ras socia­liste ? L’œuvre de Bou­tang comme la réflexion de Debray apportent la preuve que les grandes intui­tions maur­ras­siennes se prêtent par­fai­te­ment à de nou­velles ana­lyses, expri­mées dans un lan­gage adap­té aux réa­li­tés nou­velles, ou repla­cées dans des pers­pec­tives aux­quelles Maur­ras n’avait pu s’attacher… car on n’a qu’une vie !

De là le pro­jet qu’a eu la Nou­velle Revue uni­ver­selle, à l’initiative de Phi­lippe Lal­le­ment, fon­da­teur du Café His­toire de Tou­lon, de mon­trer que si la pen­sée de Maur­ras est tou­jours vivante aujourd’hui, c’est à la fois parce qu’elle a su renou­ve­ler ses modes d’expression, et parce qu’elle apporte une réponse ori­gi­nale et péné­trante aux désar­rois du monde actuel. Ce nou­vel âge du maur­ras­sisme que nous vivons aujourd’hui prend dif­fé­rents visages.

CHRISTIAN FRANCHET D’ESPÈREY, rédac­teur en chef de la Nou­velle Revue Universelle

Pro­chaine rubrique : 3- Maur­ras­sisme « intra-muros » et maur­ras­sisme « hors les murs »