Entre­tien avec Axel Tis­se­rand : pour Maur­ras, naturellement

Entre­tien avec Axel Tis­se­rand : pour Maur­ras, naturellement

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Axel Tis­se­rand conti­nue son tra­vail d’exploration de la pen­sée de Charles Maur­ras et publie ces jours-ci, aux édi­tions Téqui, un livre qui fera date : Actua­li­té de Charles Maur­ras, Intro­duc­tion à une phi­lo­so­phie poli­tique pour notre temps.

Maur­ras ne va pas de soi. Inter­dit de com­mé­mo­ra­tion, voué aux gémo­nies, il impres­sionne par la per­sis­tance de l’influence qu’on lui prête tout en ban­nis­sant son nom. Vou­liez-vous réta­blir un ordre juste sur son œuvre en écri­vant ce livre ?

Il est vrai que Maur­ras n’est aus­si sou­vent cité qu’à pro­por­tion qu’il est hon­ni. Déjà, en 2012, ouvrant un col­loque pour les 60 ans de sa mort, je remar­quais : « L’aversion à l’égard de Maur­ras est inver­se­ment pro­por­tion­nelle à son éloi­gne­ment his­to­rique. Plus il devient une figure de l’histoire, plus il est hon­ni. Nous sommes pas­sés d’une condam­na­tion de sa doc­trine à une dam­na­tion de tout ce qu’il repré­sente… ou plu­tôt de tout ce qu’on lui fait endos­ser, de ce à quoi on le réduit. » J’ai pu reprendre ce pro­pos, mot à mot, dans l’introduction de mon livre, puisque, en 2018, le 150e anni­ver­saire de la nais­sance du Mar­té­gal l’a mon­tré, la situa­tion ne s’est pas amé­lio­rée, bien au contraire : cet anni­ver­saire a don­né lieu à des ana­thèmes média­tiques et des pali­no­dies offi­cielles, qui n’ont hono­ré ni le poli­tique ni l’intelligence. Le fan­tôme de Maur­ras conti­nue de han­ter la mémoire natio­nale. Comme un remords ? On sait que Maur­ras, de l’aveu même de ses adver­saires les plus intel­li­gents (Mau­riac ou Étiemble, et ne par­lons pas de l’admiration que lui vouait le résis­tant Jean Paul­han) a été condam­né pour des rai­sons stric­te­ment poli­tiques. Allez sur le site de l’INA vision­ner le court repor­tage de jan­vier 1945 sur le pro­cès de Lyon : le com­men­taire est édi­fiant. Quand on sait, en plus, que le dos­sier d’accusation fut confié à un faussaire…

Ce que j’ai vou­lu, c’est non seule­ment en finir, sur des points cru­ciaux, avec le « man­ne­quin Maur­ras », mais, plus encore, mettre en valeur la dimen­sion anthro­po­lo­gique de sa phi­lo­so­phie poli­tique, une dimen­sion d’une actua­li­té criante à l’heure du trans­hu­ma­nisme et de l’homme aug­men­té, c’est-à-dire… pri­vé de son huma­ni­té. En quelque sorte, pour­suivre dans la même veine que le Un autre Maur­ras de Gérard Leclerc, même si la com­pa­rai­son peut paraître pré­somp­tueuse. C’est la rai­son pour laquelle j’ai éga­le­ment déci­dé de confron­ter la pen­sée de Maur­ras à plu­sieurs intel­lec­tuels contem­po­rains impor­tants, pour mieux mon­trer toute l’actualité de sa pensée.

Yves Flou­cat, dans sa pré­face, pré­cise qu’on aurait pu s’étonner du choix d’un dis­ciple de Mari­tain pour cette tâche. Notre dos­sier thé­ma­tique du mois est d’ailleurs consa­cré au dia­logue entre Mari­tain et Maur­ras. Vous évo­quez les cri­tiques adres­sées aujourd’hui par cer­tains catho­liques aux idées ins­pi­rées par le Mar­té­gal : pen­sez-vous que l’absence de dépas­se­ment de la confron­ta­tion entre les deux auteurs soit un frein à la réflexion poli­tique pour les catholiques ?

Yves Flou­cat, dans la pré­face géné­reuse dont il a bien vou­lu m’honorer, note ce para­doxe appa­rent, puisque, grand tho­miste, il a été éga­le­ment, comme il l’écrit lui-même, « pro­fon­dé­ment mar­qué par la pen­sée de Jacques Mari­tain ». C’est qu’on ne retient des rela­tions intel­lec­tuelles entre Mari­tain et Maur­ras que le divorce, à l’initiative du pre­mier, en rai­son des sanc­tions pon­ti­fi­cales de décembre 1926 – par­ler de condam­na­tion est un abus de lan­gage, puisqu’il n’y a eu, comme l’observe Yves Flou­cat, « aucun texte magis­té­riel […] de la main de Pie XI ». D’ailleurs, les sanc­tions furent levées en 1939 sans que l’Action fran­çaise renonce à aucun point de sa doc­trine. En 1927, Mari­tain fut même char­gé de jus­ti­fier ces sanc­tions sur le plan doc­tri­nal, lui qui, quelques mois plus tôt, avait publié un livre, Une Opi­nion sur Charles Maur­ras, mon­trant en quoi être d’Action fran­çaise n’était pas incom­pa­tible avec la foi catho­lique. Ne reve­nons pas sur cet épi­sode dou­lou­reux ni sur les rai­sons pour les­quelles Mari­tain a choi­si alors, contrai­re­ment à Ber­na­nos, l’obéissance jusqu’à brû­ler ce qu’il avait jusque-là, sinon ado­ré, du moins jus­ti­fié. Comme l’écrit fort jus­te­ment Yves Flou­cat, « peu nom­breux sont ceux qui ont rele­vé que son rejet de la démo­cra­tie rous­seauiste, com­man­dant selon lui l’idéologie démo­cra­tiste moderne, était res­té intact » dans la pen­sée de Jacques Mari­tain. C’est une évi­dence : la ren­contre entre Maur­ras et Mari­tain, au début du XXe siècle, loin d’être un mal­en­ten­du, repo­sait sur un fond com­mun : Aris­tote et Tho­mas d’Aquin. C’est sur ces deux pen­seurs que, dans une pers­pec­tive dif­fé­rente, l’une poli­tique, l’autre théo­lo­gique, Maur­ras et Mari­tain se sont ren­con­trés. Le dia­logue a été inter­rom­pu mais rien n’interdit de le reprendre. Comme l’écrivait déjà en 2011 Yves Flou­cat, dans le numé­ro 55 de Liber­té poli­tique : « Il est légi­time (auda­cieux, hasar­deux ou uto­pique diront peut-être cer­tains) de se deman­der si le moment n’est pas venu, pour les dis­ciples du “Pay­san de la Garonne” comme pour ceux de l’auteur de l’Enquête sur la monar­chie, de renon­cer à tous les aprio­rismes réci­proques et de revi­si­ter avec dis­cer­ne­ment et un juste esprit cri­tique l’œuvre de leur maître. […] Face à la dérive sub­jec­ti­viste et rela­ti­viste pro­gram­mée des démo­cra­ties selon un hori­zon idéo­lo­gique « droit-de‑l’hommiste », ils pour­raient trou­ver, dans le seul sou­ci de la jus­tice sociale et du bien com­mun, quelques points d’entente essentiels.
Ils s’accorderaient sur un anti­li­bé­ra­lisme et un anti­dé­mo­cra­tisme qui, tout en reva­lo­ri­sant les prin­cipes d’autorité, de légi­ti­mi­té, de sou­ve­rai­ne­té, de repré­sen­ta­tion de la nation dans ses diverses com­po­santes, et d’incarnation du pou­voir, les conju­gue­raient har­mo­nieu­se­ment aux liber­tés concrètes, et attri­bue­raient ain­si – comme un Pierre Bou­tang, authen­tique dis­ciple fidèle et inven­tif de Maur­ras, avait su le faire – sa véri­table place au consen­te­ment popu­laire ». Rien à ajouter.

Vous insis­tez dans vos recherches sur l’importance de la poli­tique natu­relle dans le legs maur­ras­sien. Mais Maur­ras ajoute-t-il vrai­ment quelque chose à ce que les tho­mistes ont déve­lop­pé avant et après lui ?

Maur­ras, je viens de le dire, se situe expli­ci­te­ment dans la tra­di­tion aris­to­té­lo-tho­miste. Jean-Louis Lagor (Jean Madi­ran) avait mon­tré, au sor­tir de la guerre de 1945, la com­pa­ti­bi­li­té entre le tho­misme et la pen­sée maur­ras­sienne dans un tra­vail remar­quable que Maur­ras avait salué dans une longue lettre-pré­face. Mon objec­tif est dif­fé­rent : j’ai sou­hai­té mon­trer com­bien la pen­sée du Mar­té­gal est impré­gnée, pour le fond comme pour la forme, d’aristotélo-thomisme. Maur­ras n’a pas pour des­sein d’ajouter quelque chose au legs de cette tra­di­tion mais de la relire pour son temps, et pour le nôtre, après la rup­ture anthro­po­lo­gique des Lumières et la volon­té de créer un homme nou­veau que par­tagent toutes les ver­sions de la moder­ni­té tota­li­taire – non seule­ment le com­mu­nisme ou le natio­nal-socia­lisme, mais le libé­ra­lisme contrac­tua­liste, qui en est, de ce point de vue, la matrice. Les socié­tés occi­den­tales, avec la remise en cause de toute loi natu­relle et la volon­té non plus de créer un homme nou­veau mais de dépas­ser l’humanité elle-même, en vivent les ultimes consé­quences. Pour Maur­ras, agnos­tique, il s’agit, avec l’empirisme orga­ni­sa­teur, « com­pro­mis laïc », d’édifier une phi­lo­so­phie pro­vi­soire, au sens car­té­sien du terme, dont il observe qu’elle cor­res­pond en tout point aux exi­gences de la doc­trine sociale de l’Église et aux pré­sup­po­sés tho­mistes. Ain­si Maur­ras admet-il ouver­te­ment que le com­pro­mis qu’il sug­gère, par une sorte de ruse méta­phy­sique, est com­pa­tible en tout point avec la phi­lo­so­phia perennis.

Vous déci­dez d’affronter la dou­lou­reuse ques­tion de l’antisémitisme maur­ras­sien. Ne fal­lait pas plu­tôt mettre cette ques­tion sous le boisseau ?

Il ne faut jamais rien mettre sous le bois­seau ! Comme l’Évangile nous l’enseigne, c’est même tota­le­ment inutile ! Du reste, d’une manière tota­le­ment ana­chro­nique et réduc­trice, Maur­ras est deve­nu aujourd’hui un écri­vain « anti­sé­mite », voire le para­digme de l’écrivain anti­sé­mite, alors qu’il était connu aupa­ra­vant pour être le doc­tri­naire du natio­na­lisme inté­gral, c’est-à-dire de la monar­chie. Il fal­lait donc abor­der la ques­tion de front, ce que j’ai essayé de faire. Je ne sau­rais trop remer­cier Pierre-André Taguieff pour la lec­ture atten­tive qu’il a bien vou­lu faire de mon cha­pitre sur la ques­tion, de ses obser­va­tions et des textes qu’il m’a fait connaître. Oui, Maur­ras était anti­sé­mite, oui, son anti­sé­mi­tisme est la conjonc­tion de l’antijudaïsme chré­tien et de l’antisémitisme social propre au XIXe siècle, qui n’a épar­gné aucune tra­di­tion poli­tique de l’époque. Non, Maur­ras n’a jamais pro­fes­sé un anti­sé­mi­tisme racial – le racisme lui a tou­jours fait hor­reur – , non l’antisémitisme n’est pas cen­tral dans sa doc­trine. Com­pa­rer Dru­mont et Maur­ras est, de ce point de vue, un contre­sens com­plet. L’enkystement intel­lec­tuel de Maur­ras sur la ques­tion anti­sé­mite per­met, para­doxa­le­ment, de le loca­li­ser dans sa doc­trine, pour mieux l’en extir­per. L’antisémitisme n’a pro­duit dans sa pen­sée aucune méta­stase : il ne consti­tue pas, aux yeux de Maur­ras, une expli­ca­tion du monde, contrai­re­ment à Dru­mont. Son anti­sé­mi­tisme est inté­gré à la ques­tion des quatre États confé­dé­rés, qui est un refus, avant l’heure, des effets délé­tères du com­mu­nau­ta­risme. On peut, on doit regret­ter cet enkys­te­ment sur la ques­tion de l’antisémitisme : on ne sau­rait s’en ser­vir pour condam­ner dans son ensemble l’œuvre de Maur­ras pour la simple rai­son que, de son vivant même, on a pu être maur­ras­sien sans être anti­sé­mite : Bain­ville, qui décla­rait devoir tout à Maur­ras, excep­té la vie, en est un exemple frap­pant. C’est d’ailleurs Maur­ras qui a éloi­gné le jeune Bain­ville de toute ten­ta­tion raciste. C’est l’antitotalitarisme qui est cen­tral chez Maur­ras : c’est pour­quoi j’ai aus­si écrit un long cha­pitre sur sa lec­ture d’Antigone, figure qui l’a accom­pa­gné toute sa vie.

Vous inti­tu­lez votre conclu­sion : « l’aïeul abso­lu ». Alors, Maur­ras, pro­phète du passé ?

Cette expres­sion est de Pierre Bou­tang, dans Aspects de la France, à la mort de Maur­ras. Aïeul ici reprend le sens latin de pater, qui signi­fie non seule­ment le père mais aus­si le fon­da­teur. Maur­ras est avant tout, abso­lu­ment, un fon­da­teur : il a fon­dé une école et consa­cré toute sa vie à édi­fier une défense et illus­tra­tion des condi­tions de la péren­ni­té de la France.
« Le com­bat qu’il sou­tint fut pour une Patrie, / Pour un Roi, les plus beaux qu’on ait vus sous le ciel. » Il n’y a donc là aucune allu­sion à un pas­sé qui serait mort, enter­ré, pas­sé, comme on le dit d’une cou­leur. Du reste, je cite ce mot de Maur­ras dans Roman­tisme et Révo­lu­tion : « Ce n’est pas parce que la Révo­lu­tion a pré­ten­du au sceptre de la rai­son que la contre-révo­lu­tion devrait le lui céder pour se confi­ner dans une véri­fi­ca­tion a pos­te­rio­ri qui ne pro­phé­ti­se­rait que le pas­sé. » D’ailleurs, on ne sau­rait à la fois repro­cher à Maur­ras son moder­nisme, comme cela a été par­fois fait de sa concep­tion de la monar­chie comme natio­na­lisme inté­gral et ne voir en lui qu’un homme tour­né vers le pas­sé à moins de consi­dé­rer a prio­ri que toute défense de la monar­chie après 1870 fait de vous un pro­phète du pas­sé. Maur­ras a inven­té, au sens archéo­lo­gique du terme, c’est-à-dire décou­vert, les lois qui, après avoir été à son com­men­ce­ment, com­mandent la péren­ni­té de la France.

À l’heure des élec­tions euro­péennes, que vous ins­pire Maurras ?

Rap­pe­lons-nous ses mots, dans Votre Bel Aujourd’hui : « Je ne dis pas du tout comme les Alle­mands que ma Patrie soit le vrai, le beau, le bien. Mais mon culte de la patrie me met natu­rel­le­ment en règle avec les grands objets de la connais­sance du beau et du bien. » C’est en cela que le natio­na­lisme peut ouvrir sur l’universel. Dépas­ser les nations, aujourd’hui, c’est lui tour­ner le dos. Ne nous lais­sons pas duper par les faux pro­phètes d’une Europe qui n’a jamais existé.

 Pro­pos recueillis par Gabrielle Monthélie.
Source : Le Bien Com­mun, n°7 mai 2019.