Série : Le legs d’Ac­tion fran­çaise ; rubrique 3 : L’homme de la cité, le « répu­bli­cain »

Série : Le legs d’Ac­tion fran­çaise ; rubrique 3 : L’homme de la cité, le « répu­bli­cain »

Par Gérard LECLERC

« Voi­ci la troi­sième rubrique de Gérard Leclerc sur « Le legs de l’Action fran­çaise ». Elle nous explique com­ment les deux évè­ne­ments du Ral­lie­ment des catho­liques à la Répu­blique et ensuite celui de l’Affaire Drey­fus, ont sus­ci­té le bas­cu­le­ment de natio­na­listes vers la pro­po­si­tion monar­chique, mais aus­si du roya­lisme vers le natio­na­lisme. Charles Maur­ras en fut la che­ville ouvrière.

Décou­vrons la fon­da­tion de notre Action fran­çaise qui per­dure depuis 120 ans. Ne nous trom­pons pas ; il ne s’agit pas de nous com­plaire dans les ori­gines de notre mou­ve­ment-école, mais au contraire d’utiliser ce pas­sé pour que l’Action fran­çaise reste une pen­sée vivante pour mieux répondre aux défis d’une socié­té démo­cra­tique de plus en plus déshu­ma­ni­sante.

Ceux qui vou­dront allez plus loin dans la com­pré­hen­sion de la vio­lence polé­mique au temps de l’Affaire Drey­fus, peuvent lire les articles de Maur­ras publiés dans la Gazette de France et mise en annexe du maitre ouvrage de Pierre Bou­tang : Maur­ras, la Des­ti­née et l’œuvre, Plon, 1984 ; La Dif­fé­rence, 1993. (ndlr, P Lal­le­ment) »

Enfin Maur­ras va être, de plus en plus, l’homme de la cité. Je dirais presque, si vous vou­lez, le répu­bli­cain, au sens pre­mier du terme, l’homme de la « chose publique », de la « res publi­ca ». C’est un homme qui va se sen­tir de plus en plus inves­ti de res­pon­sa­bi­li­té civique, de res­pon­sa­bi­li­té vis-à-vis de la France, celle d’après 1870, quand, après avoir subi une ter­rible défaite, elle se trouve confron­tée à une Europe instable et domi­née par les ambi­tions alle­mandes. Le « répu­bli­cain » Maur­ras, l’homme de la chose publique, va de plus en plus se dis­tin­guer par ce que Léon Dau­det appe­lait l’angor patriæ – l’an­goisse de la patrie – qui va en faire un citoyen de pre­mier ordre, un citoyen qui va vou­loir à tout prix éclai­rer ses contem­po­rains, pour per­mettre à la France de sur­mon­ter sa défaite et affron­ter les étapes nou­velles de son his­toire.

Pour com­prendre ce Maur­ras-là, le poli­tique, le répu­bli­cain, il me faut par­ler de deux évé­ne­ments fon­da­men­taux qui sont à l’o­ri­gine de l’his­toire per­son­nelle de Charles Maur­ras : le Ral­lie­ment, et l’Affaire Drey­fus.

Le pre­mier évé­ne­ment, anté­rieur à la fon­da­tion de l’Ac­tion fran­çaise date, de 1892 : dans une ency­clique rédi­gée en fran­çais, le pape Léon XIII demande aux catho­liques fran­çais de se ral­lier au régime répu­bli­cain. Jus­qu’a­lors, ils étaient réti­cents ou hos­tiles, l’é­pis­co­pat en tête, à l’idée d’accepter les ins­ti­tu­tions répu­bli­caines. Or le pape demande de jouer le jeu ins­ti­tu­tion­nel de la IIIe Répu­blique dans l’espoir de les conqué­rir. Maur­ras col­la­bore alors à des jour­naux catho­liques sou­te­nant le Ral­lie­ment : il consi­dère la monar­chie comme une ins­ti­tu­tion com­plè­te­ment dépas­sée. Au début, il est, si j’ose dire, ral­lié au Ral­lie­ment… Ce n’est qu’a­près quelques années de réflexion poli­tique intense qu’il va décou­vrir que, pour pou­voir sur­mon­ter la défaite de 1870 et affron­ter une Alle­magne tou­jours mena­çante, la monar­chie est le régime qui convient le mieux à la France. Il réa­lise que la fai­blesse struc­tu­relle de la Répu­blique la rend inca­pable de mener, d’une manière conti­nue, une poli­tique étran­gère cohé­rente. C’est là l’o­ri­gine de son livre fon­da­men­tal, Kiel et Tan­ger, qui consti­tue une ana­lyse extrê­me­ment pré­cise de l’état des rela­tions inter­na­tio­nales et de la poli­tique étran­gère de la France face à l’Al­le­magne.

Maur­ras pense que ce qui manque à la France, c’est une ins­ti­tu­tion stable, per­ma­nente, ayant l’a­ve­nir devant elle, et capable de dépas­ser les que­relles par­ti­sanes dans le sou­ci prio­ri­taire de pro­té­ger les Fran­çais de toutes les menaces. Un régime indé­pen­dant des par­tis, donc, et pou­vant conce­voir et conduire – c’est aus­si un grand sou­ci de Maur­ras – une poli­tique mili­taire. Pierre Debray a consa­cré un cer­tain nombre de cours aux ana­lyses de Maur­ras sur la fai­blesse mili­taire de la France face à l’Al­le­magne avant la Pre­mière Guerre mon­diale. Il y a donc chez Maur­ras ce double sou­ci d’une poli­tique mili­taire forte, accom­pa­gnant une poli­tique diplo­ma­tique intense.

Deuxième évé­ne­ment capi­tal à l’o­ri­gine de l’Ac­tion fran­çaise et du rôle que va jouer Maur­ras : l’Af­faire Drey­fus. Je ne peux mal­heu­reu­se­ment pas entrer dans les détails, mais l’Af­faire Drey­fus va être un évé­ne­ment fon­da­teur, avec tous les risques inhé­rents à une telle affaire. En deux mots, vous savez que l’of­fi­cier fran­çais d’o­ri­gine juive Alfred Drey­fus est accu­sé d’avoir livré à l’Al­le­magne des infor­ma­tions majeures sur l’ar­me­ment fran­çais. Condam­né par un tri­bu­nal mili­taire, il est dépor­té en Guyane. Com­mence alors une véri­table guerre civile entre ceux qui jugent Drey­fus inno­cent, et ceux qui estiment que toute remise en cause de sa condam­na­tion affai­bli­rait ter­ri­ble­ment l’ar­mée fran­çaise face à la menace mili­taire alle­mande.

Pour cette rai­son, Maur­ras va s’en­ga­ger à fond dans le camp anti­drey­fu­sard. On le lui reproche ardem­ment aujourd’­hui, l’his­to­rio­gra­phie moderne étant favo­rable à l’in­no­cence de Drey­fus. Mais il faut bien voir que les choses sont loin d’être aus­si simples que. Si vous vou­lez vous en faire une idée, je vous conseille de lire, non pas la lit­té­ra­ture d’Ac­tion fran­çaise sur le sujet, mais Notre jeu­nesse de Charles Péguy. C’est un livre facile à lire et très éclai­rant, car à l’é­poque, Péguy appar­tient au camp drey­fu­sard et s’est bat­tu vio­lem­ment contre les anti­drey­fu­sards.

Que dit Péguy ? Dans ce pam­phlet qu’est Notre jeu­nesse, il reproche à ses anciens amis drey­fu­sards leur anti­mi­li­ta­risme et leur anti­pa­trio­tisme. Il est par­ti­cu­liè­re­ment sévère à l’é­gard d’un des prin­ci­paux meneurs du drey­fu­sisme pour avoir tra­hi la cause de l’in­no­cent en y asso­ciant sa pas­sion anti­pa­trio­tique et son aver­sion pour l’armée. Quand on ajoute au témoi­gnage de Péguy celui de Daniel Halé­vy, lui aus­si drey­fu­sard, mais qui avait expri­mé très tôt ses doutes à ce sujet, on com­prend la dif­fi­cul­té. On voit que la ques­tion ne se ramène pas à une pure confron­ta­tion entre, d’un côté, des salauds qui s’en prennent à un inno­cent et, de l’autre, des justes cou­rant au secours de cet inno­cent.

Mais ce n’est pas mon sujet aujourd’hui. Mon sujet, c’est que, si l’engagement anti­drey­fu­sard de Maur­ras est fon­da­teur, c’est parce qu’il sera l’occasion pour lui de gref­fer la cause roya­liste sur le natio­na­lisme. Ce qui n’a­vait rien d’évident : le mou­ve­ment natio­na­liste, avec Bar­rès, Dérou­lède et d’autres, s’est for­mé dans un cli­mat, un milieu, une culture qui n’a­vaient rien de roya­listes. C’est Maur­ras, et c’est Maur­ras seul, qui va impo­ser à la réac­tion natio­na­liste de l’é­poque de se faire monar­chiste. C’est en obser­vant les suites du Ral­lie­ment qu’il a réflé­chi à la ques­tion ins­ti­tu­tion­nelle et fina­le­ment com­pris la moder­ni­té et l’im­pé­rieuse néces­si­té de cette monar­chie que jusque là il reje­tait. Il va dès lors s’en faire le défen­seur incon­di­tion­nel, et cela jus­qu’au bout de son exis­tence ter­restre. C’est dans ce but qu’il va fon­der l’Ac­tion fran­çaise.

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Retrou­vez les rubriques de l’été mili­tant sur le site quo­ti­dien de l’Action fran­çaise (Direc­tion Oli­vier Per­ce­val)

Par Chris­tian Fran­chet d’Esperey

1 – Est-il oppor­tun de s’accrocher à un homme aus­si décrié ?
2 – Les posi­tions les plus contes­tées de Maur­ras ne doivent plus faire écran à ses décou­vertes majeures
3 – maur­ras­sisme intra-muros et maur­ras­sisme hors les murs
4 – Une demarche d’aggiornamento cest-a-dire de mise au jour

Par Phi­lippe Lal­le­ment

Le maur­ras­sisme est-il deve­nu un simple objet d’étude his­to­rique

Par Gérard Leclerc

  1. Le legs d’Ac­tion fran­çaise
  2. Maur­ras huma­niste et poète