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Débou­lon­ner l’histoire ?

Par Gérard Leclerc

Dans la grande vague actuelle de van­da­li­sa­tion des sta­tues jugées insup­por­tables en rai­son de leur rap­port sym­bo­lique avec les pages sombres de l’histoire de nos nations, voi­ci que la mémoire chré­tienne se trouve aus­si atteinte. En Cali­for­nie, plu­sieurs sta­tues de saint Juni­pe­ro Ser­ra, mis­sion­naire ayant pré­si­dé à l’évangélisation de l’Ouest amé­ri­cain, ont été détruites. On s’en est même pris aux tombes du cime­tière où il est inhu­mé. Pour­quoi s’en prendre à une telle figure ? Est-ce tout sim­ple­ment le fait d’avoir évan­gé­li­sé les Indiens ? Il est, en tout cas, dif­fi­cile de prendre en faute ce reli­gieux qui n’a ces­sé de démon­trer sa sol­li­ci­tude pour les popu­la­tions locales, de les pro­té­ger de pos­sibles agres­sions des mili­taires espa­gnols. Saint Juni­pe­ro Ser­ra n’est-il pas l’auteur d’une décla­ra­tion du droit des Indiens ? Ce seul exemple inter­roge sur la nature de la remise en ques­tion actuelle, avec sa fré­né­sie ico­no­claste et sa volon­té d’ériger comme un vaste tri­bu­nal de l’Histoire.

S’il ne s’agissait que d’inviter à un meilleur dis­cer­ne­ment afin de mieux com­prendre notre pas­sé avec ses fautes mais aus­si ses gran­deurs, on ne pour­rait qu’acquiescer, en se munis­sant tou­te­fois de toutes les garan­ties néces­saires dans le domaine des sciences humaines. Mal­heu­reu­se­ment, on est obli­gé de consta­ter que l’offensive actuelle se réclame d’une sorte de sur­en­chère idéo­lo­gique dan­ge­reuse, qui n’est pas seule­ment propre à la pro­pa­gande poli­tique. Elle trouve sou­vent son ori­gine dans les uni­ver­si­tés de chez nous, qui ont subi la conta­gion amé­ri­caine. Il y a quelques mois, nous l’avons déjà signa­lé, des uni­ver­si­taires de pre­mier plan comme Pierre-André Taguieff et Domi­nique Schnap­per ont signé un mani­feste de mise en garde contre les dévia­tions des études dites post-colo­niales. Ce qui rend plus ambi­guë la pro­blé­ma­ti­sa­tion des ques­tions concer­nant l’esclavage sous ses mul­tiples formes et les diverses entre­prises colo­niales, c’est son imbri­ca­tion avec les enga­ge­ments mili­tants actuels. Imbri­ca­tion qui pro­duit d’ailleurs, a contra­rio, alors qu’il s’agissait de dénon­cer le racisme, une racia­li­sa­tion géné­ra­li­sée des rap­ports sociaux et poli­tiques. On ne peut que redou­ter un embal­le­ment qui ne pro­dui­ra que des luttes civiles d’autant plus pas­sion­nelles qu’elles sont de nature identitaire.

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