Série : Le legs d’Ac­tion fran­çaise ; rubrique 8 : Bou­tang : la « légi­ti­mi­té » revi­si­tée et l’antisémitisme abandonné

Série : Le legs d’Ac­tion fran­çaise ; rubrique 8 : Bou­tang : la « légi­ti­mi­té » revi­si­tée et l’antisémitisme abandonné

Par GÉrard LECLERC

Une erreur de publi­ca­tion a fait que cette rubrique numé­ro huit a été « omise » au pro­fit de la rubrique numé­ro neuf concer­nant l’influence de Pierre Debray sur la pen­sée d’Action fran­çaise. Que l’on n’aille pas croire que nous avons vou­lu cen­su­rer Gérard Leclerc et effa­cer des mémoires, le rôle qu’a joué Pierre Bou­tang dans l’histoire de notre mou­ve­ment. Nous sommes fiers que les plus grands intel­lec­tuels du ving­tième siècle aient mar­qué de leur emprunte la vie de l’A F. A pré­sent l’ordre est restauré.

Voi­ci donc la hui­tième rubrique de Gérard Leclerc sur « Le legs de l’Action fran­çaise ». On y découvre cet héri­tier majeur que fut Pierre Bou­tang qui se sépa­ra de la « vieille mai­son » pour fina­le­ment se récon­ci­lier avec elle au moment du grand renou­veau mili­tant des années 1990.

Gérard Leclerc insiste sur l’apport doc­tri­nal de Bou­tang concer­nant le concept de « légi­ti­mi­té » ain­si que sur son aban­don de l’antisémitisme, comme avant lui Hen­ri Lagrange sur le Front en 1915 ou Léon Dau­det à la fin des années 1930. Bou­tang ira même jusqu’au sionisme.

Ceux qui vou­dront appro­fon­dir la per­son­na­li­té et l’œuvre de Pierre Bou­tang devront se pro­cu­rer l’indispensable ouvrage d’Axel Tis­se­rand Pierre Bou­tang (Édi­tions Par­dès, coll. Qui suis-je ? 2018). Ceux qui sou­hai­te­ront appro­fon­dir la pas­sage au sio­nisme de Pierre Bou­tang devront lire La Guerre de six jours, pré­sen­té par Michaël Bar-Zvi et Oli­vier Véron, (Les pro­vin­ciales, col­lec­tion « Israël et la France », 2011). (ndlr)

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Même s’il y a lieu de mettre des nuances, Pierre Bou­tang, après la Libé­ra­tion, va appor­ter quelque chose de nou­veau. Tout en demeu­rant res­pon­sable poli­tique, il va être un phi­lo­sophe à plein temps, un phi­lo­sophe de métier, au sens fort du terme, même si son œuvre ne s’est pas éla­bo­rée dans un envi­ron­ne­ment mili­tant mais dans un cadre ensei­gnant (en lycée ou à la Sor­bonne) et dans son bureau de Saint-Ger­main-en-Laye, que cer­tains d’entre nous connaissent bien).

L’œuvre phi­lo­so­phique de Bou­tang n’est cepen­dant pas sans lien avec son com­bat poli­tique. En quel sens ? C’est l’évolution des ques­tions de socié­té qui nous rendent à même de le com­prendre. Le débat poli­tique a acquis, à notre époque, une dimen­sion phi­lo­so­phique et anthro­po­lo­gique qu’il n’a­vait pas aupa­ra­vant. Pen­sez au « mariage pour tous », pen­sez à la PMA, à la GPA, pen­sez à la fin de vie, au trans­hu­ma­nisme et à toutes ces lois nou­velles qui ont une por­tée anthro­po­lo­gique consi­dé­rable. Le poli­tique se voit désor­mais défié sur le ter­rain phi­lo­so­phique et anthro­po­lo­gique, il nous faut recou­rir à des œuvres de maîtres capables de nous éclai­rer dans ce domaine.

J’a­joute que Bou­tang n’est quand même pas seule­ment un phi­lo­sophe et un méta­phy­si­cien, c’est aus­si un phi­lo­sophe poli­tique qui renou­velle et, d’une cer­taine façon, repro­blé­ma­tise la pen­sée poli­tique d’Ac­tion fran­çaise. Notam­ment dans un de ses ouvrages, le pre­mier que Maur­ras avait lu d’ailleurs, La poli­tique comme sou­ci, et sur­tout dans Reprendre le pou­voir, un ouvrage abso­lu­ment fon­da­men­tal. Bou­tang y repense la ques­tion de la légi­ti­mi­té, en asso­ciant l’au­to­ri­té et le consen­te­ment – aspect que Maur­ras avait peu trai­té de son côté. Ce livre nous donne une doc­trine de la légi­ti­mi­té qui fait sa place au consen­te­ment popu­laire, mais dans une pers­pec­tive très éloi­gnée du libé­ra­lisme politique.

Les choses doivent cepen­dant être dans l’ordre : il n’y a pas de consen­te­ment s’il n’y a pas d’au­to­ri­té. L’au­to­ri­té est donc pre­mière. Ce qui a des consé­quences pra­tiques, qui don­nèrent lieu à de rudes débats et même à des que­relles à l’intérieur de l’Ac­tion fran­çaise. Par exemple, je par­lais tout à l’heure du géné­ral de Gaulle. C’est quand même un énorme pro­blème pour l’Ac­tion fran­çaise, le géné­ral de Gaulle ! Pour­quoi ? Parce que l’on sait aujourd’­hui, de mieux en mieux, et Eric Zem­mour ne se fait pas faute de le dire et le répé­ter, que de Gaulle a, de toute évi­dence, dès l’adolescence, été mar­qué par la pen­sée maur­ras­siennes. En atteste sa sœur aînée Marie-Agnès qui en fai­sait confi­dence à Paul Rey­naud et quelques autres, dans leur pri­son au Tyrol en 1945 : au moment de la condam­na­tion de l’Ac­tion fran­çaise par Pie XI, en famille, le jeune Charles, les larmes aux yeux, défen­dait Maur­ras ! J’ai aus­si reçu le témoi­gnage du comte de Paris – le grand-père de l’ac­tuel comte de Paris – qui connais­sait bien de Gaulle et avait mul­ti­plié les ren­contres avec lui : il le défi­nis­sait comme un offi­cier maur­ras­sien tout à fait clas­sique… Or il se trouve que de Gaulle a quand même très sérieu­se­ment envi­sa­gé un pro­jet de réta­blis­se­ment de la monar­chie dans le cadre des ins­ti­tu­tions de la Ve Répu­blique. J’en veux pour preuve son dia­logue avec le comte de Paris et la cor­res­pon­dance échan­gée entre les deux hommes. Avec l’ex­tra­or­di­naire lettre d’a­dieu du géné­ral dont vous connais­sez sans doute la phrase finale : « Mon­sei­gneur, en ce qui me concerne, le terme est venu, vous seul res­tez per­ma­nent et légi­time, comme doit l’être ce que vous repré­sen­tez de suprême dans l’his­toire. » C’é­tait son tes­ta­ment poli­tique. En quelque sorte, il trans­met­tait au déten­teur de la légi­ti­mi­té his­to­rique celle qu’il esti­mait tenir de son appel du 18 juin et du com­bat de la France libre. Cela posait quand même un cer­tain nombre de pro­blèmes à l’Ac­tion fran­çaise qui s’était vio­lem­ment oppo­sée au gaul­lisme pen­dant la guerre et à la Libé­ra­tion, puis au moment du drame algé­rien. Les années pas­sant, et de nou­velles menaces pesant sur le pays, quelle atti­tude le mou­ve­ment pou­vait-il prendre à l’é­gard de de Gaulle ? Pierre Bou­tang, qui avait fon­dé son propre jour­nal, La Nation fran­çaise, en a choi­si une très dif­fé­rente et même par­fois à l’op­po­sé de celle d’Aspects de la France.

Autre carac­té­ris­tique de Bou­tang, son réexa­men de la ques­tion juive. L’antisémitisme, qui a mar­qué l’histoire de l’Action fran­çaise à par­tir de l’Affaire Drey­fus, sera encore pré­sent pen­dant la période de la guerre, ce qui aura des consé­quences tra­giques sur l’image de Maur­ras. Mais Bou­tang, sans rien alté­rer de l’essentiel des acquis maur­ras­siens, va en revanche com­plè­te­ment remettre en cause cet anti­sé­mi­tisme. Il va le faire à par­tir des sources reli­gieuses du judaïsme, et aus­si de la pen­sée juive la plus contem­po­raine. Il a été très mar­qué par le grand pen­seur juif contem­po­rain Mar­tin Buber. A ses élèves, il fait décou­vrir son per­son­na­lisme et son grand livre Gog et Magog (qui évoque les contro­verses au sein du has­si­disme, le mys­ti­cisme juif, en Pologne). Bou­tang a anti­ci­pé Vati­can II en prô­nant une sorte de récon­ci­lia­tion judéo-chré­tienne, non par oppor­tu­ni­té poli­tique mais pour des rai­sons de fond, à par­tir d’une connais­sance pro­fonde de la pen­sée juive. Quand Alain Pey­re­fitte, alors ministre de l’Education natio­nale, le réin­tègre dans l’Université en 1967, les petits malins de l’administration de la rue de Gre­nelle ima­ginent de le nom­mer au lycée Tur­got, le lycée le plus juif de Paris, dans le quar­tier du Marais, sûrs qu’il ne tien­drait pas quinze jours avant de se faire expul­ser. Sur­prise, il consacre sa pre­mière heure de cours à l’analyse d’un grand texte biblique, le Livre de Jonas ! Les élèves sont sor­tis en se deman­dant : « Mais qui est ce type ? » Et cette classe com­po­sée à 90 % de jeunes juifs va avoir une sorte de coup de foudre pour cet extra­or­di­naire pro­fes­seur. Bou­tang m’a expli­qué plus tard : « Vous com­pre­nez, ils m’avaient mis dans une classe de jeunes juifs com­plè­te­ment déju­daï­sés ! Mon tra­vail a consis­té à les re-judaï­ser, en leur redon­nant une véri­table culture biblique qu’ils n’avaient pas. » C’est de manière appa­rem­ment para­doxale que Bou­tang a consti­tué une nou­velle étape dans l’histoire de l’Action française.

Gérard Leclerc ( à suivre)

Chaque jour, retrou­vez les rubriques de l’été mili­tant 2020, sur le site de l’Action française :

Par Chris­tian Fran­chet d’Esperey

1 – Est-il oppor­tun de s’accrocher à un homme aus­si décrié ?

2 – Les posi­tions les plus contes­tées de Maur­ras ne doivent plus faire écran à ses décou­vertes majeures

3 – maur­ras­sisme intra-muros et maur­ras­sisme hors les murs

4 – Une demarche d’aggiornamento cest-a-dire de mise au jour

Par Phi­lippe Lallement

Le maur­ras­sisme est-il deve­nu un simple objet d etude historique

Par Gérard Leclerc

  1. Le legs d’Ac­tion française
  2. Maur­ras huma­niste et poete
  3. L homme de la cite le republicain
  4. Un mou­ve­ment dote dune sin­gu­liere force d attraction
  5. La crise de 1926 un nou­veau Port-royal
  6. Les traces de guerre civile les quatre etats confe­deres – l antisemitisme