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L’Action Fran­çaise et l’Islam (X/XI)

Par PHILIPPE LALLEMENT

Der­nier état de la réflexion maurrassienne

En 2019, en oppo­si­tion totale au modèle inclu­siste, Fran­çois Mar­cil­hac et Fran­çois Bel-Ker, direc­teur poli­tique et secré­taire géné­ral de la « vieille mai­son », publient une étude inti­tu­lée Immi­gra­tion : pour en finir avec les tabous. Ils pro­posent de recher­cher des solu­tions poli­tiques autour de cinq axes : le retour, l’as­si­mi­la­tion, l’in­té­gra­tion, la famille et la coopé­ra­tion, reliés en un ensemble cohé­rent. Ni le terme d’expulsion ni celui de « re‑migration » – mot tabou pour­tant de plus en plus répan­du[1] – ne sont uti­li­sés. Ils pri­vi­lé­gient le mot « retour », emprun­té au voca­bu­laire de la géné­ra­tion Maur­ras. L’objectif est d’inverser le flux migra­toire des étran­gers clan­des­tins, des délin­quants étran­gers ou bina­tio­naux, mais éga­le­ment de mettre en place une bat­te­rie de mesures inci­ta­tives pour pous­ser au retour volon­taire les rési­dents légaux. C’est la poli­tique la plus expé­di­tive. Simple à mettre en œuvre, elle a don­né, quand on l’a appli­quée, des résul­tats concrets. Elle doit, de plus, être étroi­te­ment coor­don­née à une poli­tique de coopé­ra­tion réa­liste et ciblée.

Esti­mant que l’ « immi­gra­tion de masse (pou­vait) se trou­ver à l’origine d’une sub­sti­tu­tion de popu­la­tion »[2], les diri­geants maur­ras­siens pré­co­nisent paral­lè­le­ment, une poli­tique d’assimilation, « indis­pen­sable, car même avec la poli­tique de retour, le nombre d’immigrés pré­sents sur notre sol conti­nue­rait d’augmenter en rai­son du taux de nata­li­té. » Assi­mi­la­tion donc… mais quelle assi­mi­la­tion ? Cer­tai­ne­ment pas celle de l’idéologie répu­bli­caine dont l’échec s’explique par l’absence de modèle effi­cace, puisqu’elle a répu­dié « les valeurs natio­nales et chré­tiennes de la France » qui fon­daient sa tra­di­tion assi­mi­la­trice. Les auteurs de l’étude retrouvent l’esprit du col­loque du Cercle Vau­ban « Pour un nou­veau régime »[3], où Axel Tis­se­rand avait, en 2014, intro­duit pour un public maur­ras­sien, le concept fort d’assimilation, par lequel s’effectue la fusion des réfé­rences cultu­relles et des habi­tudes de vie. Il s’agit d’assimiler ces per­sonnes à la nation par le lien de l’héritage natio­nal et des valeurs chré­tiennes. Pro­ces­sus natu­rel, compte tenu de la manière dont s’est consti­tuée, his­to­ri­que­ment, la psy­cho­lo­gie fran­çaise – et pro­ces­sus radi­ca­le­ment dif­fé­rent d’une assi­mi­la­tion via les prin­cipes abs­traits des Lumières impo­sés à une popu­la­tion qui les récuse.

Ce modèle d’une assi­mi­la­tion authen­ti­que­ment fran­çaise offre une pers­pec­tive rai­son­nable aux étran­gers rési­dents légaux dési­reux de res­ter en France. C’est la solu­tion la plus réa­liste et la plus durable, mais elle implique pré­ci­sé­ment la durée, à l’échelle de deux ou trois générations.

Elle peut répondre aux réa­li­tés démo­gra­phiques à une condi­tion : la mise en œuvre préa­lable d’une poli­tique d’intégration, la logique inté­gra­tion­niste n’étant plus pré­sen­tée comme un sas avant le retour au pays mais comme un préa­lable à une poli­tique d’as­si­mi­la­tion à long terme : « C’est la plus dif­fi­cile à mettre en œuvre étant don­né le risque de voir se consti­tuer ou se ren­for­cer des com­mu­nau­tés d’al­lo­gènes sans volon­té d’as­si­mi­la­tion. Cepen­dant cette poli­tique est indis­pen­sable car il vaut mieux cher­cher à « gérer » la situa­tion actuelle que la subir de façon anar­chique. Elle est même sou­hai­table dans le sens où l’his­toire montre une plus grande faci­li­té à assi­mi­ler une per­sonne qui a des réfé­rences cultu­relles fortes qu’un indi­vi­du déra­ci­né et cos­mo­po­lite, lequel est un ter­rain favo­rable à la révolte, sur­tout s’il est dés­œu­vré. Cette poli­tique ne doit pas être confon­due avec un encou­ra­ge­ment au ren­for­ce­ment de com­mu­nau­tés d’al­lo­gènes. En revanche elle sup­pose de dis­tin­guer les diverses com­mu­nau­tés étran­gères pré­sentes sur notre sol et d’as­su­rer leur repré­sen­ta­ti­vi­té offi­cielle. » Évi­dente est la conti­nui­té avec le trai­te­ment com­mu­nau­taire de la géné­ra­tion Maur­ras, opé­rant une dis­tinc­tion claire entre les diverses com­mu­nau­tés et donc bien dif­fé­rente de l’utopique « Islam de France » que les ministres de l’intérieur suc­ces­sifs s’échinent vai­ne­ment à mettre en place.

Fla­grante éga­le­ment la com­pa­ti­bi­li­té avec le constat du prince Jean : « La ques­tion se pose aujourd’­hui du sta­tut de l’is­lam. Le prince, garant de l’ex­pres­sion reli­gieuse ? Oui ! Mais il ne peut pas tolé­rer les entre­prises de désta­bi­li­sa­tion sociale que cer­tains vou­draient fon­der sur de fal­la­cieux argu­ments reli­gieux. » Sta­tut de l’Islam ? On voit l’intérêt du Prince pour l’édit de Nantes d’Henri IV qui reste « un exemple dont nous pour­rions encore nous ins­pi­rer, tant est grande la diver­si­té des reli­gions et des convic­tions sur le ter­ri­toire fran­çais… »[4] D’où son inter­ro­ga­tion : « Pour­rions-nous pro­cé­der de la même façon avec l’islam, par exemple ? C’est une reli­gion émi­nem­ment poli­tique, dont beau­coup de croyants ont conser­vé des liens étroits avec leurs pays d’origines. Nous devons veiller à ce qu’aucune com­mu­nau­té ne s’érige en contre-socié­té sous l’influence de cou­rants anti-occi­den­taux. Alors, chré­tiens, juifs et musul­mans pour­ront se retrou­ver pour pro­mou­voir ensemble cer­taines valeurs essen­tielles, comme l’importance de la famille ou le res­pect de la vie. » Sug­ges­tion en phase avec le car­di­nal Rat­zin­ger inci­tant à une sorte d’union sacrée des reli­gions face à un monde néga­teur de Dieu[5]. La preuve est ain­si faite que, sur l’Islam, les géné­ra­tions suc­ces­sives de l’École maur­ras­sienne ont tou­jours fait des pro­po­si­tions réa­listes, mar­quées par le sens capé­tien de la mesure et conformes à l’architectonique maur­ras­sienne des « com­mu­nau­tés éta­gées ». Un modèle meu­blant l’espace entre le roi et le peuple d’une foule de pru­dents relais, d’une pro­ces­sion de patients et régu­liers degrés qui, sans heurt ni cahot, sans risque de hia­tus, comblent l’écart par des corps (et des États) inter­mé­diaires dont on peut par­cou­rir sans peine, au pas du pay­san, la par­faite hié­rar­chie[6]. Le maur­ras­sisme prend sa part au cœur de la nébu­leuse « réac­tion­naire » (« c’était mieux avant ! ») dont Zem­mour, Buis­son et Vil­liers sont les nou­velles figures de proue. Un pôle[7] res­treint, cepen­dant, face à l’axe jaco­bi­no-popu­liste prô­nant le modèle assi­mi­la­tion­niste, et à l’alliance objec­tive de l’eurocratie et de l’islamisme dif­fu­sant le modèle inclu­siste. Une récente polé­mique lan­cée par le ministre de l’Enseignement supé­rieur et de la recherche[8] a d’ailleurs mis en évi­dence que l’alliance objec­tive euro­cra­ti­co-isla­miste s’était ren­for­cée d’un puis­sant mou­ve­ment islamo-gauchiste.

Phi­lippe Lal­le­ment,

à suivre la semaine pro­chaine dans : 11/11 – Une alliance contre nature : l’islamo-gauchisme

Pour voir les articles précédents :

1/11 – La laï­ci­té comme nœud gordien

2/11 – Quatre géné­ra­tions actives, por­teuse de solu­tions originales

3/11 – 1930 – La der­nière époque coloniale

4/11 – 1960 – La décolonisation

5/11 – 1990 – l’Im­mi­gra­tion entre com­mu­nau­ta­risme et assimilation

6/11 – L’in­té­gra­tion com­mu­nau­taire de la « Géné­ra­tion Maurras ».

7/11 – Une ligne de crête instable et menacée

8/11 – 2020 L’alliance islamo-gauchiste

9/11 – Inclu­sion ou assi­mi­la­tion… les pre­mières reflexions


[1] Voir le dos­sier de L’Incorrect n° 32, juin 2010, « Remi­gra­tion, sau­vez des vies, ren­trez chez vous ».

[2] Les auteurs de l’étude évi­taient d’utiliser l’expression de « grand rem­pla­ce­ment » qui por­tait alors à polé­miques sans fin, même si, en 2015, Renaud Camus a été invi­té à s’exprimer lors d’une table ronde de l’Action fran­çaise sur « Immi­gra­tion, stop ou encore ? »

[3] Dont les Actes ont été publiés dans la Nou­velle Revue uni­ver­selle n° 41, été 2015

[4] L’édit de tolé­rance – on tolère ce qu’on ne peut pas détruire ou empê­cher… – fixe dans la loi le sta­tut des pro­tes­tants et leur accorde des droits reli­gieux, civils et poli­tiques dans cer­taines par­ties du royaume.

[5] Car­di­nal Joseph Rat­zin­ger, décla­ra­tion faite à Subia­co le 1er avril 2005.

[6] On peut recon­naître ici les termes uti­li­sés, non sans sub­ti­li­té, par Ber­nard-Hen­ri Lévy dans son Idéo­lo­gie fran­çaise, si cri­ti­quable et réfu­table par ailleurs.

[7] Voir Michel Michel, « Les Gilets jaunes, quelle idéo­lo­gie ? », la Nou­velle Revue uni­ver­selle n° 57, automne 2019.

[8] . Fré­dé­rique Vidal, inter­ro­gée sur CNews le 14 février 2021.