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L’Action Fran­çaise et l’Islam (VII/XI)

Par PHILIPPE LALLEMENT

Une ligne de crête instable et menacée

Une ligne de crête instable et mena­cée Simul­ta­né­ment, Favi­gny dénon­çait la péren­ni­sa­tion du modèle mul­ti­cul­tu­ra­liste d’inclusion : « c’est le lais­ser-faire actuel, écri­vait-il, qui conduit à l’entassement anar­chique d’immigrés de dizaines de natio­na­li­tés dif­fé­rentes dans de grandes cités sans âme. Ces véri­tables ghet­tos opaques où la puis­sance publique ne s’exer­ce­ra plus, et que la police ne contrô­le­ra plus qu’à  » l’a­mé­ri­caine », en les entou­rant de véri­tables cor­dons sani­taires au sein des­quels règne­ra une jungle sans nom, seront plus le fruit du refus du regrou­pe­ment com­mu­nau­taire que de son accep­ta­tion. »

Inver­se­ment, en per­met­tant aux immi­grés d’organiser leurs rap­ports avec l’É­tat, le trai­te­ment com­mu­nau­taire per­met­trait l’é­mer­gence de repré­sen­tants avec qui le dia­logue serait pos­sible, ce qui sus­ci­te­rait dans la popu­la­tion immi­grée ce sens des res­pon­sa­bi­li­tés qui lui fait trop sou­vent cruel­le­ment défaut. Ain­si pour­rait-on assu­rer un régime dif­fé­ren­cié selon les com­mu­nau­tés, en fonc­tion des pro­blèmes spé­ci­fiques de cha­cune. La pra­tique de l’is­lam, notam­ment, « serait régle­men­tée de manière pru­dente et empi­rique, et non sur le même pied que les autres reli­gions, comme si les dif­fi­cul­tés sou­le­vées étaient du même ordre.  » L’Action fran­çaise renouait ain­si avec sa posi­tion clas­sique sur la décen­tra­li­sa­tion, voir avec son fédé­ra­lisme de  1959, car «  les sommes colos­sales que l’É­tat inves­tit, à la manière de Sisyphe, dans la reva­lo­ri­sa­tion de quar­tiers ne seraient peut-être plus autant gâchées que dans l’ac­tuelle situa­tion d’ir­res­pon­sa­bi­li­té. Celle-ci a en effet trop duré. Il n’est plus pos­sible que le rôle édu­ca­tif paren­tal conti­nue de s’ef­fri­ter et que les pères se dés­in­té­ressent d’enfants en qui ils ne se recon­naissent pas. L’État doit assi­gner un mini­mum de res­pon­sa­bi­li­tés col­lec­tives et être capable de rétri­buer les efforts ou bons com­por­te­ments de cer­taines com­mu­nau­tés et, inver­se­ment, de sanc­tion­ner les défaillances des res­sor­tis­sants d’autres groupes, qu’atteste, par exemple, un état de sur­dé­lin­quance … »[1]

Enfin, l’intégration par le trai­te­ment com­mu­nau­taire évi­te­rait une dégra­da­tion irrat­tra­pable de la situa­tion : « Toute une « culture du refus » est en train de se déve­lop­per dans les poches de mar­gi­na­li­té de l’im­mi­gra­tion. Le défi­cit iden­ti­taire (déra­ci­ne­ment maxi­mal) vient ain­si se croi­ser avec le défi­cit fami­lial et éco­no­mique pour expo­ser les indi­vi­dus à n’im­porte quelle affir­ma­tion exis­ten­tielle bri­co­lée et dur­cie. Nous avons là le ter­reau par­fait d’un pos­sible déve­lop­pe­ment du fon­da­men­ta­lisme isla­mique… Le meilleur moyen d’é­vi­ter une cris­tal­li­sa­tion iden­ti­taire sou­ter­raine (« under­ground »), vio­lente, into­lé­rante, pri­maire, est donc d’a­mé­na­ger une place (sur­veillée) aux struc­tures com­mu­nau­taires tra­di­tion­nelles et de les lais­ser prendre en charge une par­tie de la vie sociale (ensei­gne­ment, secours mutuel, tis­su asso­cia­tif…) Cette solu­tion, qui accepte l’i­dée d’en­claves étran­gères sur notre sol (qu’il s’a­gi­ra à terme de réduire), n’est pas idéale. Elle nous semble incar­ner le moindre mal et la seule voie humaine pos­sible de résorp­tion des fléaux véhi­cu­lés par l’im­mi­gra­tion mas­sive. »[2]  L’enjeu de l’intégration par le trai­te­ment com­mu­nau­taire, dans sa logique défi­ni­tive, était de per­mettre et favo­ri­ser la pos­si­bi­li­té de « re-migra­tion », dans des condi­tions conformes aux valeurs de la France.

En se tenant sur cette ligne de crête entre assi­mi­la­tion et inclu­sion, la géné­ra­tion Maur­ras s’exposait à se voir accu­sée de com­mu­nau­ta­risme. D’autant que le mani­feste de Réac­tion[3], sa jeune et brillante revue-labo­ra­toire d’idées, d’inspiration chré­tienne, n’hésitait pas à affir­mer que seule « la monar­chie tra­di­tion­nelle peut conduire à la renais­sance d’un com­mu­nau­ta­risme har­mo­nieux ». For­mule auda­cieuse !  Pour pré­ve­nir toute attaque, Aspects de la France est reve­nu sur l’indéracinable cri­tique maur­ras­sienne d’un État sou­mis à des mino­ri­tés agis­santes ou à des groupes de pres­sion orga­ni­sés, forts de la fai­blesse d’une socié­té ato­mi­sée. Maur­ras ne prô­nait pas la des­truc­tion de ces « États confé­dé­rés » mais leur affai­blis­se­ment par la res­tau­ra­tion d’un État affran­chi de l’élection – et par le déve­lop­pe­ment d’une mul­ti­tude de groupes sociaux, de corps inter­mé­diaires, de « répu­bliques locales et pro­fes­sion­nelles » redon­nant aux mino­ri­tés toute leur place : « Nous ne redou­tons pas les États dans l’État, la vieille France qui en était pétrie ne s’en por­tait pas plus mal, au contraire. Quant à l’esprit de corps, nous l’avons défen­du par­tout où nous l’avons trou­vé atta­qué. Nous l’avons exci­té par­tout où sa vigueur ten­dait à décroître. L’homme n’est pas grand-chose dans l’ordre poli­tique ou civil, il n’y peut rien, sans l’assistance de son groupe. De la famille, de la patrie, du métier, de la ville, des syn­di­cats fédé­rés et confé­dé­rés, lui vient l’essentiel de sa force de résis­tance.[4] »

 À l’université d’été 1991 se déci­da la cam­pagne de pro­pa­gande de l’année sui­vante. Sous l’impulsion de Nico­las Por­tier, le slo­gan « Monar­chie fédé­ra­tive » fut pré­fé­ré à « Monar­chie com­mu­nau­taire » car le trai­te­ment com­mu­nau­taire inter­mé­diaire était pos­sible dans un cadre fédé­ra­liste que seule la monar­chie ren­dait pos­sible sans risque de voir l’État se désa­gré­ger. À la ren­trée d’octobre 1991, Aspects de la France titra « Immi­gra­tion : les méfaits de la démo­cra­tie »[5] et Por­tier consta­ta qu’une par­tie des immi­grés était inas­si­mi­lable. La nou­velle ligne de crête s’avérait délicate

Phi­lippe Lal­le­ment,

à suivre la semaine pro­chaine dans : 9/11 – 2020 L’alliance islamo-gauchiste.

Pour voir les articles précédents :

1/11 – La laï­ci­té comme nœud gordien

2/11 – Quatre géné­ra­tions actives, por­teuse de solu­tions originales

3/11 – 1930 – La der­nière époque coloniale

4/11 – 1960 – La décolonisation

5/11 – 1990 – l’Im­mi­gra­tion entre com­mu­nau­ta­risme et assimilation

6/11 – L’in­té­gra­tion com­mu­nau­taire de la « Géné­ra­tion Maurras ».


[1] Fran­çois Favi­gny, « La liqui­da­tion pro­gram­mée des har­kis » et « Les larmes, le sang, les har­kis », L’Action fran­çaise heb­do, 19.3.1992

[2] Fran­çois Favi­gny, « Pour un trai­te­ment… », article cité.

[3] Le pre­mier numé­ro de Réac­tion (Jean-Pierre Des­chodt, Fran­çois Hugue­nin, Laurent Dan­drieu, E. Mar­sa­la, Phi­lippe Mes­nard) paraît pré­ci­sé­ment au prin­temps 1991, avec un article pré­mo­ni­toire d’Éric Let­ty. En 1992, le dos­sier du n°5 porte sur « Indi­vi­du et communautés ».

[4] . Charles Maur­ras, L’Action fran­çaise, 17.2.1909.

[5] Nico­las Por­tier, « Le débat change de base », Aspects de la France, 26.9.1991.