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Diver­gences fantasmées

Par Phi­lippe Germain 

Au XXemesiècle, le modèle de l’homme pro­vi­den­tiel res­tau­ra­teur de la monar­chie – pré­sen­té par Maur­ras en 1901 dans le texte L’é­du­ca­tion du Monk - a été mis en appli­ca­tion avec suc­cès, à deux reprises au niveau européen.

D’a­bord en Grèce en 1935 où l’an­cien mili­taire et chef du Par­ti Démo­crate National  Kon­dy­lis se déclare régent, et abo­lit la Répu­blique. Il orga­nise ensuite un plé­bis­cite sur la Res­tau­ra­tion de la monar­chie, avec 97 % en faveur du retour du roi Georges II. Second suc­cès en Espagne en 1975 avec le dic­ta­teur catho­lique Fran­co qui place la Mai­son des Bour­bon d’Espagne sur le trône. Ces deux expé­riences ont per­mis d’éprouver le modèle du Monk et de le vali­der pour l’Europe. 

L’ex­pé­rience « espa­gnole », est l’oc­ca­sion de consta­ter l’ac­cord d’Hen­ri VI avec le modèle stra­té­gique pro­po­sé par l’A.F. Effec­ti­ve­ment en 1946 le Comte de Paris, alors en exil au Por­tu­gal avec le pré­ten­dant Bour­bon au trône d’Es­pagne, a convain­cu per­son­nel­le­ment l’in­fant Juan, de lais­ser le géné­ral Fran­co éle­ver son fils Juan Car­los. Ce qui a fina­le­ment été une chance pour l’Es­pagne, dira Hen­ri VI. Hasard si tou­jours en 1946 le Comte de Paris exi­lé, par­vient à obte­nir du Pré­sident de la répu­blique Vincent Auriol un décret spé­cial assou­plis­sant la loi d’exil de 1886 pour per­mettre au Dau­phin, le futur Hen­ri VII, de faire ses études à Bordeaux.

Cette déter­mi­na­tion d’Hen­ri VI nous per­met d’a­bor­der l’in­quié­tude sur les méfaits d’une diver­gence entre la stra­té­gie d’A.F. et celle du Prince. Soyons clairs, ce risque ne s’est his­to­ri­que­ment jamais révé­lé. En règle géné­rale on évoque à tord la diver­gence entre Maur­ras et Hen­ri VI. Lors­qu’en 1934 le jeune Prince pri­vi­lé­gie la stra­té­gie du “ pou­voir dans la rue ” alors que l’A.F. per­siste à miser dans la stra­té­gie du coup d’é­tat, Maur­ras fait stric­te­ment appli­quer les consignes du Comte de Paris. Pour le coup de force d’Al­ger en 1942, l’A.F. n’est ni sol­li­ci­tée, ni même infor­mée par Hen­ri VI. Pour la ten­ta­tive de 1965 basée sur la stra­té­gie pré­si­den­tielle, là encore l’A.F. suit fidè­le­ment l’ac­tion de son Prince. A vrai dire l’af­faire se joue très loin de sa zone d’ac­tion, aux abords du pou­voir gaul­liste qu’elle a négligés.

Reste pour­tant le tour­nant de l’an­née 1947 ou Hen­ri VI se posi­tionne en total déca­lage avec l’A.F. Mais il s’agit de chan­ge­ment de ligne poli­tique et non de stra­té­gie. Le « ni com­mu­nisme, ni gaul­lisme » du Prince le fait alors pen­cher vers les démo­crates-chré­tiens du M.R.P. et l’a­mène à trou­ver des ver­tus au par­le­men­ta­risme qu’il condam­nait jus­qu’a­lors. Il se posi­tionne éga­le­ment en faveur d’un fédé­ra­lisme euro­péen. Vou­loir faire de ces deux dif­fé­rences de doc­trine une diver­gence stra­té­gique est une erreur. L’A.F. de 1947, très affai­blie est loin du sou­ci stra­té­gique. Elle se pré­oc­cupe essen­tiel­le­ment de sa recons­ti­tu­tion autour d’un nou­veau jour­nal, Aspect de la France. Lorsque le Prince désa­voue for­mel­le­ment les monar­chistes auto­ri­taires, dans son édi­to­rial, Pierre Bou­tang abonde dans son sens en condam­nant la dérive césa­rienne des monar­chistes gaul­listes. Là encore l’A.F. suit Hen­ri VI, cette fois-ci dans sa méfiance anti-gaul­liste. Il chan­ge­ra bien­tôt d’a­vis ; comme sur la fin de sa vie il revien­dra lar­ge­ment sur sa posi­tion euro­péïste. En 1947 Maur­ras écri­ra un texte pré­ci­sant les devoirs des roya­listes d’A.F. en oppo­si­tion doc­tri­nale avec le pré­ten­dant. Ce texte, il juge­ra pré­fé­rable, pour jus­te­ment ne pas nuire à l’ac­tion du Prince, de ne pas le publier et il fau­dra attendre 2006 pour le lire, accom­pa­gné de l’é­tude d’Axel Tis­se­rand Trois devoirs, Charles Maur­ras et le Comte de Paris.

En tout état de cause l’ob­ser­va­tion de l’his­toire rela­ti­vise sérieu­se­ment les impacts néga­tifs des diver­gences stra­té­giques entre l’A.F. et Hen­ri VI. Ceux-ci relèvent prin­ci­pa­le­ment du fan­tasme ou de l’a­li­bi à l’i­nac­tion militante. 

Ce n’est pas pour autant qu’il faut négli­ger le poten­tiel risque de diver­gences doc­tri­nales avec le Prince et nous allons voir pourquoi. 

Pro­chaine rubrique : Diver­gences fantasmées

Rubriques pré­cé­dentes : L’a­ve­nir est monar­chique, A l’o­ri­gine de la stra­té­gie d’AF, Dic­ta­teur et Répu­blique, Pré­pa­rer la relève, Chan­ger les men­ta­li­tés, L’homme pro­vi­den­tiel, Les stra­té­gies écartées