L’homme pro­vi­den­tiel

L’homme pro­vi­den­tiel

Par Phi­lippe Germain

De son Dic­ta­teur et roi, ce n’est ni la phase de conso­li­da­tion du pou­voir, ni celle d’ins­tau­ra­tion défi­ni­tive du gou­ver­ne­ment nor­mal du royaume, qui ont rapi­de­ment pré­oc­cu­pé Maurras. 

Dès 1901, a peine a‑t-il consta­té au tra­vers son Enquête sur le Monar­chie, le suc­cès de la dia­lec­tique néo-roya­liste, qu’il prend conscience qu’elle se heurte à un sérieux bar­rage. Celui de la cré­di­bi­li­té du pro­jet de res­tau­ra­tion monar­chique. Maur­ras juge donc indis­pen­sable d’ap­pro­fon­dir auprès du grand public, sa phase de conquête du pou­voir d’État. C’est dans un article célèbre du Figa­ro qu’il pré­sente sa réflexion sous le titre L’é­du­ca­tion du Monk. Voi­là le second texte stra­té­gique de Maurras !

La stra­té­gie de conquête du pou­voir d’État pro­po­sée par Maur­ras dans L’é­du­ca­tion du Monk appar­tient au type  » coup d’é­tat « . Le Lit­tré nous dit qu’il s’agit d’une action qui décide de quelque chose pour le bien de l’E­tat mais aus­si d’une entre­prise vio­lente par laquelle un per­son­nage s’empare du pou­voir. En fait Maur­ras pro­pose plus pré­ci­sé­ment un modèle pos­sible, basé sur l’exis­tence d’un homme pro­vi­den­tiel igno­rant qu’il est roya­liste. Il appar­tient donc aux néo-roya­listes de l’é­du­quer de le révé­ler à lui-même. Une prise de conscience, un peu comme celle que les mar­xistes attendent du pro­lé­ta­riat sous l’ac­tion d’une avant-garde éclairée. 

Sur ce modèle du géné­ral Monk, là encore Maur­ras n’in­nove pas. En 1901, Il aligne sa stra­té­gie sur celle pré­cé­dem­ment déployée par le Comte de Paris Phi­lippe VII et le géné­ral Bou­lan­ger. Celle-ci a été révé­lée aux fran­çais dix ans aupa­ra­vant par l’ou­vrage de Mer­meix Les Cou­lisses du bou­lan­gisme. Il existe sur le sujet l’in­dis­pen­sable étude de Phi­lippe Levil­lain titré Bou­lan­ger fos­soyeur de la Monarchie (1982).

En fait, à la stra­té­gie de Phi­lippe VII, le modèle Maur­ras­sien ajoute l’in­dis­pen­sable édu­ca­tion intel­lec­tuelle dont le géné­ral Bou­lan­ger n’a­vait pas fait l’ob­jet. D’où la néces­si­té de l’ef­fort doc­tri­nal mais aus­si l’ob­ses­sion de Maur­ras d’a­voir un jour­nal roya­liste quo­ti­dien à bon mar­ché afin de mener la « guerre cultu­relle ». Aux afi­cio­na­dos du gram­scisme de Droite, Maur­ras a répon­du par avance : pas de guerre cultu­relle gagnante sans doc­trine claire et cohé­rente. Là encore Poli­tique d’abord !

Second apport de L’é­du­ca­tion du Monk, celui du concept d’Af­faire, auquel nous don­nons XXIeme siècle plus volon­tier le nom de crise. C’est elle qui don­ne­ra l’op­por­tu­ni­té d’a­gir a l’homme pro­vi­den­tiel. Cette Affaire/crise est consi­dé­rée par Maur­ras comme iné­luc­table. L’his­toire de la jeune IIIe Répu­blique le démontre dès 1901. Pour Maur­ras cette future crise peut avoir plu­sieurs ori­gines comme :

  • l’a­gi­ta­tion religieuse, 
  • un scan­dale politique, 
  • une vague d’attentats,
  • une Affaire levant l’opinion. 

A ce stade on reste impres­sion­né par la capa­ci­té de Maur­ras d’an­ti­ci­per nos crises du XXIeme siècle. Il suf­fit de rap­pro­cher cha­cune de ces quatre ori­gines à ce que nous connais­sons depuis quelques années ; de l’a­gi­ta­tion catho­lique face aux agres­sions anthro­po­lo­giques, à l” affaire de la résis­tance des Gilets Jaunes, en pas­sant par les atten­tats isla­miques et le scan­dale Fillon habi­le­ment instrumentalisé. 

Troi­sième apport maur­ras­sien, le refus d’en­fer­mer le coup d’État dans une solu­tion mili­taire. Maur­ras va même plus loin et affirme pré­fé­rer un ministre de l’In­té­rieur ou un pré­fet de Police. Un ambi­tieux, c’est sur. C’est d’ailleurs vers le Pré­fet de Police de Paris que l’A.F. se tour­ne­ra lors du scan­dale Sta­vis­ky en 1934.

Cette édu­ca­tion du Monk, Maur­ras n’au­ra de cesse d’y tra­vailler dans son édi­to­rial quo­ti­dien, tout du moins a l’in­ten­tion du géné­ral Man­gin sur lequel il sem­bla por­ter son espé­rance jus­qu’en 1925. Vien­dra le temps des troubles – dis­si­dence Valois, condam­na­tion reli­gieuse et dan­ger alle­mand – qui le détour­ne­rons de son objec­tif éducatif. 

Cette édu­ca­tion du Monk, c’est bien elle que Pierre Bou­tang a vou­lu réa­li­ser heb­do­ma­dai­re­ment avec son édi­to­rial de la Nation Fran­çaise, des­ti­né à un dia­logue per­son­nel avec De Gaulle. Un Pré­sident qui lisait effec­ti­ve­ment Bou­tang, comme Maur­ras l’a­vait envi­sa­gé « Nous écri­vons pour Monck, Monck nous lit ». Le refus de sau­ter le pas du géné­ral De Gaulle aux élec­tions de 1965 met­tra fin au déploie­ment de cette stra­té­gie de L’é­du­ca­tion du Monk , par Boutang. 

La réflexion menée en 1901 par Maur­ras dans L’é­du­ca­tion du Monck, l’a ame­né à faire un choix entre dif­fé­rentes stra­té­gies de conquête du pou­voir. Il a rete­nu celle du coup d’État sur le modèle de l’homme pro­vi­den­tiel mais les autres stra­té­gies méritent d’être iden­ti­fiées car cer­taines ont été déployées par les Princes de la Mai­son de France. Il fau­dra éga­le­ment se pen­cher sur les éven­tuelles conflits d’Intérêts entre la stra­té­gie du coup d’État déployée par l’A.F. et celles déployées par les Princes.

Pro­chaine rubrique : Les stra­té­gies écartées

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