AU SERVICE DES PLUS FAIBLES par François Marcilhac

« Ne cédons pas à la culture du déchet », avait tweeté le pape, le lundi 20 mai, évoquant, indirectement, l’arrêt de la nutrition et de l’hydratation de Vincent Lambert en vue de le faire mourir. Le lendemain, un communiqué du Vatican mettait les points sur les i : Vincent Lambert est, certes, dans « un état pathologique pénible mais qui ne compromet absolument pas la dignité des personnes se trouvant dans cette condition, ni leurs droits fondamentaux à la vie et aux soins ».

Cette « affaire », comme il est convenu de l’appeler faute de mieux, puisqu’elle est aussi – et non pas avant tout – une affaire juridique, est emblématique, par-delà le débat sur l’ « euthanasie », de la place que notre société libérale fait à ceux qui sont à ses yeux devenus inutiles à la société. Car ne nous arrêtons pas sur l’apitoiement des euthanasistes qui, en nihilistes assumés, déniant toute dignité aux personnes lourdement handicapées, considèrent qu’elles ne la recouvreront qu’en mourant. Nos évêques timidement, puis le Vatican lui-même en se prononçant sans détour, ont rappelé les principes de toute société chrétienne, ceux qu’il y a 80 ans, les prédécesseurs des euthanasistes actuels, en Allemagne, foulaient aux pieds en assassinant, déjà, les « improductifs ». On sait combien, au mépris de tout danger, l’évêque de Münster, Clemens August von Galen, du haut de sa chaire, condamna ouvertement, en août 1941, cette politique d’euthanasie, plus ou moins dissimulée par les nazis, et que l’État républicain voudrait, avec la certification de la CEDH, pouvoir appliquer en plein jour, tout d’abord aux 1 700 cérébrolésés actuellement pris en charge en France, car Vincent Lambert n’est que le premier de la liste : il s’agit, avec lui, de faire tomber un tabou, d’où l’acharnement de ceux qui veulent l’arrêt de son alimentation.

« La culture du déchet » : c’est celle d’une société capitaliste non régulée, non encadrée, dès lors insensible au bien commun, que Maurras dénonçait déjà à l’aube du XXe siècle, en désapprouvant toute conception sociale reposant sur « la lutte pour la vie » et en accusant directement le libéralisme destructeur des libertés concrètes, et de la première d’entre elles : vivre dans la dignité. Car la liberté économique, telle que la Révolution l’a mise en pratique, dans un individualisme absolu, « aboutit […] par une déduction rapide, à la célèbre liberté de mourir de faim. J’oserais l’appeler une liberté négative, abstraite ; mieux : une liberté soustraite », pouvant aboutir à la soustraction de la vie elle-même. Jacques Bainville, en 1927, dans Les Cahiers de l’Occident, condamnait, lui aussi, « ces prétendues lois du Plus Fort, de l’Offre et de la Demande, du Laissez-Faire, autrement dit du Chacun pour Soi », qui sont le propre des « sociétés anarcho-libérales » : les libéraux-libertaires sont aujourd’hui les plus actifs sur les questions sociétales, notamment sur l’euthanasie. Pour eux, un être humain ne se définit que par sa capacité à produire et à consommer. Devenu lui-même objet – et robot, pour reprendre un mot rendu célèbre par Bernanos –, il doit en subir la loi : un être humain peut dès lors être assimilé à un déchet. Oui, Vincent Lambert est improductif. Pire : il coûte à la société, et on sait combien l’équilibre des comptes sociaux est précaire !

Ceux qui réduisent la monarchie à une question purement institutionnelle – couronner la Ve, par exemple – se trompent. Penser en Prince chrétien pour agir en Prince français, selon la formule du comte de Paris, signifie aussi que la royauté française, pour être fidèle à elle-même, rompra, tout simplement parce qu’elle lui est contraire, avec une idéologie criminelle que le Prince a pointée, en déclarant à son tour : « Depuis l’abolition de la peine de mort, personne n’a à juger de la dignité de la vie d’un de nos concitoyens, quelle que soit son “utilité” présumée. C’est pourtant ce qui se passe aujourd’hui. » Or, conclut ce fils de saint Louis, il importe, avant tout, que « l’État reste au service des plus faibles ».

Source : Le Bien Commun, n°8, 2019