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Loi eutha­na­sie : « sou­la­ger mais pas tuer »

Par Phi­lippe Poz­zo di Borgo

Le vibrant appel de Phi­lippe Poz­zo di Bor­go (Intou­chables), par­rain du col­lec­tif « sou­la­ger mais pas tuer », contre l’euthanasie :

« Je lance aujourd’hui un appel solen­nel aux par­le­men­taires d’aujourd’hui et de demain : n’abolissez-pas nos vies ! Sur­tout pas celles des plus fra­giles. Vous ne vous ren­dez pas compte du désastre que pro­voque chez les per­sonnes qui se débattent avec des vies dif­fi­ciles votre sou­tien à l’euthanasie ou au sui­cide assis­té comme des morts « libres, dignes et cou­ra­geuses ». Aurais-je man­qué de digni­té, de cou­rage et de liber­té en res­tant en vie, moi l’intouchable, cent pour cent dépen­dant de l’aide d’autrui pour vivre et donc par­ti­ci­per à la société ?

Plus d’un quart de siècle de tétra­plé­gie, mar­qué – j’ose le dire – par autant de joies que de dou­leurs réelles, m’a vac­ci­né contre le piège du mot « liberté » :

• En toute liber­té, après mon acci­dent, quand je ne voyais pas de sens à cette vie de souf­france et d’immobilité, j’aurais exi­gé l’euthanasie si on me l’avait proposée.

• En toute liber­té, j’aurais cédé à la déses­pé­rance, si je n’avais pas lu, dans le regard de mes soi­gnants et de mes proches, un pro­fond res­pect de ma vie, dans l’état lamen­table dans lequel j’étais. Leur consi­dé­ra­tion fut la lumière qui m’a convain­cu que ma propre digni­té était intacte. Ce sont eux – et tous ceux qui m’aiment – qui m’ont don­né le goût de vivre.

En réa­li­té, affir­mer qu’au menu de la vie on pour­rait « choi­sir sa mort » est une absur­di­té et une vio­lence, de même qu’il est absurde et violent d’exiger d’un soi­gnant qu’il trans­gresse l’interdit de tuer. Car c’est cet inter­dit qui limite sa toute-puis­sance, nous met sur un pied d’égalité, m’autorise à exis­ter et, si j’en éprouve le besoin, à me plaindre sans craindre d’être pous­sé vers la sortie.

On nous dit : « C’est un droit qu’on vous pro­pose ; il ne vous enlève rien. » Mais si ! Ce pré­ten­du droit m’enlève ma digni­té, et tôt ou tard, me désigne la porte. Ne voyez-vous pas la pres­sion – pour ne pas dire l’oppression – qui monte quand une socié­té rend éli­gibles à la mort les plus humi­liés, les plus souf­frants, les plus iso­lés, les plus défi­gu­rés, les moins résis­tants à la pitié des autres, et – cer­tains le reven­diquent déjà – les plus coûteux ?

Avec mes amis de Sou­la­ger mais pas tuer, je lance cet appel solen­nel : le moment est à prendre soin les uns des autres, à accom­pa­gner cha­cun, à sou­la­ger toute dou­leur, peine et souf­france, à retis­ser des liens de soli­da­ri­té avec les per­sonnes malades, dépen­dantes, iso­lées. Le moment est plus que jamais à sou­la­ger, pas à tuer. »