Camou­flet ita­lien à l’o­li­gar­chie

Camou­flet ita­lien à l’o­li­gar­chie

C’est un nou­veau camou­flet à Bruxelles, à l’idéologie euro­péenne et à l’oligarchie inter­na­tio­nale qu’un peuple euro­péen a don­né, dimanche 4 mars, à l’occasion d’élections légis­la­tives et séna­to­riales — les deux chambres sont élues au suf­frage uni­ver­sel direct en Ita­lie.

Des résul­tats sans appel…

L’Italie, une nation qu’on disait euro­phile, pour­tant, mais dont l’europhilie s’est len­te­ment éro­dée depuis l’application stricte des cri­tères de Maas­tricht, une poli­tique d’austérité menée sur l’injonction de Bruxelles autant par la droite que par la gauche « moderne » aux affaires — Mat­teo Ren­zi —, et les pro­blèmes liés à l’immigration, l’Italie subis­sant de plein fouet le défer­le­ment migra­toire en pro­ve­nance de Libye, dans l’indifférence géné­rale. À moins qu’elle ne soit tout sim­ple­ment vic­time du pré­ten­du égoïsme des États membres de l’Union euro­péenne — cet égoïsme s’appelle inté­rêt natio­nal — qui, face à leur opi­nion publique — on sait ce qu’il en a coû­té à Mer­kel de bra­quer la sienne —, ne sou­haitent pas prendre leur part d’un far­deau que la géo­gra­phie a dévo­lu à l’Italie.

Nous ne pou­vons évi­dem­ment que nous réjouir de ces résul­tats, d’autant qu’à l’intérieur de la coa­li­tion (37 % des voix) réunis­sant For­za Ita­lia de Ber­lus­co­ni, la Lega (ex-Ligue du Nord) de Mat­teo Sal­vi­ni (proche du Front natio­nal fran­çais) et les patriotes de Fra­tel­li d’Italia de Gior­gia Melo­ni, qui ont conser­vé la flamme tri­co­lore du MSI, le résul­tat de For­za Ita­lia, le par­ti le plus euro­phile de la coa­li­tion, est déce­vant pour un Ber­lus­co­ni qui a raté son retour sur la scène poli­tique ita­lienne, pas­sant der­rière la Lega pour la pre­mière fois de son his­toire. Quant au mou­ve­ment — popu­liste — 5 Etoiles (M5S), qui n’est plus diri­gé par l’histrion Beppe Grillo mais par le plus poli­tique et plus jeune Lui­gi Di Maio, 31 ans (le même âge que le chan­ce­lier autri­chien conser­va­teur allié des popu­listes du FPÖ Sebas­tian Kurz), il a fait 32,6 % des voix. La gauche, elle, est lami­née : le Par­ti Démo­crate (PD), de Mat­teo Ren­zi a fait à peine 19 % des voix — contre 40 % aux euro­péennes de 2014 —, tan­dis que les fron­deurs de Libe­ri et Ugua­li doivent se conten­ter de 3 %.

… Mais une majo­ri­té de gou­ver­ne­ment dif­fi­cile à consti­tuer

Tou­te­fois, faire la somme des deux résul­tats de la coa­li­tion de droite et de M5S pour abou­tir à quelque 70 % des voix n’aurait aucun sens. Outre la logique cen­tri­pète du régime des par­tis, qui joue­ra à l’intérieur même de la coa­li­tion — Ber­lus­co­ni sera sans aucun doute mau­vais per­dant —, il n’y a pas grand chose de com­mun entre le Mou­ve­ment 5 étoiles et la coa­li­tion, sinon de reflé­ter un rejet géné­ral par les Ita­liens du sys­tème repré­sen­té par Mat­teo Ren­zi. M5S, notam­ment, fait feu de tout bois tan­dis que sa ges­tion muni­ci­pale, notam­ment de Rome, n’incite pas à voir en lui un par­ti de gou­ver­ne­ment.

Le 23 mars, l’Assemblée et le Sénat éli­ront leurs pré­si­dents : le pré­sident de la Répu­blique ita­lienne cher­che­ra alors qui, du M5S ou de la coa­li­tion de droite, qui a obte­nu les suf­frages les plus nom­breux, sera plus à même de consti­tuer un gou­ver­ne­ment. Tou­te­fois, les dis­cus­sions risquent d’être longues, compte tenu du fait que ni M5S ni la coa­li­tion n’a la majo­ri­té. Tout devient donc théo­ri­que­ment pos­sible, comme en Alle­magne, même un Par­ti démo­crate per­dant jouant les arbitres, ou de nou­velles élec­tions… Mer­kel a mis plu­sieurs mois à rafis­to­ler une grande coa­li­tion que les socia­listes alle­mands, eux aus­si per­dants mais arbitres du jeu poli­tique, viennent juste d’avaliser. Mat­teo Ren­zi, même s’il a pris acte de sa défaite en démis­sion­nant du PD, n’a donc pas dit son der­nier mot.

Macron, un Ren­zi fran­çais

Par une étrange inver­sion des choses, ou un gal­lo­cen­trisme impé­ni­tent, on pré­sente Ren­zi comme le Macron ita­lien, alors que c’est bien plu­tôt Macron, qui est le Ren­zi fran­çais — Ren­zi est arri­vé aux affaires bien avant Macron et lui a ser­vi de modèle. En tout cas, les deux hommes, qui se sont pré­sen­tés un temps comme les garants d’une rup­ture douce avec le sys­tème, ont vite tom­bé le masque : l’un comme l’autre ne sont que les cour­tiers de l’oligarchie inter­na­tio­nale, les gou­ver­neurs de l’Europe alle­mande dans leur pays res­pec­tifs. On com­prend pour­quoi Macron, déjà affai­bli par les dif­fi­cul­tés ren­con­trées par Mer­kel à consti­tuer une coa­li­tion fra­gile, et qui craint peut-être à plus ou moins brève échéance de subir le sort de Ren­zi, a réagi en poin­tant du doigt l’immigration comme cause prin­ci­pale du résul­tat ita­lien. Le mes­sage envoyé aux fron­deurs de sa majo­ri­té est clair : si La Répu­blique en Marche ne veut pas se voir pri­ver, comme le PD ita­lien, de la confiance des élec­teurs, que les dépu­tés à l’âme sen­sible, qui hésitent à appuyer le pro­jet de loi Col­lomb sur l’immigration, fassent taire leurs scru­pules. Ils le pour­ront d’autant plus faci­le­ment que les mesures appa­rem­ment sévères, s’agissant notam­ment du délai de réten­tion des immi­grés illé­gaux, et de toute façon inap­pli­cables en rai­son d’un manque de struc­tures, dis­si­mulent mal un pro­jet qui, dans les faits, consti­tue­ra très vite un appel d’air pour l’immigration clan­des­tine, par­ti­cu­liè­re­ment en termes de regrou­pe­ment fami­lial. Une nou­velle appli­ca­tion du « en même temps » pré­si­den­tiel…

Ne pas trop espé­rer…

Il convient, tou­te­fois, de ne pas trop espé­rer de ce nou­veau coup de semonce à l’oligarchie. Si, dans toute l’Europe, voire outre-atlan­tique, les peuples font entendre de plus en plus fort leur oppo­si­tion à l’établissement, ils le font natu­rel­le­ment en ordre dis­per­sé, c’est-à-dire selon leurs pré­oc­cu­pa­tions natio­nales,   voire, comme c’est plus mani­feste encore en Ita­lie qu’en France, en met­tant à qua­si-éga­li­té des mou­ve­ments pro­tes­ta­taires dont les dyna­miques ten­draient plu­tôt à s’annuler qu’à s’ajouter. En France, où il n’existe aucun équi­valent du M5S, la mésa­ven­ture de Ber­lus­co­ni, pas­sé der­rière la Lega, n’incitera cer­tai­ne­ment pas Wau­quiez à un rap­pro­che­ment avec le FN.  Quant à une dyna­mique euro­péenne de gou­ver­ne­ments à majo­ri­té popu­liste ou alliée avec des popu­listes — aujourd’hui les Etats du groupe de Vise­grad (Pologne, Hon­grie, Répu­blique tchèque et Slo­va­quie), l’Autriche, demain peut-être l’Italie —, rien ne dit que les « égoïsmes » natio­naux la per­mette autre­ment que sur des sujets bien pré­cis, comme l’immigration.

La coa­li­tion conser­va­teur-popu­liste autri­chienne n’a ain­si trou­vé rien de mieux, à peine arri­vée au pou­voir en décembre der­nier, que de rou­vrir avec l’Italie la que­relle du Haut-Adige, encore appe­lée Tyrol du sud par les pan­ger­ma­nistes, pro­vince ita­lienne depuis la fin de la pre­mière guerre mon­diale et le dépe­çage de l’Autriche-Hongrie, pour la défense de laquelle Mus­so­li­ni avait mobi­li­sé les troupes en 1934 sur la fron­tière du Bren­ner, après l’assassinat du chan­ce­lier autri­chien Dol­fuss par les nazis. Si l’Italie a jusqu’à pré­sent fait pro­fil bas devant cette pro­vo­ca­tion imbé­cile, visant à don­ner la double-natio­na­li­té aux Ita­liens du Haut-Adige, tou­te­fois, il n’est pas cer­tain qu’un éven­tuel gou­ver­ne­ment popu­liste ins­tal­lé à Rome réagisse de même. Comme quoi les popu­listes de tous les pays n’ont pas besoin de l’oligarchie pour se nuire ! Il leur suf­fit de rou­vrir des bles­sures, de fait mal refer­mées. Car le cadavre de l’histoire bouge encore. Et nous ne par­lons pas de l’irrédentisme hon­grois, le peuple magyar n’ayant tou­jours pas par­don­né aux anciens Alliés le trai­té de Tri­anon qui a fait perdre à la Hon­grie en 1920 les deux tiers de son ter­ri­toire. N’a‑t-elle pas, elle aus­si, naguère pro­po­sé la double natio­na­li­té aux Hon­grois « de l’extérieur », dont elle entre­tient la flamme patrio­tique, notam­ment chez les jeunes ? Il faut avoir vu ces groupes nom­breux de jeunes Hon­grois « de l’extérieur », invi­tés en plein mois d’août par le Gou­ver­ne­ment natio­nal à venir apprendre au sein du Par­le­ment de Buda­pest le récit natio­nal et à se recueillir dans un silence reli­gieux devant la cou­ronne de saint Etienne, pour com­prendre que le pire crime de l’Europe est sa déné­ga­tion des réa­li­tés natio­nales. Car rien n’est pire que la résur­gence de ce qui a été nié.

L’idéologie euro­péenne a cher­ché à dis­si­mu­ler sa bru­ta­li­té inéga­lée en matière sociale, éco­no­mique et cultu­relle, der­rière un dis­cours léni­fiant sur de pré­ten­dues valeurs oublieuses de l’histoire et des iden­ti­tés. Rien ne dit que la néces­saire phase popu­liste, par laquelle les peuples semblent devoir pas­ser pour se libé­rer du joug de l’oligarchie, sera un long fleuve tran­quille. A moins que, par leur bêtise, les popu­listes ne donnent eux-mêmes la vic­toire à l’oligarchie.

Fran­çois Mar­cil­hac