L’é­di­to­rial par Fran­çois Marcilhac

L’é­di­to­rial par Fran­çois Marcilhac

Contre la PMA pour toutes et la GPA : poli­tique d’abord 

Soyons lucides : la mani­fes­ta­tion de dimanche der­nier à Paris contre la PMA « pour toutes » et la GPA — la seconde consé­quence de la pre­mière — n’a pas fait le plein. Non que le nombre des mani­fes­tants, par­mi les­quels j’avais l’honneur de me trou­ver, fût ridi­cule. Ridi­cule, en revanche a été l’estimation don­née par le cabi­net Occur­rence, pré­ten­du­ment indé­pen­dant — 26 000 —, quand la pré­fec­ture annonce elle-même 41 000, contre 42 000 le 6 octobre. Même sous-esti­més, nous sommes tou­te­fois loin des chiffres de la Manif pour tous, fin 2012 et au prin­temps 2013. Nous sommes loin du million !

L’explication est évi­dem­ment poli­tique. On peut tou­jours arguer des grèves ou de la crainte de la vio­lence pra­ti­quée par le pou­voir en 2013 et de nou­veau depuis 2017, mais contre les Gilets jaunes et les gré­vistes. On s’approcherait davan­tage de la véri­té en plai­dant la décep­tion : avoir réuni plus d’1 mil­lion de Fran­çais il y a six ans pour rien peut en avoir décou­ra­gé plus d’un, d’autant qu’on a affaire à un public qui n’a pas cultu­rel­le­ment l’habitude de battre le pavé, celle, éphé­mère, prise en 2012 – 2013, s’étant pré­ci­sé­ment sol­dée par un échec reten­tis­sant. Mais le public était socio­lo­gi­que­ment le même en 1984 lorsqu’il s’était agi de se battre pour la liber­té sco­laire, mena­cée par un Mit­ter­rand otage d’une gauche au sec­ta­risme rin­gard. Et la « rue », comme disent les imbé­ciles — alors qu’il s’agit sim­ple­ment du pays réel — avait obte­nu gain de cause. La liber­té sco­laire avait été sau­vée — le fait que ceux qui la reven­diquent ne la pra­tiquent guère étant une autre affaire.

Ce qui m’a plon­gé dans des abîmes de réflexion, ce fut lorsque je me suis aper­çu que la pré­fec­ture de police avait auto­ri­sé, dimanche der­nier, le cor­tège à lon­ger l’Assemblée natio­nale.… habi­tuel­le­ment bun­ké­ri­sée en cas de mani­fes­ta­tion. Et alors que même la Manif pour tous avait été accu­sée de vou­loir s’en prendre, le 24 mars 2013, aux ins­ti­tu­tions — en l’occurrence à la Pré­si­dence en cher­chant à enva­hir les Champs-Ély­sées ! Cynisme du pou­voir macro­nien qui, par l’intermédiaire du pré­fet de police, ne pou­vait pas mieux affi­cher son mépris de mani­fes­tants venus uni­que­ment, à ses yeux, témoi­gner de leur atta­che­ment nos­tal­gique, voire folk­lo­rique à une forme dépas­sée de la socié­té, déjà morte et enter­rée : celle où l’enfant est le fruit, mer­veilleux en soi, de l’union d’une femme et d’un homme, et où les mots de père et de mère ne sont pas brouillés et vidés de leur sens. 

C’est que contrai­re­ment à 1984 et, sur­tout, à 2012 – 2013, la majo­ri­té en place sait où elle va. Il est loin le temps d’un RPR arc-bou­té sur la défense de l’école. La majo­ri­té connaît aujourd’hui l’état pitoyable de l’opposition légale — pitoyable au point de vue non pas numé­rique mais des convic­tions. Elle sait que, depuis la tra­hi­son, au prin­temps 2013, sur la ques­tion du mariage pour tous, de la droite par­le­men­taire, non pas tant, du reste, à l’Assemblée qu’au Sénat, la majo­ri­té « pro­gres­siste » n’a rien à craindre de Répu­bli­cains qui laissent la liber­té de vote à leurs par­le­men­taires sur ce genre de pro­jets pour mieux ral­lier le camp de la gauche socié­tale à la légis­la­ture sui­vante. Par­ler de tra­hi­son a‑t-il dès lors encore un sens ? Le pire est même à craindre de la part d’un Sénat de « droite », dont la com­mis­sion ad hoc a non seule­ment accep­té le texte mais aggra­vé son carac­tère eugé­niste, ce à quoi l’Assemblée à majo­ri­té macro­nienne s’était refu­sée ! Ceux qui veulent conser­ver le Sénat au nom … du conser­va­tisme de nos grands-élus, repré­sen­tants des ter­ri­toires, repas­se­ront ! Un fait s’impose : « Sens com­mun » a réus­si au-delà de toutes ses espé­rances à neu­tra­li­ser d’éventuelles consé­quences de la Manif pour tous, en matière de recom­po­si­tion poli­tique. Le pas­sage à Macron d’une grande par­tie des élec­teurs UMP-LR en est la preuve. La pré­fec­ture de police pou­vait bien lais­ser pas­ser les oppo­sants à la PMA devant l’Assemblée natio­nale. Nombre d’entre eux ne vote­ront-ils pas La Répu­blique en Marche aux pro­chaines élec­tions ? Les tabas­ser aurait été contre-productif.

Quant à la droite dite natio­nale, après avoir lou­pé le coche en 2013, sur la ques­tion du mariage pour tous, elle recom­mence la même erreur en 2020 sur la PMA. Le dévoue­ment admi­rable de cer­tains élus n’est pas en cause ; nous pen­sons notam­ment à celui d’Emmanuelle Ménard, qui n’appartient d’ailleurs pas au RN, et dont le cou­rage et la force de convic­tion, alliés à un tra­vail appro­fon­di des dos­siers, forcent le res­pect, même de l’opposition de gauche ! Mais il est un fait : homme ou femme, il n’y a pas en France l’équivalent d’un Jaros­law Kac­zyns­ki, d’un Vik­tor Orban ou d’un Mat­teo Sal­vi­ni ; il n’y a pas, en France, l’équivalent d’un PiS, d’un Fidesz ou d’une Lega ; il n’y a pas en France l’équivalent d’un lea­der et d’un mou­ve­ment poli­tique alliant force de convic­tion, déter­mi­na­tion poli­tique, intran­si­geance sur l’essentiel et sou­ci de la jus­tice sociale. Or ce sont les Kac­zyns­ki, les Orban et les Sal­vi­ni qui sont por­tés au pou­voir, réélus ou sur le point de l’être. Les ima­gine-t-on décla­rer que le mariage pour tous est un « acquis » ou que défendre le droit pour un enfant d’avoir un père et refu­ser la mar­chan­di­sa­tion à venir du corps de la femme, c’est s’ « enfer­mer dans une cari­ca­ture » [1] ? Les ima­gine-t-on avoir honte de défendre le bon sens ou la lâche­té de renon­cer à leurs convic­tions, par peur de déplaire à un élec­to­rat qui, de toute façon, ne se tour­ne­ra jamais vers eux ?

Poli­tique d’abord : les oppo­sants, cou­ra­geux, admi­rables, même, qui battent le pavé manif après manif pour défendre les fon­de­ments de la socié­té, n’obtiendront jamais gain de cause tant qu’ils ne se pose­ront pas la ques­tion de la tra­duc­tion poli­tique de leur enga­ge­ment. Ils res­te­ront seuls, avec leurs convic­tions, condam­nés à voir la socié­té fran­çaise se déli­ter pro­gres­si­ve­ment. Le cou­rage et l’abnégation ne suf­fisent pas.

Fran­çois Marcilhac

[1] En Hon­grie, la PMA est per­mise aux femmes céli­ba­taires mais non aux couples de femmes. Le mariage comme union d’un homme et d’une femme est ins­crite dans la consti­tu­tion. Une forme d’union civile homo­sexuelle, mais non le mariage, est per­mise en Ita­lie depuis 2016 : la Ligue du Nord y était opposée.