You are currently viewing La Russie antirévolutionnaire ou la Guerre Froide en miroir inversé

La Russie antirévolutionnaire ou la Guerre Froide en miroir inversé

Par Ludovic Lavaucelle

Le discours de Vladimir Poutine, devant le club Valdaï en octobre dernier, a été peu commenté en Occident. Ce « think tank » russe défend une vision multipolaire du monde face à l’hégémonie américaine. Étrange silence car il marque une étape majeure dans l’effort russe de retrouver une place centrale dans les affaires du monde en déclinant un nouveau manifeste idéologique. Conseiller en politique internationale pour le Kremlin, Sergey Karaganov affirme que la Russie a passé le cap où son peuple n’est plus obnubilé par la satisfaction de besoins matériels fondamentaux. Le roman national doit reprendre ses droits pour retrouver la même aura que pendant l’époque soviétique. Comme le communisme a failli, il devient essentiel de redéfinir l’idéologie russe en opposition à l’ouest libéral. Pour sa part, Anna Mahjar-Barducci, qui dirige les études russes pour l’Observatoire du Moyen-Orient, a commenté le discours présidentiel et le décryptage du conseiller Karaganov

Un « conservatisme optimiste »

L’Occident, après avoir dominé le monde pendant 500 ans, est sur le déclin. Toute puissance a besoin de valeurs chevillées à son corps idéologique pour mouler le monde à son image. Si elles sont perdues, les empires s’effacent. C’est ce qui est arrivé à Rome et à l’Espagne au XVIIème siècle. Et c’est ce qui a perdu l’Union Soviétique quand l’idée communiste s’est révélée fausse, ajoute Karaganov. Les nations européennes ont camouflé leur endormissement en adoptant ces 50 dernières années une idéologie européiste qui est en train de s’écrouler… La nouvelle idéologie progressiste est, selon Poutine, une fuite en avant de l’Ouest qui souligne la perte de ses valeurs. Non seulement la Russie refuse toute influence progressiste chez elle, mais il est temps – poursuit-il – de devenir le phare conservateur dans le monde. Le Kremlin s’appuie sur les travaux du philosophe anti-libéral Alexander Dugin qui appelle de ses vœux la « 4ème théorie politique ». Le XXème siècle a connu les 3 premières : le libéralisme, puis le communisme et enfin le fascisme. L’alliance entre les libéraux et les communistes a contribué à éteindre le fascisme rapidement. Avec la chute de l’URSS en 1991, le libéralisme est devenu la seule théorie en place, imprégnant la structure idéologique de pays se revendiquant communistes comme la Chine. Selon Dugin, le libéralisme décadent montre son vrai visage totalitaire : derrière les valeurs placardées de « liberté », « d’égalité », se cache la volonté de confisquer le pouvoir. Puisque ni le communisme ni le fascisme ne sont des alternatives viables, la Russie doit être le héraut d’une nouvelle théorie politique. « Il faut réhabiliter la tradition » : c’est la première étape préconisée par ceux qui murmurent à l’oreille de Poutine. Le discours de Poutine affirme que le libéralisme n’est pas « la fin de l’histoire », et il dénonce aussi les similarités entre le libéralisme progressiste et le communisme. Si l’autocrate pragmatique a su utiliser les symboles staliniens pour glorifier le roman national, il veut aujourd’hui montrer que la page communiste est tournée.

La dénonciation des « nouveaux Bolchéviques »

Vladimir Poutine décrit par le menu en quoi, selon lui, le progressisme occidental est un retour au communisme. Les avocats du « progrès social » veulent faire passer l’humanité à un stade de « conscience » plus élevé (le « wokisme »). Les Russes ont connu la même chose avec les Bolchéviques ! Eux aussi voulaient rebâtir un monde en réécrivant l’histoire, en cherchant à détruire toutes les traditions de la société russe. Et ils ont imposé un régime qui réprimait férocement toute opposition. C’est ce qui attend l’Occident, prévient-il, si le combat pour « l’égalité et contre la discrimination » permet à une minorité d’imposer des politiques absurdes. Car le seul moyen de les mettre en place est d’exercer une autorité tyrannique. Les idéologues d’Hollywood vont encore plus loin que les propagandistes du Comité Central du Parti Communiste ! dénonce-t-il… Le débat sur les droits des femmes est un exemple : n’essayez pas d’imiter les Bolchéviques ! Les « droits » accordés aux femmes soviétiques n’étaient qu’une étape : il s’agissait de les transformer en sujets soumis et disponibles comme le bétail des kolkhozes. Même la « théorie du genre » n’est pas nouvelle : la révolution culturelle des années 20 allait dans cette direction en inventant des termes nouveaux pour changer le mode de pensée.

Conclusion

Pour Poutine, le monde a plus que jamais besoin d’un axe conservateur raisonnable mais fort. C’est son ambition affichée de devenir le champion des conservateurs en Occident. Une guerre froide en miroir inversé, avec l’Ouest devenant le bloc révolutionnaire. Stratégiquement, cela permet d’attirer les pays conservateurs d’Europe de l’Est – et d’éteindre leur méfiance face à « l’ogre » russe. Ce nouvel axe idéologique replace aussi la Russie face à la Chine : 30 ans après la chute de l’URSS, il n’y aura pas de retour au communisme en Russie.

Merci LSDJ