Face à l’is­la­misme. Par­tie 1 : Liber­té d’ex­pres­sion, et liber­té de discussion

Face à l’is­la­misme. Par­tie 1 : Liber­té d’ex­pres­sion, et liber­té de discussion

 Par Jean Phi­lippe Chauvin

Depuis quelques jours, nombre de per­sonnes, connues ou incon­nues, me pré­sentent des vœux de cou­rage et des marques de soli­da­ri­té, me prou­vant, au-delà de ma simple per­sonne, que les pro­fes­seurs gardent une cer­taine popu­la­ri­té et une estime cer­taine au sein de la popu­la­tion, et cela mal­gré les pro­cès d’intention qui peuvent leur être faits et les com­por­te­ments de plus en plus consu­mé­ristes et indi­vi­dua­listes au sein de notre socié­té. Ces quelques gestes et ces paroles sym­pa­thiques sont-elles suf­fi­santes pour nous pro­té­ger des pro­chains assas­si­nats isla­mistes ? Il fau­drait l’espérer mais, mal­heu­reu­se­ment, les fana­tiques qui frappent n’ont que faire des sym­pa­thies et des qua­li­tés, aveu­glés par ce qu’ils croient être une « mis­sion » moti­vée par les atteintes à leurs concep­tions du monde et du sacré.

Qu’on le regrette ou non, nous savons qu’il y aura d’autres mas­sacres, d’autres vic­times, d’autres meur­triers : rien de réjouis­sant, certes, mais cela ne doit pas empê­cher de réflé­chir et d’agir, l’un ne devant pas se faire sans l’autre au risque de tom­ber dans un acti­visme sté­rile ou dans un intel­lec­tua­lisme impuis­sant. Bien sûr, « il est bien tard », mais il n’est jamais trop tard, dit-on, même si l’histoire est par­fois bien cruelle à l’égard de cet adage. Et je ne suis pas cer­tain que toutes les déplo­ra­tions qui suivent le cer­cueil du pro­fes­seur Samuel Paty soient tou­jours de bon aloi quand elles s’accompagnent de grands mots et de beaux dis­cours déjà mille fois dits et redits depuis 2012, quand un pre­mier pro­fes­seur est tom­bé sous les balles de la Bête, et que trois jeunes élèves ont été froi­de­ment exé­cu­tés, sous les yeux de leurs parents res­pec­tifs, par la même froide déter­mi­na­tion homi­cide que celle ani­mant l’islamiste d’origine tchét­chène de l’autre ven­dre­di. D’ailleurs, qui se sou­vient de Jona­than Sand­ler, pro­fes­seur de reli­gion, de ses deux fils de 3 et 6 ans (Gavriel et Arié) et de la petite Myriam âgée de 8 ans, tous assas­si­nés devant et dans la cour de l’école juive Ozar Hato­ra de Tou­louse ? Bien sûr, nous objec­te­ra-t-on, ce n’est pas « l’école de la Répu­blique » qui était alors visée, mais c’était bien une école, des élèves et leurs parents, voire leurs pro­fes­seurs qui étaient ciblés ! Huit ans après, les larmes ont fait place à l’oubli, ou au déni, ce qui me semble plus grave encore.

M. Samuel Paty est mort, dit-on, d’avoir mon­tré quelques cari­ca­tures à ses élèves dans le cadre d’une séance d’éducation civique et morale, et cela donne l’occasion à cer­tains de regret­ter que celles-ci soient encore mon­trées, ou sim­ple­ment visibles : je les entends, mais je ne par­tage pas leur sou­hait. Les isla­mistes arguent de celles-ci pour expli­quer la vio­lence meur­trière. Mais, là encore, cer­tains des contemp­teurs des des­sins semblent oublier que le monstre de Tou­louse, en 2012, n’avait même pas cette rai­son pour tuer de sang-froid des adultes comme des enfants, même pas des ado­les­cents, mais presque des bébés ! Cari­ca­tures ou pas, les fana­tiques frappent qui leur déplaît, de nais­sance, de parole ou d’actes. Que cer­tains croient que les cari­ca­tures sont la rai­son de tout ce sang ver­sé montrent une erreur de dis­cer­ne­ment de ceux-ci. Que l’on me com­prenne bien : ayant revu les cari­ca­tures incri­mi­nées par le meur­trier de ven­dre­di, je ne les trouve pas for­cé­ment toutes de bon goût, ni même (pour quelques-unes d’entre elles) utiles à la réflexion. Mais elles existent, sans que je me sente obli­gé de les voir ou de les accla­mer, et elles ne me semblent pas auto­ri­ser le meurtre de qui les montre ou de qui les des­sine. A défaut de toutes les appré­cier, je consi­dère qu’il ne me revient pas de les dénon­cer ou de les effa­cer : mais l’esprit cri­tique peut s’appliquer à elles comme à toute pro­duc­tion intel­lec­tuelle, et cela fait par­tie, dans une socié­té apai­sée (celle qu’il faut sou­hai­ter et à laquelle il faut tra­vailler), de la « dis­pu­ta­tio », de cette liber­té d’expression et de for­mu­la­tion que notre Répu­blique contem­po­raine n’est pour­tant pas la der­nière à mal­trai­ter, de plus en plus aidée (voire pré­cé­dée en cela) par les pla­te­formes numé­riques de com­mu­ni­ca­tion et de loi­sirs. Et les mœurs anglo-saxonnes qui s’imposent sous le nom de « déco­lo­nia­lisme » ou de « culture de l’effacement » peuvent légi­ti­me­ment nous inquié­ter dans sa logique d’interdits mul­tiples pour des rai­sons raciales, com­mu­nau­ta­ristes ou socié­tales… Les cris d’orfraie contre Zem­mour, Dieu­don­né, ou Aga­cins­ki (entre autres), ou les attaques contre Col­bert, Bigeard (à Dreux la semaine der­nière), ou Napo­léon (que, per­son­nel­le­ment, je n’aime guère, en bon héri­tier des chouans de Bre­tagne que je reven­dique d’être), m’agacent toutes à divers degrés. Cela ne signi­fie pas que je ne com­bats pas cer­tains de ceux que j’évoque ici, mais que, quoiqu’ils puissent dire ou faire (ou avoir com­mis), je sou­haite qu’ils puissent, pour les vivants, s’exprimer libre­ment et, pour les défunts, être étu­diés et, éven­tuel­le­ment, hono­rés au regard des contextes his­to­riques et non d’idéologies du moment, des­ti­nées elles-mêmes, un jour, à être remises en cause, voire tota­le­ment invalidées.

Mais les der­nières années ont mar­qué un net recul de la liber­té d’expression et la mon­tée d’une auto­cen­sure qui touche tous les sec­teurs, toutes les admi­nis­tra­tions, toutes les sphères de l’éducation et de la for­ma­tion intel­lec­tuelle. La peur… En fait, notre his­toire natio­nale nous explique que, jus­te­ment, la période de la Pre­mière Répu­blique fut aus­si, en quelques mois sombres, celle de la Ter­reur (avec un T majus­cule) et qu’elle a don­né le qua­li­fi­ca­tif de « ter­ro­ristes » à ceux qui l’avaient diri­gée autant que prô­née : Robes­pierre et Saint-Just la jus­ti­fièrent comme le moyen d’en finir avec les résis­tances « du pas­sé » dont, d’ailleurs, il fal­lait faire « table rase »… Que de têtes alors tran­chées, léga­le­ment, sous le fer de la Loui­son, sur­nom char­mant don­né à la guillo­tine, quand d’autres ter­mi­naient au bout des piques sans-culottes, et cela avait com­men­cé dès le 14 juillet 1789 avec celles du gou­ver­neur de la Bas­tille et de quelques uns de ses défen­seurs. Mais, en 1793, ce n’est plus l’émeute qui tranche les têtes, c’est la Répu­blique qui les jette en défi à l’Europe entière (comme celle de la reine Marie-Antoi­nette, un cer­tain… 16 octobre, macabre coïn­ci­dence dans laquelle Léon Dau­det aurait sans doute vu un sinistre « inter­signe ») et qui ter­ri­fie la popu­la­tion fran­çaise pour impo­ser son règne et sa « régé­né­ra­tion » répu­bli­caine qui se veut, aus­si, anthro­pique. C’est le même pro­ces­sus qui est à l’œuvre aujourd’hui à tra­vers les actes san­gui­naires com­mis, non pour conver­tir, mais pour décou­ra­ger les résis­tances à l’idéologie des assas­sins. Et, mal­heu­reu­se­ment, cela marche, d’une cer­taine manière !

Une des preuves de la réus­site idéo­lo­gique des isla­mistes est le ren­ver­se­ment de pers­pec­tive qu’il entraîne, comme le sou­ligne l’essayiste Caro­line Fou­rest dans le der­nier numé­ro de l’hebdomadaire Marianne : « Un cri­tique lit­té­raire a osé twee­ter, au len­de­main de l’attentat, qu’il y aurait « des morts atroces » tant qu’on défen­dra le droit de blas­phé­mer (…). On hésite entre vomir et pleu­rer. Ce sont les tueurs qui pro­voquent ces morts, pas l’usage de nos liber­tés. Faire pas­ser les vic­times pour les bour­reaux, voi­là ce qui encou­rage les bour­reaux à recom­men­cer. Rien n’est plus vital, plus urgent, que remettre la pen­sée à l’endroit. » Je n’aime pas ce que l’on nomme le blas­phème, et j’accorde une grande impor­tance au res­pect du sacré, tout en consi­dé­rant que les cra­chats sur le visage du Christ, le Christ lui-même les a accep­tés, non par maso­chisme mais parce qu’ils étaient une épreuve qu’il se devait, au regard de ce qu’il était et de sa mis­sion, de sup­por­ter. Je com­prends que tous les croyants, de quelque reli­gion qu’ils soient, n’aient pas for­cé­ment la même patience mais je ne leur recon­nais aucu­ne­ment le droit de tuer au nom de Dieu, car, là, est à mon sens le vrai blas­phème. Puisque « si Dieu donne la vie, qui es-tu, toi, pour la reprendre en Son nom ? » Bien sûr, je parle aus­si en croyant, catho­lique pour mon cas, au-delà de ma fonc­tion pro­fes­so­rale elle-même. Et l’État, lui, se doit de par­ler, non pas au nom des croyants, mais au nom des sujets/acteurs du droit que sont les membres de la Cité, au sens grec du terme.

L’islamisme se nour­rit aus­si de la dif­fi­cul­té de la Socié­té de consom­ma­tion à fon­der « un idéal de l’être », celle-ci se conten­tant, en fait, d’être « le triomphe de l’avoir » sans beau­coup de conscience. Ce qui manque au maté­ria­lisme contem­po­rain, l’islamisme semble le pro­po­ser ou l’offrir aux « âmes insa­tis­faites », même s’il s’agit d’un leurre qui se pare des aspects ou des atours du spi­ri­tuel pour mieux cap­ter ceux que, trop sou­vent, notre mode de vie fas­cine et révulse tout à la fois, celui-ci (mal­gré ses objets et son temps libre, mais mar­chand) ne par­ve­nant pas à com­bler ce besoin de croire qui, qu’on le veuille ou non, est consub­stan­tiel à l’être humain, « être poli­tique tout autant que reli­gieux » comme le pres­sen­tait André Mal­raux. L’islamisme ne sera pas vain­cu par la Consom­ma­tion, contrai­re­ment à ce que l’on pou­vait, par­fois, espé­rer, mais par ce sup­plé­ment d’âme qui per­met de nous émer­veiller devant un simple cou­cher de soleil ou devant les pierres de notre pas­sé, mémoire des ancêtres éle­vée vers le Ciel, mais aus­si devant l’enfant qui naît, éter­nel renou­vel­le­ment de la vie et de la civilisation…

(à suivre)