La France face aux périls géo­po­li­tiques

La France face aux périls géo­po­li­tiques

Par Jean Phi­lippe Chau­vin

La Covid 19 écrase tout dans l’actualité et je ne suis pas cer­tain que cela soit une bonne chose : non que la mala­die soit insi­gni­fiante ni ses effets for­te­ment indé­si­rables, mais la Terre conti­nue de tour­ner et la vie de se pour­suivre, avec ses bon­heurs et ses mal­heurs, et les grands enjeux de notre huma­ni­té, qu’ils soient géo­po­li­tiques, éco­no­miques ou sociaux, et envi­ron­ne­men­taux, entre autres, ne doivent pas être négli­gés, au risque de réveils plus dou­lou­reux encore que l’actuelle pan­dé­mie. Soyons bien cer­tains que les régimes dic­ta­to­riaux ou auto­ri­taires, eux, pro­fitent de l’aubaine, mais aus­si nos propres États démo­cra­tiques en interne, confir­mant les intui­tions argu­men­tées de Ber­trand de Jou­ve­nel dans « Du Pou­voir » : quand les opi­nions publiques s’inquiètent de leur propre san­té, les États chi­nois et turcs (liste sans exhaus­ti­vi­té…) avancent leurs pions, qui en Mer de Chine, qui en Médi­ter­ra­née, et le silence des Démo­cra­ties fait par­fois pen­ser à un « Munich » réac­tua­li­sé. Et pour­tant ! Sans être un adepte de la démo­cra­tie libé­rale dont les fai­blesses comme les cris­pa­tions m’inquiètent, l’histoire nous ins­trui­sant ter­ri­ble­ment sur ces défauts qui peuvent être, par­fois, mor­tels pour les pays, les popu­la­tions et les liber­tés réelles, il me paraît hau­te­ment pré­fé­rable de défendre notre démo­cra­tie fran­çaise, non parce qu’elle serait démo­cra­tique mais parce qu’elle est, en ce temps, l’incarnation ins­ti­tu­tion­nelle et poli­tique de la France, et que c’est la France dans son essence, rap­por­tée par son nom même qui signi­fie « Liber­té » (1), qu’il s’agit de pré­ser­ver envers et contre tout. C’est sans doute l’écrivain roya­liste Georges Ber­na­nos qui a le mieux expli­qué cette posi­tion qui est mienne, en par­ti­cu­lier lors de la Seconde guerre mon­diale durant laquelle il fut, du Bré­sil, la plume de l’espérance et de la liber­té fran­çaises sans jamais céder aux sirènes de l’idéologie démo­cra­tique ni aux hon­neurs qu’elle sem­blait pro­mettre à ses thu­ri­fé­raires. (2)

Ain­si, j’ai sou­te­nu, dans cet été meur­trier, la posi­tion fran­çaise fer­me­ment tenue par le pré­sident Macron face aux ambi­tions de la Tur­quie ou plu­tôt du régime de M. Erdo­gan qui, sans être une dic­ta­ture au sens exact du terme, est bien plu­tôt une « démo­cra­ture », dou­ble­ment nour­rie par le suf­frage uni­ver­sel (mal­gré la vic­toire de ses adver­saires à Anka­ra et Istan­bul, vic­toire aujourd’hui deve­nue incon­for­table et invi­sible, au moins à nos yeux d’Occidentaux) et le rap­pel per­ma­nent de l’histoire otto­mane ou, plu­tôt, de sa forme la plus « natio­na­liste ». J’ai sou­te­nu l’envoi de navires fran­çais et de quelques avions Rafale qui, par leur simple pré­sence, ont sans doute contri­bué à gêner les vel­léi­tés turques de frap­per ou d’humilier les Grecs et les Chy­priotes, bien seuls dans l’épreuve. Cela a aus­si for­cé l’Allemagne à « sor­tir du bois », parais­sant « rete­nir » le bras de la France mais, en fait, se posant en média­trice dans le conflit pour assu­rer une sor­tie hono­rable à la Tur­quie de cette impasse géo­po­li­tique et mili­taire dans laquelle cette der­nière s’était aven­tu­rée. Quand l’Otan avait, pure­ment et sim­ple­ment, tra­hi la France en refu­sant de tran­cher dans l’affaire de « l’illumination » par des navires de guerre turcs du croi­seur fran­çais Cour­bet en juin der­nier ; quand l’Union euro­péenne est aux abon­nés absents faute d’envie poli­tique et de pen­sée stra­té­gique, l’Allemagne, pour­tant gênée par une « cin­quième colonne » turque sur son ter­ri­toire (et sur laquelle comp­tait M. Erdo­gan, en jouant sur le natio­na­lisme otto­man de ses expa­triés – plus de 2,5 mil­lions en Alle­magne – pour pour­suivre ses pro­vo­ca­tions sans être inquié­té), a fait ce que l’on atten­dait d’elle, tant il est vrai que l’on ne peut attendre de cette « puis­sance qui ne veut pas être puis­sance » un enga­ge­ment plus avan­cé aux côtés de la France… Tout compte fait, mieux vaut cette pos­ture média­trice de l’Allemagne que son indif­fé­rence qui, pour le coup, aurait mis la France dans une impasse, voire pire… Entre deux maux, il faut savoir choi­sir le moindre, ce que Maur­ras résu­mait en expli­quant qu’il fal­lait tou­jours évi­ter « la poli­tique du pire qui est la pire des poli­tiques » : en ce sens aus­si, me voi­là sus­cep­tible d’être accu­sé de « modé­ran­tisme »…

Mais ces évé­ne­ments nous rap­pellent à la néces­si­té d’un réar­me­ment mili­taire, non pour faire la guerre en tant que telle, mais pour l’éviter ou, au pire, la conte­nir. Les pro­vo­ca­tions de M. Erdo­gan qui menace la France de tous les maux et des pires défaites pos­sibles sont, en fait et aujourd’hui, d’abord des­ti­nées à son opi­nion publique et à ses par­ti­sans : cela en limite la por­tée, et c’est tant mieux. Mais le bras de fer n’est pas fini, et au-delà du réar­me­ment mili­taire de notre pays et de son sou­tien à la Grèce et à Chypre dans cette affaire qui touche aus­si à l’exploitation des res­sources médi­ter­ra­néennes d’hydrocarbures, c’est un réar­me­ment moral auquel il faut tra­vailler, réar­me­ment qui passe par un tra­vail de com­mu­ni­ca­tion et d’éducation « natio­nales » (au sens fort de ce der­nier terme) en France : car rien ne peut se faire dura­ble­ment si les Fran­çais ne com­prennent pas toute l’importance de ce qui se joue en Médi­ter­ra­née, et la néces­si­té, non de l’affrontement mili­taire mais de la fer­me­té poli­tique et diplo­ma­tique face aux États bel­li­cistes. De plus, l’Otan, en état de « mort céré­brale » comme le disait avec une cer­taine jus­tesse le pré­sident Macron il y a quelques mois, la France ne peut comp­ter que sur elle-même pour sa défense et doit pou­voir impo­ser ou du moins défendre son point de vue sans être pri­son­nière des déci­sions prises à Washing­ton, ce que le géné­ral de Gaulle avait com­pris, au grand dam des États-Unis de l’époque.

Mais nous entrons bien­tôt en période élec­to­rale et la pré­si­den­tielle est, en notre Répu­blique, la ligne d’horizon de toute poli­tique, ce qui en limite la por­tée et l’efficacité : le suc­ces­seur de M. Macron, si ce der­nier n’est pas réélu, aura-t-il la même déter­mi­na­tion face à M. Erdo­gan et à ses ambi­tions ? C’est bien le grand incon­vé­nient de cette Répu­blique quin­quen­nale : le risque des remises en cause per­ma­nentes, d’une élec­tion à l’autre, remises en cause qui fra­gi­lisent la posi­tion diplo­ma­tique fran­çaise et défont par­fois le tra­vail du pré­sident pré­cé­dent et de ses gou­ver­ne­ments. Il y eut, après le règne gaul­lien, une sorte de pour­suite de l’élan don­né dans les années 60 et une tra­di­tion qui, par­fois, est reve­nue dans la pra­tique diplo­ma­tique fran­çaise comme on a pu le voir en 2003 lors du « grand refus » de la France de suivre les États-Unis dans leur aven­ture ira­kienne dont les consé­quences se font encore sen­tir de par le monde. Mais, pour enra­ci­ner cette stra­té­gie et cette tra­di­tion « capé­tienne » de l’indépendance fran­çaise, ne faut-il pas réflé­chir aux formes ins­ti­tu­tion­nelles de l’État et consi­dé­rer que le temps doit être un allié, et non une menace quin­quen­nale ? « Faites un roi, sinon faites la paix », écri­vait le socia­liste Mar­cel Sem­bat avant 1914 : mais, si l’on veut l’une, ne faut-il pas, en fait, sur le long terme et face aux puis­sances par­fois incer­taines et donc instables et dan­ge­reuses, l’autre ? Après tout et au regard du monde périlleux qui s’annonce (ou qui est déjà là, sous nos yeux…), la ques­tion mérite d’être posée…

Notes : (1) : Le nom de France vient des enva­his­seurs francs du Ve siècle et signi­fie, à l’origine « le royaume des hommes libres ». Cela nous a aus­si don­né le mot « fran­chises » qui évoque les liber­tés d’un corps de métier, d’une com­mu­nau­té ou d’une ville sous l’Ancien Régime. On retrouve la même accep­tion dans la langue bre­tonne qui reprend, en le modi­fiant légè­re­ment, le terme cité pré­cé­dem­ment.

(2) : La lec­ture des textes poli­tiques de Ber­na­nos écrits durant la période de la guerre et de ses len­de­mains, au-delà de la colère d’un homme qui ne cède rien aux mœurs et aux idéo­lo­gies triom­phantes du moment, m’apparaît, pour pla­gier Mar­cel Proust, comme « une cure d’altitude men­tale »…