État-major et dis­si­dences

État-major et dis­si­dences

Par Phi­lippe Ger­main

A peine Jean III doit-il assu­mer sa charge qu’il va assis­ter à l’ef­fon­dre­ment de la stra­té­gie conser­va­trice déployée par l’Ac­tion fran­çaise depuis 1919. Le roya­lisme va subir trois chocs suc­ces­sifs, mais avant de les étu­dier rela­ti­vi­sons le bilan de la phase de conquête des abords du pou­voir. Certes brillant, il se révé­la fugi­tif (1919 à1923 ). L’an­née 1924 vit l’A.F. perdre ses posi­tions légales car Dau­det ne fut pas réélu. De plus les poten­tiels Monk s’é­loi­gnèrent. La rup­ture entre Poin­ca­ré et l’A.F. s’é­tait faite lors de la trou­blante mort du fils de Léon Dau­det. Et puis en 1925, le géné­ral Man­gin, en qui Maur­ras pla­çait ses espoirs, décé­da, lui aus­si, de façon trou­blante[1] alors qu’il se pré­pa­rait a entrer en poli­tique.

Le pre­mier choc a lieu en 1926, où l’Ac­tion fran­çaise échoue dans le déploie­ment de sa stra­té­gie de cour­roie de liai­son des anciens com­bat­tants, les Fais­ceaux de Georges Valois. L’o­ri­gine réside dans la récu­pé­ra­tion abu­sive de la mai­son d’é­di­tion de l’A.F. (la Nou­velle Librai­rie Natio­nale rem­pla­cée aujourd’­hui par les Édi­tions de Flore), de ses fichiers et de gros dona­teurs finan­ciers. Maur­ras sombre alors dans une polé­mique assas­sine. Double preuve que le noyau diri­geant de l’A.F. n’a pas su mettre en place un État-major capable de coor­don­ner cour­roies de liai­son et mou­ve­ment de sur­face. Faute de quoi Valois se tourne vers l’ar­bi­trage de Jean III qui l’es­time mais veut ména­ger l’A.F.  Déçu du pré­ten­dant – d’ailleurs en 1929 Valois refu­se­ra la sol­li­ci­ta­tion de Jean III pour for­mer le dau­phin Hen­ri – Valois se tourne alors vers l’exemple mus­so­li­nien[2]. D’ins­tinct l’A.F.  s’op­pose a ce pre­mier fas­cisme. Maur­ras pressent le carac­tère uto­pique de l’al­liance entre anciens com­bat­tants et les « pro­duc­teurs ». Pour lui les anciens com­bat­tants, en dépit de leur pré­ten­tion de res­ter « unis comme au front », ont été ren­dus, en même temps qu’à la vie civile, à leurs anciennes que­relles. De plus, une nation vic­to­rieuse (1918), assu­rée de sa force (l’ar­mée fran­çaise occupe la Rhé­na­nie) et vivant dans l’illu­sion de la pros­pé­ri­té (les « années folles »), ne peut sécré­ter un fas­cisme et mal­gré les pre­miers suc­cès, l’ex­pé­rience des Fais­ceaux échoue. Il n’en reste pas moins que la maî­trise des anciens com­bat­tants man­que­ra cruel­le­ment à l’A.F. lorsque Jean III la sol­li­ci­te­ra en 1934.

Cet échec de cour­roie de liai­son fait suite à celui de 1924 de conquête légale des abords du pou­voir et il est sui­vi en 1927 par un second choc très dur, por­té au cœur même du mou­ve­ment de sur­face, dans l’âme des adhé­rents catho­liques de l’Ac­tion fran­çaise. L’exis­tence même de ce mou­ve­ment anti-moderne entre en contra­dic­tion avec la stra­té­gie Vati­cane de moder­ni­sa­tion ; dans la conti­nui­té théo­lo­gique dont Léon XIII avait posé les bases à la fin du XXeme siècle : recon­qué­rir l’es­pace social afin de faire sur­gir une nou­velle chré­tien­té. Ain­si, en décembre 1926. L’État-major de l’Ac­tion fran­çaise découvre au tra­vers l’al­lo­cu­tion consis­to­riale, qu’il n’est pas per­mis de lire les jour­naux édi­tés par l’A.F. Il en déduit que le pape Pie XI veut déca­pi­ter le mou­ve­ment roya­liste et enga­ger les catho­liques à rejoindre le camp répu­bli­cain. Puis­qu’il ne s’agit pas de foi mais de poli­tique, et pour ne pas être trai­tés comme les chris­te­ros mexi­cains, l’État-major d’A.F. oppose un ferme « Non pos­su­mus » à Rome. Pour juger si cette condam­na­tion est une crise reli­gieuse de l’A.F. ou une crise poli­tique de l’Église, on peut se réfé­rer aux tra­vaux ras­sem­blés par Vic­tor Nguyen (col­loque Maur­ras de 1976) et en 2001 par l’ab­bé Guillaume de Tanoüarn[3]. En revanche, sachant qu’elle fut poli­tique même si elle ne l’é­tait pas d’a­bord, nous pou­vons obser­ver ses aspects stra­té­giques, tac­tiques et leurs consé­quences sur le capi­tal roya­liste dont Jean III à héri­té au début 1926.

  • Pour Jacques Pré­vo­tat, l’A.F. a cher­ché à ral­lier les catho­liques depuis les per­sé­cu­tions répu­bli­caines des Inven­taires de 1906. Son catho­li­cisme relève donc de la pro­pa­gande au ser­vice d’une tac­tique de recherche d’al­liance.
  • Pour Pierre Nora, la per­sé­cu­tion répu­bli­caine contre l’É­glise a offert au néo-roya­lisme l’ap­pui de la plu­part des milieux catho­liques. Le haut cler­gé s’est rem­pli de sym­pa­thi­sants. Les pères assomp­tion­nistes de La Croix apportent leur sou­tien avec toute la presse inté­griste. Les sémi­naires sont deve­nu des foyers du natio­na­lisme inté­gral.
  • Pour Pie XI, l’Église catho­lique ne peut appa­raître comme un sou­tien tacite d’un mou­ve­ment anti-moderne, sur­tout monar­chiste. Et Bru­no Goyet a rele­vé les dif­fi­ciles[4] rap­ports des Orléans avec un pape consi­dè­rant l’a­ris­to­cra­tie catho­lique comme une entrave à sa stra­té­gie de moder­ni­sa­tion.
  • Pour Émile Pou­lat, Pie XI craint la diver­gence des voies et la concur­rence de direc­tion pour l’ins­tau­ra­tion d’un « nou­vel ordre public ». N’y a‑t-il pas pos­sible conflit entre la stra­té­gie de l’A.F. ten­tant de ras­sem­bler les croyants et les incroyants dans la défense du bien com­mun et celle du Pape vou­lant une Action catho­lique regrou­pant les fidèles dans des asso­cia­tions  char­gées de re-évan­ge­li­ser cer­tains sec­teurs sociaux (JOC, JAC, JEC).
  •  Pour Vic­tor Nguyen, la condam­na­tion vise plus les catho­liques du Syl­la­bus que les catho­liques d’Ac­tion fran­çaise qui ont le désa­van­tage de se confondre main­te­nant avec les pre­miers.

A la résis­tance de l’A.F. sur la ligne « le pape régnant n’est pas à l’a­bri de l’er­reur humaine dans les ques­tions de l’E­glise », Pie XI riposte par une ample tac­tique de per­sé­cu­tion.

  • refus des sacre­ments (abso­lu­tion, com­mu­nion, extrême-onc­tion),
  • épu­ra­tion des sémi­naires (dont celui de Rome avec ses 200 sémi­na­ristes),
  • rem­pla­ce­ment de 40 évêques maur­ras­so-com­pa­tibles,
  • créa­tion des édi­tions du Cerf pour publier des études anti-maur­ras­siennes,
  • retour­ne­ment du phi­lo­sophe de la Revue Uni­ver­selle, le tho­miste Jacques Mari­tain, pour en faire le contra­dic­teur de Maur­ras (Pri­mau­té du spi­ri­tuel, 1927).
  • manœuvres de Pie XI pour creu­ser un fos­sé[5] entre la Mai­son de France et l’A.F.

Les consé­quence pour le mou­ve­ment d’Ac­tion fran­çaise sont ter­ribles. Si il mobi­lise encore autant d’hommes pour ses mani­fes­ta­tions de rue, il enre­gistre une nette régres­sion chif­frable : baisse d’as­sis­tance au Congrès natio­nal, dis­pa­ri­tion des mee­tings ruraux, réduc­tion des réunions de pro­pa­gande et tirage du jour­nal bien­tôt divi­sé par trois. De gros bataillons catho­liques quittent le mou­ve­ment d’A.F.  Il est atteint dans ses pro­fon­deurs et si l’os­tra­cisme dont il est vic­time lui donne le pres­tige des per­sé­cu­tés, ne lui reste que les atta­che­ments secrets et les fidé­li­tés déchi­rées, car les femmes et filles de mili­tants pré­fèrent se sou­mettre pour ne pas être pri­vées de sacre­ments. Géné­ra­le­ment les catho­liques de sen­si­bi­li­té gal­li­cane res­tent fidèles tan­dis que les ultra­mon­tains mas­si­ve­ment intran­si­geants ( peu ou prou les leb­fe­vristes d’au­jourd’­hui) suivent le pape. Remonte donc la dua­li­té entre l’Église et l’État, le reli­gieux et le poli­tique et la dis­tinc­tion d’E­mile Pou­lat entre un catho­lique roya­liste et un roya­liste catho­lique, sur­tout maur­ras­sien[6]. La condam­na­tion par le Vati­can, marque non seule­ment la fin de la période d’as­cen­sion mais aus­si de toute stra­té­gie du plus puis­sant sou­tien de Jean III.

Le troi­sième choc est celui de « la grande dis­si­dence » de 1930. Elle résulte de la perte de cohé­sion glo­bale entre les deux com­po­santes clé du mou­ve­ment d’Ac­tion fran­çaise que sont l’État-major et la « force » mobi­li­sable.

  • Le centre ner­veux du mou­ve­ment roya­liste est son état-major for­mé d’un nombre res­treint de res­pon­sables grou­pés dans un comi­té direc­teur stable mais sou­dé par les épreuves pas­sées plus que par une stra­té­gie deve­nue inexis­tante depuis la condam­na­tion.
  • Enca­dré sur le ter­rain par des béné­voles, le mou­ve­ment – mal­gré Valois et Pie XI – repré­sente encore une force de per­sonnes (ligueurs, came­lots, étu­diants), certes peu nom­breuses mais rapi­de­ment mobi­li­sables sur un ter­rain impro­vi­sé et capables de s’a­dap­ter aux actions néces­saires.

La cohé­sion glo­bale du mou­ve­ment d’A.F.  est sou­mise à deux condi­tions.

  • D’a­bord une uni­té doc­tri­nale autour de prin­cipes poli­tiques limi­tés à l’es­sen­tiel utile. L’or­tho­doxie rigou­reuse – for­mant l’i­den­ti­té d’A.F. – évite le déve­lop­pe­ment de pra­tiques aber­rantes. De plus par son conte­nu déli­mi­té, l’or­tho­doxie per­met le débat des points contro­ver­sés et l’a­dap­ta­tion aux évo­lu­tions du temps (aggior­na­men­to). Ain­si pro­tège-t-elle du sec­ta­risme.
  • Secon­de­ment qu’é­tat-major comme la force mobi­li­sable soient convain­cus de la légi­ti­mi­té de leur action. D’où dès 1908, à l’in­ten­tion des mili­tants les plus actifs, le déve­lop­pe­ment d’une péda­go­gie de l’illé­ga­li­té dont la cré­di­bi­li­té est condi­tion­née par une forme de « spec­tacle » du coup de force.

La sépa­ra­tion des struc­tures de débat et des struc­tures de com­bat évite dog­ma­tisme et anar­chie. D’où avant 1914 le sou­tien de Maur­ras à la Revue cri­tique des idées et des livres  et aux Cahiers du cercle Prou­dhon.  Entre 1924 et 1927 il a tolé­ré La Gazette fran­çaise, sou­te­nue par l’ab­bé Lal­le­ment et le phi­lo­sophe tho­miste Jacques Mari­tain, dans laquelle on trouve Hen­ri d’As­tier de la Vige­rie et Jean de Fabrègues. Fin 1929 Maur­ras pré­pare avec Fabrègues la sor­tie de Réac­tion, une revue des étu­diants de Paris d’A.F.  sou­cieuse d’in­té­grer dans l’or­tho­doxie, les pré­oc­cu­pa­tions des jeunes sur l’é­vo­lu­tion de la socié­té, négli­gées par l’État-major. Les recherches de Réac­tion por­te­ront sur les ques­tion reli­gieuse et sociales avec la volon­té de se déso­li­da­ri­ser du capi­ta­lisme pour s’at­ta­quer au désordre libé­ral. Mais en 1930 l’é­quipe de Réac­tion quitte la ligue en soli­da­ri­té avec les cadres dis­si­dents de la région pari­sienne par­ti­sans d’une pré­pa­ra­tion effi­cace de la ligue au coup de force.

Effec­ti­ve­ment la com­pé­tence mili­tante de la géné­ra­tion de cadres béné­voles d’a­près-guerre, les rend cri­tiques des méthodes d’un État-major les rédui­sant à uni­que­ment faire du « spec­tacle » autour de la prise de pou­voir. Pour ces béné­voles, l’in­dis­pen­sable cen­tra­li­sa­tion ne signi­fie ni bureau­cra­ti­sa­tion de la ligue, ni concen­tra­tion de toutes res­pon­sa­bi­li­tés par l’é­tat major et les per­ma­nents. Effec­ti­ve­ment une des qua­li­tés de l’ap­pa­reil doit être la mobi­li­té, c’est à dire son apti­tude à réagir rapi­de­ment et per­ti­nem­ment à l’événement. Pour le doc­teur Mar­tin[7], meneur de la contes­ta­tion, la com­mu­nion dans les méthodes dis­pa­rais­sant, la confiance est sapée. Cette grande dis­si­dence assèche com­plè­te­ment l’en­ca­dre­ment de la ligue sur la région pari­sienne, cœur du mou­ve­ment. Les dis­si­dents se réor­ga­nisent alors en petits réseaux et se mettent au ser­vice du duc de Guise.

En 1930 Jean III ne dis­pose plus de l’im­por­tant capi­tal roya­liste d’une Action fran­çaise, au som­met de sa puis­sance à fin 1925. En trois chocs suc­ces­sifs de 1926 à 1930, les moyens d’ac­tion d’A.F. se sont réduits au jour­nal quo­ti­dien, aux came­lots du roi et aux étu­diants. Désta­bi­li­sée, l’A.F.  cesse de rai­son­ner en terme de milieu, de classe, plus ou moins récu­pé­rable et de spé­cu­ler sur les réac­tions pos­sibles de tel groupe social. L’A.F.  a per­du toute vel­léi­té stra­té­gique et Maur­ras est condam­né à deve­nir le prince de l’in­tel­li­gence pour mas­quer la misère de l’Ac­tion fran­çaise qui n’a plus de stra­té­gie. Para­doxa­le­ment ce déclin a ame­né Jean III a se sou­cier de stra­té­gie. Les « années 30 » vont le prou­ver !


[1] Il meurt lors d’un ban­quet, sans s’etre aper­çu qu’un ser­veur (mys­té­rieu­se­ment dis­pa­ru) lui avait été attri­bué. Man­gin avait déjà reçu des aver­tis­se­ments :  un bor­de­reau du Deuxième Bureau (20 juillet 1922) évo­quait une série d’at­ten­tats prus­siens, visant Magi­not, Man­gin, Dau­det et Maur­ras.

[2] Pour Valois, sa rup­ture avec l’A.F. a été pré­pa­rée par la police et sur­tout par la grande banque favo­rable à l’in­fla­tion rui­neuse des petits ren­tiers qu’il n’a ces­sé de com­battre en défen­dant la sta­bi­li­té du franc.

[3]La condam­na­tion de l’Ac­tion fran­çaise, La Nou­velle revue Cer­ti­tudes n°7, été 2001, p. 3 – 5 et 41 – 84.

[4]Voir le non pos­su­mus papal pour le mariage serbe de 1920 ; la non réponse au mes­sage de deuil pour la mort de Phi­lippe VIII ; le refus d’au­dience pour Jean III en 1926 ; le camou­flet du refus d’une lettre de condo­léance mal­gré la demande du duc de Guise ; les dif­fi­cul­tés pour le mariage de la prin­cesse Anne d’Or­léans avec le prince de Savoie ; le refus d’au­dience du prince Hen­ri en 1930 et l’extrême froi­deur du Pape avec la duchesse de Guise ; les dif­fi­cul­tés pour le mariage du Dau­phin à Palerme.

[5]Bru­not Goyet, Hen­ri Orléans comte de Paris 1908 – 1999 Le Prince impos­sible, Odile Jacob, 2000, p. 163 – 167.  

[6]Pierre Debray, Schisme dans l’E­glise ?, La Table Ronde, 1965, cha­pitre Inté­grisme et « Aggior­na­men­to », p. 78 – 91.

[7]Pierre Péan, Le mys­té­rieux doc­teur Mar­tin (1895 – 1969), Paris, Fayard, 1993, p. 39 – 58.