Libé­ra­tion contre l’infâme

Libé­ra­tion contre l’infâme

 Le très résis­tant quo­ti­dien Libé­ra­tion s’inquiète de la réédi­tion d’œuvres de « col­la­bos ». Jusqu’où nous mène­ra la cen­sure consen­suelle de « l’infamie » ?

Doit-on repu­blier l’infâme ? », se demande le « quo­ti­dien de gauche » Libé­ra­tion. L’interrogation ne vise pas les cen­taines de romans médiocres publiés lors des bien mal nom­mées « ren­trées lit­té­raires », ni les innom­brables auto-fic­tions d’auteurs « se racon­tant » d’autant plus com­plai­sam­ment qu’il n’ont, pour ain­si dire, rien à racon­ter que des états d’âmes, sor­dides au pire, niais et insi­gni­fiants au mieux. Toute cette lit­té­ra­ture inof­fen­sive ne sera jamais qua­li­fiée d’infâme par per­sonne, car elle ne menace rien, elle ne contra­rie per­sonne, n’engage rien, ne pose aucune ques­tion, et in fine, ne dit rien – ce qui n’empêche pas la presse lit­té­raire de la qua­li­fier régu­liè­re­ment de « déran­geante », de « bri­seuse de tabous », etc. La rhé­to­rique rébel­lo­cra­tique est bien hui­lée, Muray l’a bien diag­nos­ti­quée, inutile de s’appesantir.

L’infâme, selon Libé­ra­tion, c’est donc un qua­tuor de salauds spé­cia­le­ment exhu­més pour l’occasion : Maur­ras, Céline, Bra­sillach et Reba­tet. Notre époque n’en finit plus de juger les salauds et elle ne se satis­fait pas de faire com­pa­raître ses contem­po­rains au tri­bu­nal de la pen­sée, au juge­ment de l’Histoire (la bonne, celle qui pro­gresse en avant vers le Pro­grès à rebours des rétro­grades qui pro­gressent en arrière), il lui faut encore épu­rer le pas­sé, qui a le tort de n’être pas le pré­sent tour­né vers le futur. Là encore, Muray a don­né cer­taines de ses meilleures pages sur cette pas­sion de pas­ser les auteurs du pas­sé au crible inqui­si­to­rial de la longue liste des délits de pen­sée. C’est dire que l’on est deve­nu inca­pable de juger une œuvre, ou plu­tôt que le mot de « juger » ne désigne plus une opé­ra­tion intel­lec­tuelle mais exclu­si­ve­ment un pro­ces­sus judi­ciaire. Rien n’est lisible d’une œuvre que ce qui serait sus­cep­tible d’entraîner de nos jours une com­pa­ru­tion devant les tri­bu­naux. Rien n’est visible de Céline et Maur­ras que leur anti­sé­mi­tisme, de Reba­tet et Bra­sillach que leur col­la­bo­ra­tion sous l’Occupation.

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