Nos maîtres, C. Maur­ras et P. Bou­tang

Nos maîtres, C. Maur­ras et P. Bou­tang

Biblio­gra­phie com­men­tée de Charles Maur­ras

En géné­ral les œuvres de Maur­ras sont des recueils d’articles, plu­sieurs fois retou­chés. De plus, elles sont géné­ra­le­ment ins­crites dans le contexte où elles ont été écrites : c’est leur ori­gi­na­li­té, leur atout, et leur dif­fi­cul­té.

I – Les livres, articles et recueils

Il est bon de com­men­cer par Mes idées poli­tiques (1937), opus major qui ras­semble l’es­sen­tiel de la théo­rie poli­tique de Maur­ras ; le cha­pitre « La Poli­tique Natu­relle » se trouve aus­si dans le tome II des Œuvres Capi­tales. Il faut ajou­ter Dic­ta­teur et Roi (1899) et le Dis­cours pré­li­mi­naire à l’En­quête sur la monar­chie (1924) pour avoir une vue d’en­semble, et com­prendre aus­si l’é­la­bo­ra­tion pro­gres­sive de cette pen­sée. Les deux bro­chures sur Libé­ra­lisme et liber­tés et L’ordre et le désordre sont extrê­me­ment utiles et d’un accès plus facile. Se pré­sentent ensuite deux grosses pièces : l’Enquête sur la monar­chie et Kiel et Tan­ger (1913) : cette lec­ture appelle un tra­vail, dans la mesure où ces textes sont très réfé­ren­cés. De nom­breux noms, de nom­breux évé­ne­ments ne vous diront rien ou très peu (ex : le ren­voi de Del­cas­sé, etc.) mais le livre demeure majeur car Kiel et Tan­ger contient et pré­cède Bain­ville sur la poli­tique étran­gère. Du reste, le pré­sident Georges Pom­pi­dou n’hésita pas à le citer en 1972 devant les étu­diants de Sciences Po… On trou­ve­ra la pen­sée fon­da­men­tale de Maur­ras sur la décen­tra­li­sa­tion, la poli­tique pro­ven­çale etc. dans L’E­tang de Berre (1915), dans les articles « Régio­na­lisme » et « Pro­vence » du Dic­tion­naire poli­tique et cri­tique, et dans Jarres de Biot (plus rare, 1951). Ces lec­tures sont par­ti­cu­liè­re­ment recom­man­dables à ceux qui recherchent des argu­ments contre le jaco­bi­nisme et l’eu­ro­ré­gio­na­lisme. Sur l’in­fluence de la pen­sée alle­mande en France, la défi­ni­tion de la poli­tique natio­nale, l’a­na­lyse de la men­ta­li­té démo­cra­tique et huma­ni­taire, on lira avec pro­fit Quand les Fran­çais ne s’ai­maient pas (1916), ouvrage trop négli­gé. La cri­tique de la démo­cra­tie-reli­gion se trouve dans La Démo­cra­tie Reli­gieuse (1921) qui réunit Le Dilemme de Marc San­gnier, où Maur­ras montre son génie de dia­lec­ti­cien et de débat­teur avec l’un des prin­ci­paux démo­crates chré­tiens du siècle, La Poli­tique Reli­gieuse et LAction fran­çaise et la reli­gion catho­lique. Les débats sont sou­vent péri­més, mais il faut là encore y retrou­ver la pro­blé­ma­tique fon­da­men­tale, comme l’ar­ti­cu­la­tion entre la reli­gion et la poli­tique. Pour ceux qui ont des doutes sur l’u­ti­li­sa­tion poli­tique de l’E­glise par Maur­ras, cet ouvrage est évi­dem­ment indis­pen­sable. Le Dic­tion­naire poli­tique et cri­tique, pour être un outil très utile, ne sau­rait dis­pen­ser de la lec­ture des livres qui pré­cèdent. Consti­tué par Pierre Char­don et non par Maur­ras, il s’a­git d’un com­pen­dium d’une très grande richesse (poli­tique, lit­té­ra­ture, his­toire). Une immer­sion dans la col­lec­tion de l’Ac­tion fran­çaise, à nos locaux, n’est pas seule­ment dépay­sante, mais très ins­truc­tive.

Chez Maur­ras, poli­tique et lit­té­ra­ture sont pro­fon­dé­ment liées (uni­té du lan­gage, enra­ci­ne­ment dans l’être, rap­port au monde). J’in­vite nos lec­teurs à dévo­rer les Quatre nuits de Pro­vence (1930), texte d’une grande pro­fon­deur poé­tique et phi­lo­so­phique, qui four­nit le ver­sant auto­bio­gra­phique et anthro­po­lo­gique de la poli­tique maur­ras­sienne. Sur l’Hu­ma­nisme de Maur­ras, il faut lire Le Conseil de Dante (1923), l’un des plus grands textes écrits en fran­çais sur « L’Al­tis­sime », et les cha­pitres « grecs » des Ver­gers sur la mer. A côté de cela, Le Che­min de Para­dis (1895), Anthi­néa (1901) et l’ensemble des Ver­gers sur la mer four­nissent les trois pièces essen­tielles de la roma­ni­té, de l’hel­lé­nisme et de la fran­ci­té de Maur­ras, dans une langue constam­ment éton­nante. Ajou­tons éga­le­ment les Lettres des Jeux olym­piques (Gar­nier-Flam­ma­rion, 2004)), écrites en 1896 (Maur­ras les a publiées rema­niées dans Anthi­néa) qui donnent un éclai­rage cultu­rel et poli­tique sur le jeune Maur­ras, sen­sible à la perte d’influence de la France. Les sou­ve­nirs, la célé­bra­tion de la beau­té (pay­sages et monu­ments) consacrent la phi­lo­so­phie poli­tique maur­ras­sienne. Cer­taines pages sont véri­ta­ble­ment antho­lo­giques dans la lit­té­ra­ture fran­çaise, comme « l’A­cro­pole » dans Anthi­néa. La Pro­vence maur­ras­sienne vous condui­ra de Mar­tigues à Arles, Avi­gnon, jus­qu’aux portes de Mar­seille : L’E­tang de Berre, Mar­seille en Pro­vence, Quatre nuits de Pro­vence, La Mon­tagne pro­ven­çale, Ori­gi­naux de ma Pro­vence, Le long du Rhône et de la mer, Mon jar­din qui s’est sou­ve­nu, etc. (les quatre der­niers sont dif­fi­ciles à trou­ver). Notre Pro­vence (1933) a été écrit en col­la­bo­ra­tion avec Léon Dau­det et contient des pages magni­fiques sur l’at­ta­che­ment à la patrie.

La méta­phy­sique de Maur­ras se trouve prin­ci­pa­le­ment dans ses poèmes (La Musique Inté­rieure, La Balance Inté­rieure, Au-devant de la nuit, A mes vieux oli­viers), mais éga­le­ment dans les œuvres en prose ; lisez abso­lu­ment « Anti­gone Vierge-Mère de l’Ordre », réédi­té dans Réac­tion (n° 13, 1994). La pré­face au Bien­heu­reux Saint Pie X est très utile pour connaître le rap­port de Maur­ras avec le catho­li­cisme. La cri­tique du roman­tisme peut être abor­dée dans un pre­mier temps dans les Trois idées poli­tiques (1898), texte court et inci­sif où l’im­pact de Cha­teau­briand et Miche­let sont remis en cause, et où Sainte-Beuve prend un nou­veau visage. Ensuite, on pour­ra bien s’a­mu­ser tout en appro­fon­dis­sant la cri­tique maur­ras­sienne du roman­tisme en lisant les déli­cieux Amants de Venise (1902), où sont retra­cées les amours épiques et bouf­fonnes de George Sand et d’Al­fred de Mus­set. Roman­tisme et Révo­lu­tion (1922) regroupe plu­sieurs opus­cules, dont l’un, Le Roman­tisme fémi­nin, est exquis. Cepen­dant, on pren­dra soin de voir dans cette cri­tique du roman­tisme son vrai sens, car il ne s’a­git pas ici d’une cri­tique lit­té­raire neutre, mais d’une cri­tique morale et phi­lo­so­phique aus­si impé­rieuse que du Nietzsche ou du Kier­ke­gaard. La cri­tique lit­té­raire de Maur­ras est réunie dans Bar­ba­rie et Poé­sie (1922), L’Al­lée des phi­lo­sophes (1923), Poé­sie et Véri­té (1944), Maîtres et témoins de ma vie d’es­prit (1953), mais des perles et dia­mants attendent d’être res­sor­tis des jour­naux de l’autre siècle. Ecri­ture ingé­nieuse ou splen­dide, juge­ments par­fois contra­dic­toires et que l’on peut dis­cu­ter avec la liber­té même dont usa Maur­ras pour don­ner des coups de griffes ou de tendres caresses aux écri­vains. La cri­tique his­to­rique de Maur­ras est aus­si un aspect impor­tant de son com­bat : L’A­ve­nir de l’Intel­li­gence (1905), La Bagarre de Fus­tel, Jeanne d’Arc, Louis XIV et Napo­léon, « Les Monod peints par eux-mêmes » (dans Au signe de Flore, 1932), Devant l’Al­le­magne éter­nelle (1937). Le pre­mier est un des plus grands textes de Maur­ras. On retrou­ve­ra une sélec­tion de toute cette œuvre dans les Œuvres Capi­tales, chez Flam­ma­rion (1954), en quatre volumes. Pour­tant, je vous conseille de lire en pre­mier lieu les pre­mières édi­tions : l’é­la­gage et les choix de Maur­ras et Mas­sis, pour ce gros recueil, me parais­sant par­fois contes­tables.

 II – A pro­pos de Maur­ras

La cri­tique his­to­rique domine lar­ge­ment la biblio­gra­phie maur­ras­sienne. Pour les débu­tants, conseillons La Vie de Maur­ras d’Yves Chi­ron (Per­rin, puis Gode­froy de Bouillon) et sur­tout Charles Maur­ras, le chaos et l’ordre de Sté­phane Gio­can­ti (Flam­ma­rion, 2006), sans oublier le Cahier de l’Herne consa­cré à Maur­ras (sous la direc­tion de Sté­phane Gio­can­ti et d’Axel Tis­se­rand). Les Abeilles de Delphes (t.I) de Pierre Bou­tang four­nissent une belle intro­duc­tion à Maur­ras (chap : « Autour du vieux de la Mer  »). Par­mi les mono­gra­phies, nous conseillons la belle réflexion d’Al­bert Thi­bau­det sur Les idées de Charles Maur­ras (1920), le clas­sique Maur­ras et notre temps d’Hen­ri Mas­sis (1951) et l’as­tu­cieux Maur­ras de Pol Van­dromme (1991). La des­crip­tion de la pen­sée de Maur­ras par Fran­çois Hugue­nin (A l’é­cole de l’Ac­tion fran­çaise, 1999) est utile et riche de sug­ges­tions cri­tiques sur les­quelles on pour­ra glo­ser : sa réédi­tion en 2013 sous le titre L’Action fran­çaise révèle mal­heu­reu­se­ment une prise de dis­tance très poli­ti­que­ment cor­recte de son auteur. Un com­men­taire scru­pu­leux des idées maur­ras­siennes peut être trou­vé dans le très pré­cieux livre de Marie de Roux, Charles Maur­ras et le natio­na­lisme de l’Ac­tion fran­çaise (1927). Le Charles Maur­ras et son Action fran­çaise (1966) de Jean de Fabrègues donne un point de vue catho­lique sin­cère et loyal, où les cri­tiques sont tou­jours for­mu­lées avec les égards que nous aimons. Pour appro­fon­dir, on lira d’a­bord Maur­ras, la des­ti­née et l’œuvre, par le der­nier grand inter­lo­cu­teur de Maur­ras : P. Bou­tang. Une culture phi­lo­so­phique et poli­tique est néces­saire pour entrer dans ce grand œuvre, qui recons­ti­tue l’é­vo­lu­tion poli­tique, méta­phy­sique et poé­tique de Maur­ras avec une pré­ci­sion inéga­lée (Bou­tang était l’un des seuls à avoir lu tout Maur­ras). Aux ori­gines de l’Ac­tion fran­çaise, de Vic­tor Nguyen (1991) replace Maur­ras dans les milieux intel­lec­tuels, sociaux et poli­tiques, de l’en­fance à l’Af­faire Drey­fus. Cet ouvrage est fon­da­men­tal pour qui­conque cherche à acqué­rir une culture poli­tique et his­to­rique suf­fi­sante, parce qu’il s’a­git d’un pano­ra­ma de la pen­sée fran­çaise de la fin du XIXe siècle (pré­fa­cé par P. Chau­nu). Sur un aspect par­tiel, mais essen­tiel de Maur­ras, on peut lire le Charles Maur­ras félibre de S. Gio­can­ti (1995). On trouve éga­le­ment aux États-Unis  quelques thèses lit­té­raires consa­crées à ce grand écri­vain que fut Maur­ras, par exemple sur la ques­tion du baroque et du clas­si­cisme.

Sur un aspect plus secon­daire et plus contro­ver­sé, celui de l’an­ti­sé­mi­tisme d’É­tat, les pages de Pierre-André Taguieff dans La cou­leur et le sang sont les plus pré­cises et mesu­rées. Les œuvres de Léon Dau­det sont far­cies de pages sur la per­son­na­li­té, le génie, la drô­le­rie, la pro­fon­deur, etc. de Maur­ras (Ecri­vains et artistes, tome VI ; La Recherche du Beau, 1932). De vivants por­traits ont été bros­sés par Robert Bra­sillach (Notre avant-guerre) et Michel Déon (Mes arches de Noé). Deux admi­rables confé­rences de Thi­bon sur Maur­ras ont été publiées par les Cahiers Charles Maur­ras. Sur les rap­ports entre Maur­ras et Bar­rès, rien ne vaut leur cor­res­pon­dance (La Répu­blique et le Roi, 1971), très intel­li­gem­ment pré­fa­cée par Guy Dupré. Cher Maître (1995), publié par Jean-Pierre Des­chodt et Jacques et Nicole Maur­ras, offre un éven­tail impres­sion­nant de lettres adres­sées à Maur­ras. La publi­ca­tion de la cor­res­pon­dance entre Maur­ras et son pre­mier maître et ami, l’ab­bé Penon, sous le titre Dieu et le Roi (2007), per­met de res­ti­tuer Maur­ras dans sa quête spi­ri­tuelle, loin du por­trait de l’agnostique insen­sible. La col­lec­tion des Etudes maur­ras­siennes (diri­gées par feu Vic­tor Nguyen) et celle des Cahiers Charles Maur­ras (années 1968 – 1984) sont très utiles, riches en docu­ments inédits et ana­lyses de pro­blèmes pas­sion­nants.

Par ailleurs, la publi­ca­tion, autour notam­ment de Michel Ley­ma­rie, des actes des trois col­loques orga­ni­sés sur « L’Action fran­çaise : culture, socié­té, poli­tique » per­met de mieux connaître l’influence de la ligue dans la socié­té fran­çaise : tel est l’objet du tome I (publié aux Presses uni­ver­si­taires du Sep­ten­trion en 2008). Le tome II, publié sous le titre Charles Maur­ras et l’étranger. L’étranger et Charles Maur­ras (chez Peter Lang en 2009), per­met quant  lui d’expliciter les rela­tions du doc­tri­naire avec ses inter­lo­cu­teurs étran­gers ain­si que la récep­tion et les usages du maur­ras­sisme hors de France. Le der­nier tome (L’Action fran­çaise – Culture, socié­té, poli­tique (III) chez Sep­ten­trion en 2010) est plus spé­ci­fi­que­ment consa­cré au maur­ras­sisme et à la culture, aux liens entre poli­tique, phi­lo­so­phie et esthé­tique du fait qu’à l’Action fran­çaise le pro­jet cultu­rel est cen­tral.

N’oublions pas pour finir l’ouvrage col­lec­tif Entre la vieille Europe et la seule France consa­cré aux thèses de Maur­ras sur les rela­tions inter­na­tio­nales et les pro­blèmes de défense,  publié sous la direc­tion de Georges-Hen­ri Sou­tou et Mar­tin Motte (Eco­no­mi­ca, 2010)


Biblio­gra­phie com­men­tée de Pierre Bou­tang

Albert Thi­bau­det disait de Maur­ras qu’il était un conti­nent : on pour­rait en dire de même de son dis­ciple Pierre Bou­tang (1916 – 1998), phi­lo­sophe, essayiste, cri­tique, poète, roman­cier, tra­duc­teur, dia­riste (son jour­nal inédit fait quelque 5 000 pages) et pam­phlé­taire. Il fut éga­le­ment jour­na­liste, notam­ment à L’Action Fran­çaise avant et durant la Deuxième guerre mon­diale, à Aspects de la France, de la fon­da­tion du jour­nal en 1947 jusqu’à son départ en 1954,  et à La Nation Fran­çaise, qu’il fon­da en 1955. L’hebdomadaire ces­sa de paraître en 1967.

I – Œuvres de Pierre Bou­tang

Phi­lo­so­phie poli­tique et méta­phy­sique

Pour abor­der l’œuvre de Pierre Bou­tang, auteur répu­té dif­fi­cile, le mieux, sur­tout pour un roya­liste qui s’intéresse de prime abord à la phi­lo­so­phie poli­tique, est de lire Reprendre le pou­voir (Sagit­taire,  1978), où Bou­tang réac­tua­lise et appro­fon­dit son approche de la notion de pou­voir et sa concep­tion de la monar­chie, notam­ment à par­tir d’un long article, inti­tu­lé « Court trai­té du pou­voir légi­time à l’usage des Fran­çais d’aujourd’hui » (p. 75 – 112), publié dans l’ouvrage col­lec­tif Ecrits pour une Renais­sance par le Groupe de la Nation Fran­çaise (Plon, 1958), qui ras­sem­blait les signa­tures de Pierre Andreu, Phi­lippe Ariès, Pierre Bou­tang, Étienne Bor­da­gain, Jean Brune, Fran­çois Léger, Jules Mon­ne­rot et Gus­tave Thi­bon. Reprendre le pou­voir est essen­tiel sur la notion de légi­ti­mi­té, concept-clef de la phi­lo­so­phie poli­tique de Pierre Bou­tang. On devra évi­dem­ment pour­suivre par la lec­ture de son maître-livre sur Maur­ras, la des­ti­née et l’œuvre (Plon, 1984, La Dif­fé­rence, 1993) : ou la ren­contre des deux plus grands phi­lo­sophes poli­tiques fran­çais du XXe siècle. Car avant d’être une bio­gra­phie de Maur­ras, il s’agit d’une lec­ture du maître par un cadet de même enver­gure.

Il ne sera évi­dem­ment pas inutile de lire La Poli­tique consi­dé­rée comme sou­ci (Frois­sart, 1948, Pro­vin­ciales, 2014), pre­mier trai­té de phi­lo­so­phie poli­tique écrit dans le contexte exis­ten­tia­liste de l’immédiat après-guerre – il n’écrivit jamais le second tome pour­tant annon­cé. On y suit Bou­tang dans sa décou­verte du sou­ci poli­tique par la notion pater­nelle d’autorité. Il y  écrit éga­le­ment des pages défi­ni­tives sur  ce para­doxe inhé­rent à la condi­tion humaine : le fait pour l’homme de devoir vivre comme un  « enga­ge­ment néces­saire et abso­lu » « cet évé­ne­ment contin­gent et rela­tif », qu’est celui d’être né « dans une com­mu­nau­té qu’il n’a pas choi­sie », para­doxe qui récuse l’internationalisme et fonde le natio­na­lisme, sans faire de ce der­nier le der­nier mot de l’aventure humaine. Il convien­dra enfin de lire La Fon­taine poli­tique (Albin Michel, 1981), avec une admi­rable pré­face de Maur­ras, écrite …trente ans avant l’ouvrage. C’est à tra­vers notre « Homère fran­çais » une véri­table leçon de phi­lo­so­phie poli­tique qui nous emporte du côté du phi­lo­sophe ita­lien Giam­bat­tis­ta Vico. Cet ouvrage sera com­plé­té en 1995 par un La Fon­taine. Les fables ou la langue des dieux (Hachette), plus phi­lo­so­phique.

Pour abor­der le Bou­tang phi­lo­sophe et méta­phy­si­cien, le mieux est de com­men­cer par son dia­logue avec George Stei­ner, paru sous le titre Dia­logues. Sur le mythe d’Antigone. Sur le sacri­fice d’Abraham (J.-C. Lat­tès, 1994) et de pour­suivre par ses tra­duc­tions com­men­tées de l’Apo­lo­gie de Socrate (R. Witt­mann, 1946) et du Ban­quet de Pla­ton (Her­mann, 1972) qui, tout en jetant un regard nou­veau sur ces deux textes fon­da­men­taux de la phi­lo­so­phie clas­sique, per­mettent de se fami­lia­ri­ser avec le sou­ci méta­phy­sique de Pierre Bou­tang. Sa pré­face aux Pos­sé­dés de Dos­toïevs­ki (Le Livre de Poche, 1967) comme son texte sur Le Sui­cide de Stra­vro­guine dans le Cahier de l’Herne consa­cré à ce même Dos­toïevs­ki, en 1974, peuvent être consi­dé­rés éga­le­ment comme des intro­duc­tions à l’œuvre phi­lo­so­phique de Bou­tang – Dos­toïevs­ki est un auteur qui ne le quit­ta jamais. Enfin, fai­sons une place à Gabriel Mar­cel [autre maître de P.B.] inter­ro­gé par Pierre Bou­tang, (Paris, J.-M. Place Édi­teur-1977).

Pour les plus ver­sés en phi­lo­so­phie, il convien­dra alors de lire, par ordre crois­sant de dif­fi­cul­té, Le Temps, opus­cule (Hatier, 1993) à des­ti­na­tion des étu­diants, puis Apo­ca­lypse du désir (Gras­set, 1979, CERF, 2009 avec une pré­face de Sté­phane Gio­can­ti), où, après avoir démas­qué les effets mor­ti­fères des Lumières, de la psy­cha­na­lyse  et des « machines dési­rantes » de Deleuze, Bou­tang vise à res­tau­rer en phi­lo­so­phie la légi­ti­mi­té du libre-arbitre chré­tien. Enfin, on ne sau­rait oublier L’Ontologie du secret, la thèse magis­trale de Bou­tang. Ouvrage certes dif­fi­cile,  mais dont George Stei­ner a dit qu’il était un « des maîtres-textes méta­phy­siques de notre siècle » (PUF, 1973, col­lec­tion Quadrige,2009 avec une pré­face de Jean-Fran­çois Mat­téi). Dans Arse­nal n°9 de jan­vier 1974, Gérard Leclerc en a don­né une excel­lente intro­duc­tion (pp.31 – 35)

Cri­tique et romans

L’œuvre cri­tique n’est pas tou­jours sépa­rable de l’œuvre phi­lo­so­phique, comme nous l’avons vu à pro­pos de ses écrits sur Dos­toïevs­ki ou La Fon­taine. Du reste, Bou­tang a tou­jours refu­sé de cloi­son­ner par des murs étanches les dif­fé­rents domaines de l’esprit : ses livres portent la marque de ce refus comme ses cours en témoi­gnaient.

L’œuvre cri­tique, enta­mée  par un Com­men­taire sur 49 dizains de La Délie de Mau­rice Scève (1500 – 1562), poète de la Renais­sance (Gal­li­mard, 1953), se pour­suit par des dizaines d’articles, sur­tout dans Aspects, regrou­pés par Sté­phane Gio­can­ti en deux volumes : Les Abeilles de Delphes, Essais I (Édi­tions des Syrtes, 1999) et La Source sacrée – Les Abeilles de Delphes II (Édi­tions du Rocher, 2003). Elle passe par une étude sur La Satire Ménip­pée (in Tableau de la lit­té­ra­ture fran­çaise, Gal­li­mard, 1963), avant de se déployer dans une théo­rie de L’Art poé­tique (Table ronde, 1988) où tra­duire, c’est « réin­car­ner » ailleurs, c’est-à-dire dans une autre langue, le poème ori­gi­nal, avec un pri­vi­lège du fran­çais en rai­son notam­ment de « la coïn­ci­dence d’une haute per­fec­tion logique avec l’usage d’une matière sonore fon­ciè­re­ment poé­tique par l’abondance des diph­tongues » : Bou­tang en donne une riche illus­tra­tion dans une longue antho­lo­gie tra­duite par ses soins, où il fait preuve de son sens poé­tique, qui appa­rais­sait éga­le­ment dans cer­taines de ses œuvres phi­lo­so­phiques (Cf le long poème Orai­son pour une fin d’été dans Apo­ca­lypse du désir, pp.240 – 246). Outre Dos­toïevs­ki et Poe dont il tra­duit Ratio­nal of Verse (Logique de la poé­sie) dans son Art poé­tique, (il tra­dui­ra éga­le­ment L’Auberge volante de Ches­ter­ton, L’Âge d’Homme, 1990) Bou­tang ne ces­se­ra de revi­si­ter William Blake (1757 – 1827), méta­phy­si­cien anglais, « héré­tique ori­gi­nel », tour à tour peintre, litho­graphe et poète (William Blake, L’Herne, 1970 ; la tra­duc­tion et la pré­sen­ta­tion de Chan­sons et mythes, Orphée, La Dif­fé­rence, 1989 et, en 1990, William Blake, mani­chéen et vision­naire, La Dif­fé­rence, 1990). Il s’intéressera éga­le­ment à la poé­tesse méta­phy­si­cienne Karin Poz­zi (1882 – 1934), auteur notam­ment de six poèmes publiés en 1935 (Mesures) et d’un essai phi­lo­so­phique inache­vé (Peau d’âme) (Karin Poz­zi et la quête de l’immortalité, La Dif­fé­rence, 1991).

Pierre Bou­tang a éga­le­ment écrit quatre romans (tous réédi­tés à La Dif­fé­rence en 1991) plus ou moins auto­bio­gra­phiques, dont la fac­ture ori­gi­nale peut dérou­ter le lec­teur plus habi­tué au roman psy­cho­lo­gique. Le pre­mier, La Mai­son un dimanche, publié en 1947 (La Table ronde), est le récit poly­pho­nique d’une faute – la culpa­bi­li­té d’un fils qui a vu le corps de la maî­tresse occa­sion­nelle de son père : « C’était dou­lou­reux, injus­ti­fiable comme la pre­mière fois où j’avais été en pré­sence d’un mort. Cela attei­gnait le regard même, cela cor­rom­pait à la source, à l’origine » – et du retour sur le lieu de la faute dans l’espoir man­qué – et réus­si – d’en bri­ser la fata­li­té. Le deuxième, Quand le Furet s’endort (La Table ronde, 1949) décline une même fable, celle du furet, d’abord dans le contexte his­to­rique de la Deuxième guerre mon­diale, en Afrique du Nord – c’est la part la plus immé­dia­te­ment poli­tique du roman, qui aborde notam­ment la figure du géné­ral de Gaulle dans le jeu des alliés, et la façon dont elle pou­vait être reçue par de jeunes offi­ciers de l’armée d’Afrique, dont fai­sait par­tie PB –, puis au tra­vers du « roman d’un frère qui veut se ser­vir de sa sœur comme d’un furet et qui s’y trouve pris » sur l’île mythique, retrou­vée, de la Djer­ba odys­séenne. Comme l’écrit Bou­tang à pro­pos de la figure poli­tique et phi­lo­so­phique du furet, « le furet, c’est le moyen vivant, et l’instinct qui se peut retour­ner, en s’accomplissant, contre celui qui pré­ten­dait l’arrêter en un cer­tain point. » Le troi­sième roman, Le Secret de René Dor­linde, dont la pre­mière par­tie, Chez madame Dor­linde, fut écrite en 1947 et publiée à La Table ronde, et l’ensemble en 1958 chez Fas­quelle, est l’histoire d’un homme de l’après-guerre, René Dor­linde, mort le 21 sep­tembre 1999 [21  sep­tembre : jour « anni­ver­saire » de Bou­tang, né le 20, décla­ré le 21 par son père : il mour­ra fin juin 1998], et qui s’est mis au ser­vice de la révo­lu­tion, dans un temps, « où la créa­ture est tou­jours plus alié­née à soi et à Dieu ». Quant au Pur­ga­toire (Sagit­taire, 1976, La Dif­fé­rence, 1991), dont le titre et la démarche – en chants – sont évi­dem­ment ins­pi­rés de Dante, on y retrouve René Dor­linde, une des trois facettes de l’auteur avec Mon­talte et Ruo. Il est dif­fi­cile de pré­sen­ter ce der­nier roman dont il serait vain de nier l’extrême dif­fi­cul­té du style – Bou­tang y exploite toute l’épaisseur de sa connais­sance du fran­çais –, et dans lequel, le deuxième per­son­nage, Mon­talte, pré­ci­pi­té au Pur­ga­toire, revit les ins­tants de sa vie où il fut confron­té aux 7 péchés capi­taux. La part auto­bio­gra­phique du roman est cer­taine.

Les pam­phlets

Bou­tang est éga­le­ment l’auteur de quatre pam­phlets, dont trois lui ont été plus pré­ci­sé­ment dic­tés par les néces­si­tés his­to­riques. Ce n’est pas exac­te­ment le cas du pre­mier, Sartre est-il un pos­sé­dé ?, paru en 1946 à La Table ronde, avec un texte de Ber­nard Pin­gaud (Un Uni­vers figé) qui dis­pa­raî­tra de l’édition de 1947. « Pos­sé­dé » est à entendre au sens dos­toïevs­kien de « démon » : il s’agit d’une dia­tribe aus­si vio­lente qu’approfondie du nihi­lisme exis­ten­tia­liste sar­trien. La Répu­blique de Joi­no­vi­ci (Amiot-Dumont, 1948), qui porte encore la trace de l’antisémitisme d’État maur­ras­sien, contient des pages d’anthologie sur la France poli­tique au sor­tir de la guerre et les consé­quences de l’Épuration, dont Bou­tang a été une des nom­breuses vic­times. Le texte déve­loppe un pre­mier article paru dans La der­nière Lan­terne, revue éphé­mère publiée par PB et Antoine Blon­din. Joi­no­vi­ci, per­son­nage peu ragoû­tant – pro­fi­teur de la Col­la­bo­ra­tion, de la Résis­tance et de la Libé­ra­tion – devient sous la plume de PB l’incarnation de la IVe Répu­blique. La Ter­reur en ques­tion (Fas­quelle, 1958) – on pas­se­ra à côté de l’essentiel si on ignore qu’un des sens de « ques­tion » est  « tor­ture » – est une longue lettre de PB à son maître Gabriel Mar­cel qui s’était lais­sé aller à signer une péti­tion d’intellectuels dénon­çant l’emploi de la tor­ture par l’armée en Algé­rie (Affaire Alleg). Bou­tang n’y défend pas l’usage de la tor­ture mais expli­cite la situa­tion tra­gique dans laquelle, en Algé­rie, se trouve jetée l’armée face aux ter­ro­ristes du FLN qui refusent les lois de la guerre. Enfin, Pré­cis de Fou­tri­quet - contre Gis­card (J.-E. Hal­lier – Albin Michel) a été écrit en 1981 contre la réélec­tion du « Men­teur », du « Pour­ris­seur » et du « Fos­soyeur ».

 II – Sur Pierre Bou­tang

Avant sa mort, dès sa jeu­nesse même, Pierre Bou­tang avait sus­ci­té l’intérêt des écri­vains. Bra­sillach en trace un court por­trait enthou­siaste dans Notre Avant-Guerre (Le livre de poche p.445 – 446), tan­dis que Lucien Reba­tet, dans Les Décombres relate une ren­contre à Vichy en 1940 qui l’a lais­sé pan­tois (Ed. Denoël, 1942, pp. 484 – 486). PB pré­pa­rait à l’époque avec Hen­ri Dubreuil la pla­quette Amis du Maré­chal, (Paris, F. Sor­lot, coll. « Cahiers des amis du Maré­chal », no 1, 1941), en vue de défendre la poli­tique du Maré­chal face aux Alle­mands. Enfin, pen­sons à Nico­las Kaya­na­kis qui l’évoque à plu­sieurs reprises dans Der­niers Châ­teaux en Espagne (La Table ronde, 1967)  pour lui repro­cher son atti­tude à ses yeux insuf­fi­sam­ment « Algé­rie fran­çaise ». C’était oublier que PB fut le jour­na­liste le plus condam­né pour offense au chef de l’Etat lors de la guerre d’Algérie, mais NK a diri­gé durant cette période OAS Métro-Jeunes. Ils se récon­ci­lie­ront peu de temps avant la mort de PB.

Chaque écri­vain passe par un pur­ga­toire. La mort de Pierre Bou­tang est encore trop récente et son œuvre est trop aty­pique pour que celle-ci ait déjà sus­ci­té de nom­breux tra­vaux. On note­ra Hom­mage à Pierre Bou­tang que son ancien élève, Antoine-Joseph Assaf, écri­vit au len­de­main de sa mort (F.-X. de Gui­bert, 1998). En 2002, le même conçut et diri­gea un Dos­sier H très com­plet (éd. L’Âge d’Homme), qui contient de nom­breux témoi­gnages ain­si que des articles remar­quables sur le Bou­tang poli­tique, poète, cri­tique, roman­cier et méta­phy­si­cien, sans oublier une par­tie consa­crée à la cor­res­pon­dance et à son jour­nal et une bio­gra­phie.  Il convient d’ajouter la mono­gra­phie d’Axel Tis­se­rand sur Bou­tang parue aux édi­tions Par­dès (2013) dans la col­lec­tion Qui suis-je ? ain­si que le livre de Jérôme Bes­nard, Pierre Bou­tang, (Paris, Mul­ler éd,‎ 2012).

On note­ra éga­le­ment les articles sui­vants :

  • Jean-Fran­çois Colo­si­mo, « Pierre Bou­tang gar­dien de la Cité », Le Figa­ro Maga­zine, 11 juillet 2003.
  • Gene­viève Jur­gen­sen, « Pierre Bou­tang, l’art de l’absolu et du para­doxe », dans La Croix, 30 juin 1998.
  • Patrick Kechi­chian, « Pierre Bou­tang, un intel­lec­tuel enga­gé. De Maur­ras à Mit­ter­rand », dans Le Monde, 30 juin 1998.
  • Anne-Marie Koe­nig, « La voix du cœur », dans Le Maga­zine lit­té­raire no296, février 1992, p. 104.
  • Sébas­tien Lapaque, « Salut à Pierre Bou­tang », dans Le Figa­ro, 3 octobre 2002 ; « La longue marche spi­ri­tuelle de Pierre Bou­tang », dans Le Figa­ro lit­té­raire, 19 juin 2003.
  • Gérard Leclerc, « Pierre Bou­tang et l’É­glise », La France catho­lique, 17 jan­vier 2003.
  • Joseph Macé-Sca­ron, « La mort de Pierre Bou­tang : un méta­phy­si­cien intran­si­geant », dans Le Figa­ro, 29 juin 1998.
  • Pierre Mar­ca­bru, « Pierre Bou­tang : un gen­til­homme d’un autre temps », dans Le Figa­ro, 16 décembre 1999.
  • Ghis­lain Sar­to­ris, « Pierre Bou­tang », in Dic­tion­naire des phi­lo­sophes, sous la direc­tion de Denis Huis­man, PUF, 1984.