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Les pré­da­teurs de la République

Par Hilaire de Crémiers

Direc­teur de la publi­ca­tion de Poli­tique maga­zine et de la Nou­velle revue universelle

Pour­quoi se scan­da­li­ser, quand le scan­dale est au cœur même de la République ?

Les pré­da­teurs font l’actualité. Pas de jour qui passe sans un nou­veau scan­dale. Le plus éton­nant est de voir que, par­mi les per­sonnes qui se scan­da­lisent le plus, il en est qui reven­diquent encore plus hau­te­ment la liber­té sexuelle, et sin­gu­liè­re­ment pour les femmes et les jeunes filles : liber­té de faire ce qu’elles veulent, de se com­por­ter comme elles l’entendent, de se livrer à n’importe quelle pra­tique. Avec droit à l’avortement et, s’il le faut, main­te­nant jusqu’à neuf mois, jusqu’à l’infanticide qu’il serait ques­tion de pro­chai­ne­ment légaliser.

Que les hommes se per­mettent le n’importe quoi vis-à-vis des femmes et des filles qui acceptent et exigent pour elles-mêmes le droit au n’importe quoi, n’y a‑t-il pas là comme un jeu de consé­quences auquel il paraît assez vain de pré­tendre se sous­traire ? Toutes les dames et demoi­selles de chez nous – et de toutes les condi­tions – sentent par­fai­te­ment ces nuances. La digni­té du com­por­te­ment sup­pose des mœurs qui n’existent que par l’assentiment com­mun à cer­taines règles d’honnêteté dans les rap­ports humains dont notre civi­li­sa­tion fran­çaise et chré­tienne était la garante.

La morale libertaire

Il n’est ques­tion que de res­pect, que de res­pec­ter l’autre. Voi­là une phrase enten­due mille fois. Cha­cun réclame le res­pect en sa faveur. Encore faut-il être res­pec­table. Ceux qui enjoignent aux autres à grands cris de les res­pec­ter dans leurs choix per­son­nels les plus dou­teux et les plus mal­fai­sants, au simple motif que c’est leur choix, tuent toute notion de res­pect et donc de res­pec­ta­bi­li­té. Qua­li­fier cette der­nière de bour­geoise ne change rien à l’affaire. La véri­té est qu’ils s’en moquent éper­du­ment ; ce qui compte pour eux, c’est eux-mêmes et leur anar­chie éri­gée en dogme. Ils veulent éta­blir la loi de leur non-loi. Et que leur soient recon­nues par prin­cipe la supré­ma­tie et l’intangibilité de leur droit. D’où l’émiettement juri­dique et social, qui carac­té­rise de plus en plus la socié­té d’aujourd’hui.

Reje­ter la civi­li­sa­tion, en bafouer publi­que­ment les prin­cipes, en trans­gres­ser en toutes occa­sions les règles les plus fon­da­men­tales, n’est certes pas une bonne manière d’assurer la rec­ti­tude et l’élégance de la conduite en socié­té. Et ceux qui se font gloire de pro­fes­ser de telles doc­trines et d’adopter de telles atti­tudes ne sau­raient ensuite en réprou­ver les effets inéluctables.

C’est une des grandes contra­dic­tions de notre vie moderne. Ces notions d’élémentaire logique sont en train de dis­pa­raître, parce qu’elles embar­rassent de plus en plus ceux qui dirigent la vie poli­tique. Faut-il le dire aus­si ? Il en a été de même, et depuis trop long­temps, dans l’ordre ecclé­sias­tique où un pro­gres­sisme et un moder­nisme de mau­vais aloi se sont éri­gés en magis­tère supé­rieur à toute la doc­trine anté­rieure. Même si aucun milieu n’est indemne de dévia­tions et de dépra­va­tions – ce qui fait que per­sonne ne peut juger per­sonne du haut de sa suf­fi­sance –, il n’en reste pas moins qu’il est facile aujourd’hui de mesu­rer les graves réper­cus­sions d’un tel laxisme. La com­plai­sance pour le hors-norme est deve­nue la norme, sous pré­texte d’adaptation aux évo­lu­tions qui ont été sciem­ment induites a prio­ri et qui sont jugées a pos­te­rio­ri comme inévi­tables. Ces pro­cé­dés faciles d’une pré­ten­due moder­ni­té entraînent des effets si désas­treux qu’un retour au simple bon sens ne pour­ra que s’avérer néces­saire, du moins dans les socié­tés, y com­pris ecclé­siales, qui veulent survivre.

Il est deve­nu de mode d’incriminer l’Amérique et les cam­pus amé­ri­cains, mais le mal est bien de chez nous. L’université fran­çaise était malade dès avant 1968. S’en sou­viennent ceux qui la fré­quen­taient dans les années 60. Le mar­xo-freu­disme y régnait en maître avec les phi­lo­sophes de la décons­truc­tion. Faut-il rap­pe­ler que les chefs révo­lu­tion­naires de l’après-guerre ont été for­més en Sor­bonne et que le maoïsme était le der­nier cri de la pen­sée avan­cée, celle que l’UNEF et tous les cou­rants révo­lu­tion­naires impo­saient dans les amphi­théâtres avec la com­pli­ci­té de l’administration ?

Sartre et Simone de Beau­voir menaient la danse. Roland Barthes, spé­cia­liste reven­di­qué de Sade et grand sémio­logue de la contes­ta­tion, avec ses épi­gones, fai­sait flo­rès. Des géné­ra­tions ont été for­mées dans cette ambiance intel­lec­tuelle. Celle de Macron aus­si : un Paul Ricœur don­nait dans les mêmes bille­ve­sées dia­lec­tiques et morales !

C’est en ver­tu des mêmes pré­sup­po­sés que la France va devoir aujourd’hui subir la bar­ba­rie de l’écriture inclu­sive. « L’islamo-gauchisme » qui ali­mente tant de polé­miques ces der­niers temps, n’est que l’un des fruits veni­meux de la même secte vicieuse, qui a su s’emparer des leviers de pou­voir dans une France aban­don­née par ses élites qui ne croient plus en elle. C’est ce qu’explique fort bien Eric Zem­mour ; pareille­ment Michel Onfray et tous ceux qui pro­testent éner­gi­que­ment contre cette main­mise sur notre pays et sur son avenir.

Il ne faut pas croire qu’il ne s’agit là que d’épiphénomènes. L’affaire d’Olivier Duha­mel est éclai­rante. Voi­là un homme, un grand bour­geois, qui conseillait les acteurs de la poli­tique, qui veillait sur la for­ma­tion des futures élites, qui obte­nait la pré­si­dence du Siècle, le cercle hup­pé des hommes de pou­voir et d’argent, et qui se croyait au-des­sus de toutes les règles de la plus simple mora­li­té. Cela en dit long sur l’état réel de la socié­té fran­çaise. Pour­ri­ture intel­lec­tuelle, pour­ri­ture morale. Tel est le ver­dict. Jusqu’au sommet.

Une idéo­lo­gie ignoble

Le quo­ti­dien Pré­sent a consa­cré son der­nier numé­ro hors-série – qui se trouve dans les kiosques – à La gauche pédo-cri­mi­nelle, les porcs et les ogres du camp du bien. Indé­pen­dam­ment des dénon­cia­tions tous azi­muts qui englobent toutes sortes de per­sonnes de tous genres et de toutes caté­go­ries et au-delà du fait qu’il se ren­contre dans tous les milieux des per­vers et qui osent même se récla­mer pour cer­tains d’un goût esthé­tique, voire d’une expres­sion lit­té­raire, tel un Matz­neff, il n’empêche que c’est la gauche, bien gau­char­de­ment gau­chiste, qui s’est dis­tin­guée dans la pré­ten­due lutte – gagnée d’avance, étant don­né l’entreprise sys­té­ma­tique de des­truc­tion des mœurs –, en faveur de la libé­ra­tion sexuelle.

Tout est dit dans le dos­sier de Pré­sent, notam­ment sur la phi­lo­so­phie de la chose, s’il est per­mis de s’exprimer ain­si ! Elle rele­vait d’une morale dire libé­rée qui se recom­man­dait de Sartre, de Mar­cuse et d’Althusser, entre autres. Elle a pros­pé­ré dans les années 70 et triom­phé dans les années 80. L’avantage de cette morale néo-mar­xiste et néo-freu­dienne, qua­li­fiée jus­te­ment de liber­taire, c’est qu’elle n’obligeait à rien ceux qui s’en recom­man­daient, sauf à la pro­mou­voir, et qu’elle leur per­met­tait de juger tous les autres d’après les cri­tères les plus exi­geants d’une hyper-morale poli­tique qui dis­tin­guait entre le bien, néces­sai­re­ment de gauche, et le mal, non moins néces­sai­re­ment de droite. Il était conve­nu que l’oppression n’était jamais de gauche, seule la droite étant essen­tiel­le­ment oppres­sive. Quelle droite, d’ailleurs ? La ques­tion mérite d’être posée.

Et, de fait, c’est la grande et petite presse de gauche qui mena ce qu’elle appe­lait son grand com­bat, et, plus spé­ci­fi­que­ment encore, pour la pro­mo­tion de la pédo­phi­lie, autre nom de la pédé­ras­tie. Libé­ra­tionLe MondeL’Obs, les jour­naux soi-disant sati­riques, tous estam­pillés de gauche, s’illustrèrent dans cette lutte d’émancipation des règles de la morale bourgeoise.

Tri­bunes et péti­tions s’y suc­cé­daient, des années 70 aux années 2000, y com­pris de pédo­cri­mi­nels comme Dugué, condam­né comme tel, pour reven­di­quer cet affran­chis­se­ment jusqu’à l’apologie de la pédo­phi­lie, jusqu’à nier l’âge d’une majo­ri­té sexuelle, dis­cus­sion qui fut reprise il y a quatre ans devant le Par­le­ment ! Et encore aujourd’hui ! Tous les noms de la gauche morale et bien-pen­sante se retrou­vaient dans ces listes, de Jean-Paul Sartre à Louis Ara­gon, de Jack Lang à Ber­nard Kouch­ner, d’André Glucks­man à Roland Barthes, de Gilles Deleuze à Guy Hoc­quen­ghem, de Phi­lippe Sol­lers à Michel Fou­cault, sans oublier le pro­fes­seur de morale poli­tique qui délivre ses leçons à l’Europe entière et qui est le vaillant sou­tien de Macron, Daniel Cohn-Ben­dit. Tout cela sous la hou­lette de Serge July et de Laurent Jof­frin, bour­geois, fils de bour­geois, dégui­sés en sol­dats du peuple. Cette presse n’a pas été finan­cée pour rien par des Ber­ger, des Niel, des Pigasse, des Dra­hi et autres. Ils ont sou­te­nu et finan­cé la cam­pagne de Fran­çois Hol­lande avec le bizarre finan­cier Jean-Jacques Augier, ami et tré­so­rier du can­di­dat, à charge pour Hol­lande de faire pas­ser en prio­ri­té la loi dite du mariage pour tous. Et, pour Macron, main­te­nant, de faire pas­ser la suite, toute la suite ; et pour l’Union euro­péenne de l’imposer à tous ses membres.

Tel est le cœur de la Répu­blique. Il n’a pas chan­gé. Même s’il est agi­té de remous divers en rai­son des innom­brables scan­dales. C’est tou­jours sa loi interne qui l’unifie et la coa­lise, celle qui jus­ti­fie l’accession au pou­voir, le pacte qui relie tous ceux qui en vivent et qu’il faut bien qua­li­fier de pré­da­teurs de la République.

Quelle afflic­tion de lire le livre de Camille Kouch­ner, La fami­lia grande (Seuil) ! Tout est décrit de ce milieu qui se croit libre et fait pour com­man­der aux autres, mais quelle res­pon­sa­bi­li­té dans les dégâts qui ne sont pas seule­ment fami­liaux, mais aus­si bien nationaux.

Quelle afflic­tion, pire encore, de lire le livre d’un Jean-Pierre Jouyet, L’Envers du décor (Albin Michel). Voi­là un homme qui se dit chré­tien, catho­lique pra­ti­quant, qui a occu­pé les postes les plus impor­tants comme haut fonc­tion­naire et qui a joué sa par­tie et sa car­rière, sans s’en rendre compte sans doute, avec cette gauche-là et dont le meilleur ami qui l’a vrai­sem­bla­ble­ment abu­sé, reste Fran­çois Hol­lande, lui-même fils de famille catho­lique, sor­ti des bons col­lèges comme tant d’autres, deve­nu, dans le cadre répu­bli­cain, un homme de pou­voir sans scru­pule, un pré­da­teur de la Répu­blique. Jouyet a contri­bué à faire Macron, il le recon­naît, même s’il s’en repent aujourd’hui. Car il ne voit que trop que la France fout le camp.

Mais quand donc ces gens-là com­pren­dront-ils qu’il faut rompre le pacte d’une telle Répu­blique qui n’est plus, pour par­ler comme le pape Jean-Paul II, qu’une struc­ture de péché ? Le plai­sir du pou­voir pour ça ?