Obses­sion du blas­phème et nou­velles sacralités
A skeleton float menacesHhe croH during the "corso" parade of the 136th edition of the Nice carnival, Saturday, Feb. 15, 2020, in Nice, southeastern France. The carnival, running from Feb. 17 to 29, celebrates the "King of Fashion." (AP Photo/Daniel Cole)/DCO161/20046854906587//2002160145

Obses­sion du blas­phème et nou­velles sacralités

La presse sati­rique appa­raît à la Révo­lu­tion fran­çaise. Elle s’emploie bien sûr à détruire ce qui est sacré, Dieu et le roi. Le pli est pris, la cari­ca­ture révè­le­ra les anta­go­nismes et les jour­naux se mul­ti­plie­ront, jus­qu’à Char­lie Heb­do. Qui tire sur de vieilles ambu­lances, comme l’É­glise, avant de s’at­ta­quer au tank musulman.

Contra­dic­tion ? Inco­hé­rence ? Obser­vant, dans un récent article, les réac­tions poli­tiques à l’assassinat de Samuel Paty par Abdoul­lakh Anzo­rov, j’exprimais la crainte que « notre cou­ra­geux col­lègue » fût mort pour rien, car déjà les pro­pos des uns et des autres enro­baient, évi­taient, contour­naient les faits. Pour­tant, lorsque les ensei­gnants d’un col­lège du Var refusent una­ni­me­ment de rebap­ti­ser leur éta­blis­se­ment « Col­lège Samuel Paty », je les approuve. Moi aus­si, j’aurais oppo­sé mon refus à cette ini­tia­tive, non par peur (même si ce choix, en effet, met­tait clai­re­ment une cible dans le dos de tous les ensei­gnants de l’établissement), mais plu­tôt parce que j’aurais eu l’impression d’apporter une col­la­bo­ra­tion cou­pable au mal­en­ten­du résul­tant d’un état d’esprit lar­ge­ment for­mé par les médias qui, sous pré­texte d’autoriser à rire du sacré, imposent en réa­li­té une sacra­li­té de sub­sti­tu­tion, comme nous allons le montrer.

Alors, que fut le « cou­rage » de Samuel Paty ? Et toute gêne face à ce que per­met la liber­té d’expression doit-elle être com­prise comme un appel à la limi­ter par une recon­nais­sance d’un pré­ten­du délit de blasphème ?

Sou­ve­nons-nous, c’était en 2011 : l’œuvre d’Andres Ser­ra­no inti­tu­lée Piss Christ est expo­sée à Avi­gnon, sus­ci­tant mani­fes­ta­tions et réac­tions véhé­mentes de la part des catho­liques ; la même année, une pièce de Roméo Cas­tel­luc­ci inti­tu­lée Sur le concept du visage du Fils de Dieu fait scan­dale à Paris. Et un refrain s’impose : « ils n’oseraient pas s’en prendre à l’islam ». L’horrible atten­tat per­pé­tré par les frères Koua­chi contre la rédac­tion de Char­lie Heb­do le 7 jan­vier 2015 a défi­ni­ti­ve­ment relé­gué dans le pas­sé ce pro­cès en lâche­té. « Ils » ont osé s’en prendre à l’islam et ils l’ont payé de leur vie. Par suite, si Samuel Paty avait vou­lu évi­ter toute prise de risque, il aurait choi­si d’aborder le sujet de la liber­té d’expression face au fait reli­gieux à tra­vers l’une des deux œuvres que je viens de men­tion­ner et il aurait appe­lé ses élèves à réflé­chir sur la désap­pro­ba­tion des chré­tiens et ses moyens d’expression. Sa prise de risque a été double : d’abord, il a mon­tré des cari­ca­tures de Maho­met à des jeunes qui (et c’est un phé­no­mène que tous les pro­fes­seurs constatent) ont beau­coup de dif­fi­cul­tés à dis­tin­guer l’exposé péda­go­gique d’une posi­tion de l’adhésion à cette posi­tion ; ensuite il a choi­si, en connais­sance de cause, l’exemple d’une reli­gion qui dans sa forme rigo­riste – laquelle a le vent en poupe – venge le blas­phème par la mort.

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