La mon­dia­li­sa­tion numé­rique, une menace pour les télé­tra­vailleurs fran­çais ?

La mon­dia­li­sa­tion numé­rique, une menace pour les télé­tra­vailleurs fran­çais ?

 Par Jean Phi­lippe Chau­vin

« La mon­dia­li­sa­tion est un fait, elle n’est pas for­cé­ment un bien­fait », ai-je pris l’habitude de dire depuis quelques années, et ce n’est pas l’article publié mar­di par le quo­ti­dien L’Opinion qui va me ras­su­rer ou me démen­tir sur ce point : son titre, en lui-même, annonce bien la suite : « Télé­tra­vail : pyja­mas délo­ca­li­sables ». Car la Covid 19, en impo­sant le confi­ne­ment (mais ne sont-ce pas plu­tôt les gou­ver­ne­ments qui ont joué cette carte, faute d’autre stra­té­gie sani­taire et médi­cale dans nombre de pays ?), a chan­gé les formes les plus mar­quantes de la mon­dia­li­sa­tion sans la remettre en ques­tion, contrai­re­ment à ce que cer­tains espé­raient ou pré­di­saient. Quand Michel Houel­le­becq annon­çait un monde d’après qui serait juste « le même, en un peu pire », avait-il tort ? Nous l’espérions, nous en rêvions, même, mais il semble bien que le « sire triste »de la lit­té­ra­ture fran­çaise ait vu plu­tôt juste, même si les jeux ne sont pas tota­le­ment faits ni défaits.

Ce que Maxime Sbai­hi (l’auteur de l’article) écrit a le mérite de la clar­té, rom­pant avec un cer­tain iré­nisme mon­dia­liste aujourd’hui plus dis­cret mais tou­jours actif, au moins dans les hau­teurs des socié­tés mon­dia­li­sées, et il nous montre com­ment la mon­dia­li­sa­tion, désor­mais moins « aéro­por­tée » que numé­rique, a chan­gé, non de para­digme mais de forme et de vec­teur domi­nants : exit les grands voyages phy­siques, du moins pour l’instant, et voi­ci le vir­tuel qui « délo­ca­lise » et « dépayse » plus sûre­ment, au risque de désta­bi­li­ser un peu plus nos propres socié­tés et leurs réa­li­tés sociales comme… phy­siques ! L’écran rem­place la pré­sence réelle, le clic la poi­gnée de main, la connexion la trans­mis­sion (au sens fort du terme, enra­ci­née et inter­gé­né­ra­tion­nelle). Du coup, tout devient pos­sible, y com­pris « le pire » pour les cadres en France et dans les pays occi­den­taux : ain­si, dans ce cadre du télé­tra­vail, « la mon­dia­li­sa­tion pour­rait (…) deve­nir une menace nou­velle et bien réelle pour les cols blancs des cadres et pro­fes­sions intel­lec­tuelles supé­rieures. (…) Beau­coup d’entreprises for­cées de jouer le jeu du télé­tra­vail ont rapi­de­ment réa­li­sé qu’elles pou­vaient opé­rer, par­fois mieux, sans pré­sence phy­sique au bureau. Or qu’est-ce que le télé­tra­vail sinon une pre­mière forme de délo­ca­li­sa­tion ? » Quand il suf­fit d’un ordi­na­teur pour rem­plir cer­taines fonc­tions et que le bureau fixe devient inutile, pour­quoi, pour les entre­prises en recherche d’économies et de meilleurs pro­fits (sou­vent maquillés sous le terme de « com­pé­ti­ti­vi­té », en fait), conser­ver des sala­riés coû­teux en France quand le même ser­vice peut être assu­ré ailleurs à moindre frais et sans risque de contes­ta­tion sociale ? Ain­si, « en actant le divorce entre acti­vi­té et bureau, le télé­tra­vail ne risque-t-il pas d’étendre leur sépa­ra­tion géo­gra­phique au-delà des fron­tières ? Dans The Glo­bo­tics Uphea­val, paru en 2019, Richard Bald­win met en garde contre une « armée mon­diale de télé­mi­grants » vouée à concur­ren­cer les emplois qua­li­fiés occi­den­taux. » La mon­dia­li­sa­tion numé­rique qui s’accélère au fil de l’épidémie peut effec­ti­ve­ment nous inquié­ter sur ce point comme sur d’autres, avec ce risque d’appauvrir un peu plus les classes moyennes fran­çaises sans pro­fi­ter inté­gra­le­ment aux sala­riés de l’autre bout du monde, mais bien plu­tôt en prio­ri­té aux trans­na­tio­nales et à leurs action­naires, peu regar­dants sur les moyens de valo­ri­ser leurs avoirs : « Qu’importe le fla­con, pour­vu qu’on ait l’ivresse »…

Nous ne pou­vons en être éton­nés, la mon­dia­li­sa­tion consi­dé­rant le monde comme un « seul vil­lage », aujourd’hui cou­vert d’écrans et peu­plé d’individus inter­chan­geables et d’opinions télé­char­geables ! Cette réduc­tion des per­sonnes à de simples agents éco­no­miques, « pro­duc­teurs-consom­ma­teurs », dont le pou­voir d’achat poten­tiel déter­mi­ne­rait la valeur et le poids en cette mon­dia­li­sa­tion-là, est évi­dem­ment une « déper­son­na­li­sa­tion » inquié­tante des habi­tants de notre pla­nète plu­rielle et une « déshu­ma­ni­sa­tion » qui explique sans doute les dérives trans­hu­ma­nistes contem­po­raines, au moins annon­cées par Hux­ley dans « Le meilleur des mondes », ce livre désor­mais consi­dé­ré comme « réac­tion­naire » par les nou­velles pythies de la bien-pen­sance… Et, si les per­sonnes ne sont plus que des indi­vi­dus « à valeur éco­no­mique mesu­rable », pour­quoi ne pas cher­cher ceux qui coûtent le moins pour rap­por­ter le plus ? La logique des « avan­tages com­pa­ra­tifs » est trop sou­vent mor­ti­fère pour nos sala­riés natio­naux, comme elle l’est pour les pro­duc­tions fran­çaises, for­cé­ment plus chères que celles de pays dits « en déve­lop­pe­ment » (ce pro­ces­sus théo­ri­sé par Ros­tow et Tru­man comme le mode d’accès pri­vi­lé­gié et obli­ga­toire à la socié­té de consom­ma­tion et de loi­sirs « idéale »), sim­ple­ment parce que, au-delà des charges fis­cales trop lourdes, les lois sociales fran­çaises pré­servent mieux les inté­rêts des tra­vailleurs que dans nombre de pays émer­gents… C’est d’ailleurs cet « amor­tis­seur social » fran­çais qui a, sans doute, évi­té l’effondrement social des classes pro­duc­tives sans, pour autant, réus­sir à empê­cher le dés­œu­vre­ment orga­ni­sé d’une part non négli­geable de celles-ci, condam­nées au chô­mage par la dés­in­dus­tria­li­sa­tion, fille natu­relle de la mon­dia­li­sa­tion libé­rale…

Or, jus­te­ment et de façon for­cé­ment inquié­tante, « en bana­li­sant le télé­tra­vail, le virus a peut-être don­né le coup de fouet que la mon­dia­li­sa­tion numé­rique atten­dait pour redis­tri­buer les cartes des emplois qua­li­fiés. Les écrans effacent les dis­tances et mettent en concur­rence les com­pé­tences avec les coûts sala­riaux. La fameuse « troi­sième ligne » d’Emmanuel Macron, celle qui a pu conti­nuer à tra­vailler en pyja­ma à la mai­son, risque cette fois de se retrou­ver en pre­mière ligne ». Et, comme le sou­ligne l’auteur, « les consul­tants, experts-comp­tables et res­pon­sables com­mer­ciaux peuvent se faire du sou­ci » ! Mais ce constat qui semble rude peut aus­si per­mettre une prise de conscience et une stra­té­gie fran­çaise, dont l’État aurait tout inté­rêt à se faire le pro­mo­teur, fon­dée sur une véri­table valo­ri­sa­tion de la matière grise, « nos vraies mines d’or du Pérou », pour para­phra­ser Sul­ly. Pour cela, il peut paraître néces­saire d’alléger, au moins tem­po­rai­re­ment, les charges des entre­prises fran­çaises ou inves­tis­sant en France, mais aus­si et sur­tout d’améliorer les capa­ci­tés de nos uni­ver­si­tés, grandes écoles, centres de recherche (publics comme pri­vés), pour for­mer les cadres de demain, ceux qui, der­rière leur écran, auront de bonnes rai­sons de res­ter atta­chés à la France et qui pour­ront, par leurs qua­li­tés et savoir-faire d’excellence, empê­cher les trans­na­tio­nales de céder à la ten­ta­tion de la « délo­ca­li­sa­tion des pyja­mas ».

Bien sûr, cela néces­site des efforts et de la rigueur (et une vision à long terme de l’État, fut-il répu­bli­cain et en atten­dant mieux, c’est-à-dire royal), mais, en ces temps par­ti­cu­liers, il n’est pas inutile de faire confiance à ce « cher et vieux pays » qui, par le pas­sé, a mon­tré bien des res­sources de moti­va­tion et de fier­té pour assu­rer sa liber­té de parole et d’action. Qu’il puisse sem­bler endor­mi en cet automne covi­dien ne doit pas nous empê­cher de pen­ser qu’il est capable d’un beau et grand réveil, celui qu’espérait Ber­na­nos et qu’envisageait de Gaulle !