Les Démo­cra­ties occi­den­tales désar­mées ? Le révé­la­teur de Hong Kong

Les Démo­cra­ties occi­den­tales désar­mées ? Le révé­la­teur de Hong Kong

Par Jean Phi­lippe Chauvin

Les Démo­cra­ties occi­den­tales sont, comme dans les années 1930, faibles et trop sou­vent désar­mées face aux puis­sances auto­cra­tiques ou tota­li­taires, et elles semblent n’avoir rien rete­nu de l’histoire, une fois de plus et peut-être une fois de trop : les pro­vo­ca­tions otto­manes du nou­veau sul­tan Erdo­gan et la prise de contrôle presque totale du ter­ri­toire de Hong Kong par la Chine de Xi Jin­ping marquent une pous­sée des régimes into­lé­rants qui semble s’accélérer à l’occasion de ce décon­fi­ne­ment qui tourne à la décon­fi­ture éco­no­mique et idéo­lo­gique des grandes démo­cra­ties occi­den­tales, en par­tie minées par le com­mu­nau­ta­risme et le racia­lisme, deux sys­tèmes idéo­lo­giques qui portent le même risque de dés­in­té­gra­tion des anciens modèles de civi­li­sa­tion sans remettre en cause, loin de là, les idéo­lo­gies éco­no­miques domi­nantes de la socié­té de consom­ma­tion et du libre-échan­gisme mon­dia­li­sé. L’américanisation des conflic­tua­li­tés internes à notre pays, par exemple, montre bien la poro­si­té de nos socié­tés, par les médias comme par la mon­dia­li­sa­tion elle-même, aux thé­ma­tiques impo­sées par les gou­rous d’une gou­ver­nance qui cherche, par tous les moyens (y com­pris ceux de la morale ou, plus exac­te­ment du mora­lisme, fort peu poli­tiques s’ils s’avèrent néan­moins poli­ti­ciens…), à contour­ner les gou­ver­ne­ments poli­tiques des Démo­cra­ties tout en les culpa­bi­li­sant pour mieux les affai­blir : une stra­té­gie pro­fi­table aux Etats non-démo­cra­tiques qui s’engouffrent dans les brèches faites par les opi­nions publiques des Démo­cra­ties elles-mêmes, insou­ciantes du dan­ger à moyen terme (dans le meilleur des cas) d’un effon­dre­ment total, qui pour­rait être civi­li­sa­tion­nel avant d’être mili­taire… Un effon­dre­ment qui n’est pas fatal, mais pos­sible et plau­sible si l’on n’y prend garde.

Ber­na­nos, ce roya­liste intrai­table, ren­voyait démo­cra­ties et tota­li­ta­rismes dos à dos, allant jusqu’à cla­mer que « les démo­cra­ties étaient les mères des tota­li­ta­rismes », ce qui rejoi­gnait la pen­sée de JRR Tol­kien qui, lui, l’a tra­duite dans ses récits du « Sei­gneur des Anneaux ». Le juge­ment des deux écri­vains catho­liques est mal­heu­reu­se­ment sou­vent véri­fié par l’Histoire, celle que les Démo­cra­ties contem­po­raines, à l’aune de celles d’hier fon­dées par­fois sur la « tabu­la rasa » révo­lu­tion­naire, se dépêchent d’oublier pour mieux « jouir sans entraves », for­mule idéale des « démo­cra­ties consom­ma­toires » nées de la double idéo­lo­gie frank­li­no-for­diste. Pour­tant, les tota­li­ta­rismes ou les régimes liber­ti­cides sont sur­tout forts de la fai­blesse des démo­cra­ties libé­rales, par­ti­cu­liè­re­ment euro­péennes, la démo­cra­tie états-unienne, plus réa­liste et sans doute plus cynique, sachant que son inté­rêt propre lui intime de ne jamais bais­ser la garde et de ne sur­tout pas désar­mer : « et à la fin, rira bien qui tire­ra le der­nier », pour­rait-on dire, sans même exa­gé­rer ! Les Etats-Unis ont « les flingues » et c’est bien leur vraie pro­tec­tion, leur assu­rance-vie « pour garan­tir l’éternité », du moins la leur, et pour cher­cher à démen­tir le fameux adage « Tout empire péri­ra », véri­table épée de Damo­clès au-des­sus de la tête des puis­sances géopolitiques… 

Il est une autre puis­sance, qui n’a pas tou­jours été notre amie dans l’histoire, qui sait que désar­mer est la pire des poli­tiques en temps de paix, car ce serait, sur­tout pour un pays riche, atti­rer la convoi­tise des car­nas­siers du moment et aigui­ser les cou­teaux des dépe­ceurs d’empires : c’est le Royaume-Uni qui, lui, n’hésite pas à construire de nou­veaux porte-avions et à renou­ve­ler régu­liè­re­ment son arme­ment dont il lui arrive d’utiliser toutes les capa­ci­tés quand ses inté­rêts natio­naux et ses droits ter­ri­to­riaux, même loin­tains, appa­raissent mena­cés, comme nous le rap­pelle l’intervention aux îles Malouines (que les Bri­tan­niques nomment Falk­land) du temps de Mar­ga­ret That­cher face aux troupes de l’Argentine des géné­raux. C’est d’ailleurs du Royaume-Uni et de Boris John­son, loin­tain suc­ces­seur de Wins­ton Chur­chill (auquel il a consa­cré un ouvrage, d’ailleurs), que vient la seule réac­tion claire et nette face au coup de force chi­nois qui, depuis une semaine, applique à Hong Kong une loi de « sécu­ri­té natio­nale » qui cri­mi­na­lise toute contes­ta­tion du régime com­mu­niste et de sa poli­tique liber­ti­cide, au nom d’une sorte d’unité et indi­vi­si­bi­li­té de l’ensemble chi­nois qui nous ren­voie au jaco­bi­nisme répu­bli­cain des années révo­lu­tion­naires. Sans doute, le Pre­mier ministre de la Monar­chie bri­tan­nique se rap­pelle-t-il la fameuse phrase de son illustre pré­dé­ces­seur qui annon­çait, au len­de­main des accords de Munich de l’automne 1938, que ce trai­té n’assurait rien du tout et qu’au lieu de pré­ser­ver la paix et l’honneur, il amè­ne­rait, après le déshon­neur, la guerre et, pour cer­tains des signa­taires, la défaite, ce qui n’a pas man­qué d’être véri­fié quelques poi­gnées de mois après, et à nos dépens…

Dans cette affaire de l’abandon des habi­tants de Hong Kong par les Démo­cra­ties euro­péennes, seule l’ancienne puis­sance colo­niale a sau­vé l’honneur (et sans doute un peu plus), en annon­çant être prête à four­nir 3 mil­lions de pas­se­ports aux Hong­kon­gais, à la grande colère de la Chine qui y voit une ingé­rence insup­por­table. En fait, le Royaume-Uni ne cherche pas à « reco­lo­ni­ser Hong Kong » (et cela même si le dra­peau bri­tan­nique est par­fois bran­di par quelques mani­fes­tants comme une sorte de talis­man, comme l’était le dra­peau fran­çais par les Anjoua­nais en 1997 lors de la « séces­sion » d’avec la Répu­blique des Comores…), mais à res­ter ferme face à la Chine, pro­fi­tant du Brexit pour affir­mer plus clai­re­ment ses valeurs et ses options stra­té­giques quand l’Union Euro­péenne, elle, brille par sa pro­fonde lâche­té face à l’empire de Xi Jin­ping auquel, il est vrai, elle conti­nue d’acheter masques et tex­tiles divers… 

Enten­dons-nous bien : la poli­tique de la France ne doit pas être d’affronter, ni même de se brouiller avec la Chine com­mu­niste, mais d’affirmer son indé­pen­dance et son franc-par­ler sans, pour autant, négli­ger la diplo­ma­tie. Or, les puis­sances qui se réfu­gient der­rière la ligne Magi­not de la couar­dise et de la faci­li­té sont condam­nées à connaître le pire, n’attirant sur elles que le dégoût et le mal­heur : l’histoire est cruelle pour les insou­ciants comme pour les faibles, et elle est sou­vent plus dar­wi­nienne que « mora­le­ment juste »… Mais, pour par­ler haut et fort aux autres pays et aux grandes puis­sances, encore faut-il une colonne ver­té­brale et des poings, ceux qui peuvent frap­per fort pour se pro­té­ger si besoin est : pour cela, il faut un Etat digne de ce nom et une poli­tique de puis­sance appro­priée pour se faire res­pec­ter et tenir son rang sur la scène inter­na­tio­nale, avec le risque assu­mé de déplaire par­fois

« Armons, armons, armons », hur­lait, en vain, Maur­ras dans L’Action Fran­çaise des années 1920 et 30, et il ne par­lait pas que de moyens mili­taires mais de poli­tique d’Etat, et d’état d’esprit. Maur­ras, entraî­né dans le déshon­neur d’une guerre et d’une défaite qu’il a tout fait pour évi­ter (et, en cela, il doit être salué), mérite d’être écou­té, main­te­nant, tout comme celui qui fut son dis­ciple rebelle, le géné­ral de Gaulle, celui-là même qui appli­qua les conseils de « Kiel et Tan­ger » (1) face aux enjeux des temps de la Guerre froide et qui sut par­ler à la Chine comme aux Etats-Unis (mais aus­si aux autres pays d’Europe, alliés comme éloi­gnés) sans rien leur concé­der quand le sort et la place de la France étaient en jeu. 

Être fort, « faire de la force » pour un pays comme la France, cela signi­fie se don­ner les moyens d’exister diplo­ma­ti­que­ment et poli­ti­que­ment, de peser, même d’un poids léger mais suf­fi­sant pour faire pen­cher la balance du « bon côté », et de se faire res­pec­ter, y com­pris dans ses ami­tiés. C’est être libre, tout sim­ple­ment, et dire au monde et aux autres ce que la France pense être juste et bon. Loin d’être un impé­ria­lisme mépri­sant, c’est la poli­tique d’une puis­sance média­trice : mieux qu’un impé­ria­lisme, c’est un natio­na­lisme équi­li­bré et mesu­ré, qui n’oublie jamais que la paix, cadeau fra­gile de l’histoire, n’est mieux assu­rée que lorsque les nations sont fortes d’elles-mêmes sans oublier leurs limites… et leur his­toire ! Et il semble bien, qu’aujourd’hui, c’est le Royaume-Uni, reve­nu de ses rêves anciens d’empire, qui l’ait le mieux com­pris ! Sans doute est-ce là, sur les ruines de l’Empire de Vic­to­ria et du désir d’Europe déçu, « la (re)naissance d’une nation »…

Notes : (1) : « Kiel et Tan­ger » est le titre d’un ouvrage de Maur­ras, écrit au début du XXe siècle, et dont le cha­pitre « Que la France pour­rait manœu­vrer et gran­dir » a ins­pi­ré de Gaulle (qui le reli­sait encore à la veille de son fameux « Vive le Qué­bec libre ! » du 24 juillet 1967) mais aus­si le pré­sident Georges Pom­pi­dou, qui en cite­ra quelques extraits en 1972 lors d’un dis­cours devant les étu­diants pari­siens de Sciences Po… Il se mur­mure que l’actuel pré­sident M. Macron aurait lu ce fameux cha­pitre : il lui reste alors à en sai­sir tout le sens pro­fond et à le mettre en pra­tique… Nous en sommes loin, certes, mais qui sait ? N’insultons pas l’avenir…