Les élites du Pays légal

Les élites du Pays légal

Par Ger­main Philippe

(La tech­no­cra­ture, mala­die sénile de la démo­cra­tie : 6/8)

Résu­mé : En 2017 la tech­no­cra­ture  à pris le pou­voir  pour sau­ver la démo­cra­tie dis­qua­li­fiée par son élite poli­tique. Ne pou­vant se satis­faire de la dénon­cia­tion com­plo­tiste de l’ultragauche, ni du réfé­ren­tiel popu­liste, l’Action fran­çaise  ana­lyse la tech­no­cra­ture comme un phé­no­mène de phy­sique sociale. Uti­li­sant la loi his­to­rique « du déve­lop­pe­ment d’o­li­gar­chies nou­velles », elle découvre que Bona­parte a crée une nou­velle classe de pri­vi­lé­giés, nom­mée sui­vant les époques : Oli­gar­chie ou Nomenk­la­tu­ra ou Pays légal. Cette classe est sou­dée par l’enrichissement résul­tant de le maî­trise de l’appareil d’Etat.

Qui com­pose cette nou­velle classe/nomemklatura créée à par­tir de 1795 ? En fait Bona­parte prend des gens de tous les milieux, avides de faire « une for­tune immense », dira l’ancien évêque M. de Tal­ley­rand. Ce sont des prêtres jureurs à la consti­tu­tion civile du cler­gé, des membres de la vieille noblesse et des jaco­bins, des mar­gou­lins enri­chis grâce à l’achat des biens natio­naux, des com­mer­çants gras­se­ment rétri­bués par les four­ni­tures aux Armées. Ces « habiles en finance » consti­tuent le noyau ther­mi­do­rien de la nou­velle classe de pri­vi­lé­giés dont le grand l’historien de la Révo­lu­tion Hyp­po­lyte Taine pré­cise « Désor­mais tous les Fran­çais jouissent, en théo­rie, du droit com­mun ; par mal­heur, ce n’est qu’en théo­rie. En fait, dans la cité, les nou­veaux venus s’approprient la place, les pré­ten­tions et plus que les pri­vi­lèges des anciens occu­pants. »  Au noyau ther­mi­do­rien s’agrège légi­ti­me­ment  les élé­ments les plus per­for­mants des « anciens déshé­ri­tés de l’histoire » dont la condi­tion était la plus basse sous l’Ancien-Régime « les juifs, sorte d’étrangers, à peine tolé­rés, et les cal­vi­nistes, non seule­ment pri­vés des droits des plus humbles, mais encore, depuis cent ans, per­sé­cu­tés par l’Etat ». Pour ces habiles, Bona­parte crée immé­dia­te­ment  la Banque de France et lui accorde le pri­vi­lège exclu­sif d’émettre des billets. Pour l’his­to­rien Éric Bun­ge­ner, « autour des régents de la Banque de France sous l’Empire s’est construit le mythe d’une HSP, “haute socié­té pro­tes­tante”, consti­tuée d’un tout petit nombre de familles, très riches, se mariant entre elles ». Voi­là l’origine du concept des « 200 familles » inven­té par Edouard Dala­dier au congrès radi­cal de 1934, puis lar­ge­ment repris par la gauche pour jus­ti­fier l’échec du Front popu­laire de 1936. Les régents de la BdF sym­bo­lisent l’élite finan­cière for­gée par Bona­parte et dont nombre de des­cen­dants sont aujourd’hui par­mi les « super-riches » au ser­vice des­quels agit le Pré­sident Macron. Par­mi les quatre-vingt-onze mil­liar­daires recen­sés, on repère aus­si les pro­fi­teurs de l’après-guerre et quelques rares for­tunes nouvelles.

A l’élite finan­cière, Bona­parte ajoute une élite poli­tique éma­nant de la nature même de son « Régime moderne » (H. Taine) basé sur une socié­té à la fois mili­ta­ri­sée et euro­péa­ni­sée. La maçon­ne­rie issue de la Grande Armée devient son arma­ture, impor­tant dans les loges civiles la ten­dance laïque et anti-papale des loges mili­taires. Nombre de maré­chaux sont francs-maçons, car Napo­léon trans­forme la maçon­ne­rie en ins­ti­tu­tion qua­si offi­cielle et ins­tru­ment d’influence majeur du pou­voir. La Ter­reur de Robes­pierre n’avait pas épar­gné les maçons mais Bona­parte place les sur­vi­vants aux prin­ci­pales fonc­tions de l’Etat, les fai­sant ducs ou princes, les dotant de séna­to­re­ries d’un bon rap­port, leur per­met­tant sur­tout, par une guerre qui épuise la nation, de pour­suivre des mal­ver­sa­tions. La nomemk­la­tu­ra  com­prend des géné­raux et maré­chaux dont explique Taine « en guise de dédom­ma­ge­ment, on tolère  qu’ils pillent, qu’ils lèvent des contri­bu­tions et s’enrichissent ». Il ajoute : « S’il les a dotés magni­fi­que­ment, c’est en domaines décou­pés dans les pays conquis. » Cette Europe moderne, révo­lu­tion­naire, obtient sur place le ral­lie­ment de notables, de hauts fonc­tion­naires gagnés aux Lumières (Aufla­rung) et d’entrepreneurs enri­chi par l’élargissement des mar­chés et la pro­tec­tion de la concur­rence anglaise. Ces ral­liés, explique le pro­fes­seur Etienne Fran­çois, se retrouvent « dans les mêmes loges et les même cercles, où les mariages mixtes sont fréquents…où s’accélère une dyna­mique d’intégration tacite à la France ». Decette Europe révo­lu­tion­naire, les col­la­bo­ra­teurs locaux par­ti­ci­pant au pillage refluent avec la Grande Armée en 1814 et tous ces Hol­lan­dais, Ger­mains et Ita­liens s’agrègent à la nomen­cla­ture fran­çaise. Ain­si est assu­rée le vivier d’une élite poli­tique, carac­té­ri­sée par une très forte sta­bi­li­té du per­son­nel par­le­men­taire et minis­té­riel comme de la haute admi­nis­tra­tion. Ce per­son­nel de « poli­ti­cards » fut à par­tir de 1986, la cible du dis­cours « Tous pour­ris » lepé­niste, mais la nor­ma­li­sa­tion du natio­na­lisme élec­to­ral a trans­fé­ré cette contes­ta­tion vers le popu­lisme de la mou­vance Gilets Jaunes. 

Après la chute de Napo­léon en 1815, les deux élites finan­cière et poli­tique se sont ral­liées à Louis XVIII pour sau­ver les meubles. Puis elles ont liqui­dé en 1830 Charles X, deve­nu dan­ge­reux, et en 1848 Louis-Phi­lippe, qui cher­chait à s’appuyer sur les notables. Comme Marx l’a expli­qué, Napo­léon III fit la part belle, très belle à la nou­velle classe. En revanche, pour pros­pé­rer au maxi­mum grâce à l’Etat, cette nou­velle classe pré­fère un Etat faible. Elle va donc trou­ver son port d’attache avec la IIIe Répu­blique, lorsque son élite poli­tique prend la tota­li­té du pou­voir en 1879. 

Quoi de mieux pour la nomenk­la­tu­ra que le sys­tème repré­sen­ta­tif, dans lequel les citoyens élisent des dépu­tés en leur aban­don­nant le soin de déci­der de la loi à leur place. Une fois élus, les dépu­tés échappent com­plè­te­ment à leurs élec­teurs, déci­dant de la loi sans avoir de compte à rendre. Pour conser­ver le pou­voir, l’élite poli­tique doit donc contrô­ler l’opinion du pays réel, d’où le besoin d’un qua­drillage média­tique de la socié­té. Ain­si appa­rait la troi­sième élite, celle du « par­ti média­tique »  selon l’expression d’Antonio Gram­sci, reprise par Régis Debray et Mar­cel Gau­chet. A suivre Ber­nard-Hen­ri Lévy, ses hommes ont pour ori­gine le « par­ti intel­lec­tuel » crée à l’occasion de l’Affaire Drey­fus. Ils trans­forment la presse en outil de pro­pa­gande avec la guerre de 14 – 18, abusent de l’usage pho­to­gra­phique et inventent la « peo­pli­sa­tion » en faveur de Paul Pain­le­vé qui, sous le Car­tel des gauches, éla­bore le « coup média­tique ». Le pay­sage média­tique est pro­fon­dé­ment bou­le­ver­sé à la Libé­ra­tion où tous les médias sont consi­dé­rés cou­pables de sou­mis­sion. Comme les biens natio­naux de la Révo­lu­tion, quan­ti­té d’immeubles, d’installations et de machines sont alors ven­dus à bas prix. Les héri­tiers du  « par­ti intel­lec­tuel »  natio­na­lisent le sec­teur radio­pho­nique et l’agence de presse Havas, qui devient l’Agence France-Presse (AFP). Ils deviennent sur­puis­sants avec l’arrivée de la télé­vi­sion dans les familles. L’élite média­tique obtient alors faci­le­ment le consen­te­ment du pays réel au dogme fan­tas­ma­go­rique de la « sou­ve­rai­ne­té popu­laire », per­met­tant ain­si à l’élite poli­tique de se main­te­nir au pou­voir. Le pays réel accepte ses chaînes car il est per­sua­dé de choi­sir libre­ment ses gou­ver­nants en écou­tant naï­ve­ment les res­pon­sables des rédac­tions, jour­na­listes, pré­sen­ta­teurs vedettes, édi­to­ria­listes migra­teurs allant de chaîne éta­tique en radio pri­vée, éco­no­mistes et autres res­pon­sables de ser­vices poli­tiques, tous sélec­tion­nés sur l’intériorisation du poli­ti­que­ment cor­rect conforme à l’institution démo­cra­tique. Aucun com­plot dans les stra­té­gies mises en place sans concer­ta­tion préa­lable, mais consé­quence de l’uniformité des concep­tions du monde décou­lant des inté­rêts de la l’oligarchie. Depuis 2017, l’ultragauche indi­gé­niste de « La France Insou­mise » s’est appro­priée la dénon­cia­tion du « par­ti média­tique » — jusqu’alors ter­rain de la droi­tiste presse de réin­for­ma­tion –, et de sa petite poi­gnée de mil­liar­daires maî­tri­sant les médias pour entre­te­nir avec l’Elite poli­tique des rela­tions inces­tueuses à base de sub­ven­tions somp­tuaires et de passe-droits fiscaux.

L’ ana­lyse maur­ras­sienne de phy­sique sociale amène à presque admettre la concep­tion mar­xiste de l’Etat éma­nant des classes domi­nante. Pour l’Action fran­çaise, le pays légal est consti­tué par trois élites — groupes sociaux — en situa­tion domi­nante dans la socié­té, mais dont la posi­tion et même l’existence, sont déter­mi­nés par la forme du régime poli­tique. Le pays légal prend pra­ti­que­ment la forme d’un sys­tème oli­gar­chique cir­cu­laire ou chaque élite joue un rôle. L’élite poli­tique, par la mai­trise du pou­voir légis­la­tif favo­rise l’enrichissement sans risque de l’élite finan­cière au tra­vers des moyens de l’Etat et au détri­ment de celui-ci. En contre­par­tie l’élite finan­cière acquiert les grands groupes de presse au pro­fit de l’élite média­tique dont le per­son­nel est idéo­lo­gi­que­ment sélec­tion­né. L’élite média­tique aliène alors l’électorat du Pays réel en pro­pa­geant la fan­tas­ma­go­rie de la sou­ve­rai­ne­té popu­laire pour per­mettre à l’élite poli­tique de gar­der la maî­trise du pou­voir légis­la­tif. La  boucle est bou­clée. La pré­ser­va­tion de ce sys­tème cir­cu­laire fon­dé sur l’intérêt finan­cier implique le sou­ci per­ma­nent de des­truc­tion des moyens de défense orga­niques du pays réel face au régime repré­sen­ta­tif. C’est la clef de la démons­tra­tion maur­ras­sienne de la dis­tinc­tion entre le pays légal et le pays réel.

Pour­tant ce sys­tème très effi­cace a été mis à mal en 2017 par l’apparition d’une qua­trième élite ; celle de la tech­no­cra­tie. Pour­quoi ? Qui com­pose la tech­no­cra­ture ? Quel est son rôle ?