Le Cercle Luté­tia : Les ori­gines de la ques­tion sociale

Le Cercle Luté­tia : Les ori­gines de la ques­tion sociale

Par Jean Phi­lippe Chau­vin

Le Cercle Luté­tia a pour voca­tion de faire connaître les fon­de­ments et les rai­sons du roya­lisme et de la Monar­chie en France, et d’étudier ceux-ci, avec l’aide des tra­vaux et des réflexions menés sur la socié­té fran­çaise, ses évo­lu­tions et ses ins­ti­tu­tions, selon une pers­pec­tive his­to­rique mais aus­si et sur­tout poli­tique. Le texte ci-des­sous est la pre­mière par­tie d’un cercle d’études sur les ori­gines de la ques­tion sociale en France, et il doit être l’occasion de dis­cus­sions, de pré­ci­sions ulté­rieures et de cri­tiques construc­tives : il n’est donc qu’une ébauche, celle qui appelle à la for­mu­la­tion et à la rédac­tion d’une étude plus vaste et mieux construite sur cette ques­tion qui pré­oc­cupe tant nos contem­po­rains et à laquelle les roya­listes sociaux du Groupe d’Action Roya­liste consacrent aus­si tant de temps et d’énergie, dans leurs réunions et publi­ca­tions comme sur le ter­rain, dans la rue ou sur leur lieu de tra­vail…

Lorsqu’on évoque la ques­tion sociale en France, on oublie sou­vent ses racines, ses ori­gines, son his­toire tout sim­ple­ment, et l’on se contente trop sou­vent de quelques idées reçues, confor­tant l’idée, lar­ge­ment fausse, que seule « la gauche » (1) s’y serait inté­res­sée et s’y inté­res­se­rait encore, comme une sorte d’avant-garde reven­di­quée des tra­vailleurs ou de la « classe ouvrière ». Mais il est tout à fait pos­sible, et encore plus convain­cant, de rétor­quer que la pre­mière men­tion de la « jus­tice sociale » est attri­buée au… roi Louis XVI, celui-là même qui va affron­ter la tem­pête révo­lu­tion­naire et, mal­heu­reu­se­ment, être empor­tée par elle, tout comme l’édifice social et cor­po­ra­tif qui, jusque là, consti­tuait un modèle ori­gi­nal et une alter­na­tive véri­table et tout à fait cré­dible au modèle anglo­saxon­pas encore tota­le­ment domi­nant quand il avait, pour­tant, conquis déjà les esprits des nobles et des bour­geois éclai­rés, anglo­philes et libé­raux.

Ce qui va nous inté­res­ser aujourd’hui, c’est la recherche et l’évocation des ori­gines de ce que l’on nomme la ques­tion sociale, trop sou­vent limi­tée, d’ailleurs, à la seule ques­tion ouvrière mais qu’il semble pour­tant impor­tant, voire néces­saire, d’élargir à la ques­tion pay­sanne (2) qui concerne aus­si, même si cela paraît moins vrai et sen­sible depuis les années 1960 – 80 (3), des com­mu­nau­tés impor­tantes (numé­ri­que­ment et socia­le­ment) et, sans doute, néces­saires dans une socié­té équi­li­brée ou sou­cieuse de l’être.

Mais, tout d’abord, il importe aus­si de dres­ser un tableau de la France d’avant la Révo­lu­tion fran­çaise, cette révo­lu­tion qui appa­raît bien (à la suite « pra­tique » des Lumières), à tra­vers quelques dates sym­bo­liques et très rap­pro­chées dans le temps, comme la véri­table matrice, le véri­table et ter­rible creu­set de cette ques­tion sociale deve­nue dès lors sym­bole de souf­frances ouvrières, y com­pris jusqu’à aujourd’hui et au-delà de nos fron­tières, la mon­dia­li­sa­tion étant l’extension et l’imposition du modèle anglo­saxon­quand elle aurait pu être l’occasion d’un « autre modèle », plus social et res­pec­tueux des hommes comme des envi­ron­ne­ments…

La France est un royaume qui compte, depuis la seconde moi­tié du XVIIIe siècle, plus de 25 mil­lions d’habitants et, même, près de 28 mil­lions d’habitants en 1789 : c’est la pre­mière puis­sance démo­gra­phique d’Europe, devant la Rus­sie pour­tant ter­ri­to­ria­le­ment beau­coup plus éten­due, et elle est sur­nom­mée alors « la Chine de l’Europe ». Il est vrai que la France est la pre­mière à être entrée dans le pro­ces­sus de la tran­si­tion démo­gra­phique, pour des rai­sons qui tiennent lar­ge­ment à la poli­tique même de la monar­chie dite abso­lue : des routes sécu­ri­sées qui per­mettent une meilleure cir­cu­la­tion des grains et sub­sis­tances, y com­pris en période de dif­fi­cul­tés cli­ma­tiques et ali­men­taires ; un ter­ri­toire pré­ser­vé des inva­sions étran­gères depuis près d’un siècle et demi par la puis­sance mili­taire du roi de France…, autant d’éléments qui « com­plètent et valo­risent » le radou­cis­se­ment cli­ma­tique géné­ral et le recul des mor­ta­li­tés infan­tile, enfan­tine et mater­nelle. (4)

C’est une puis­sance éco­no­mique impor­tante mais Pierre Gaxotte résu­me­ra la situa­tion para­doxale de la France des années 1780 par une for­mule simple et très évo­ca­trice : « un pays riche, un Etatpauvre », et endet­té, peut-on rajou­ter, sans que cela, d’ailleurs, atteigne for­cé­ment les pro­por­tions d’aujourd’hui… Et, à l’époque, la France appa­raît comme la pre­mière puis­sance éco­no­mique comme poli­tique en Europe, ce qui n’est plus le cas depuis… la Révo­lu­tion fran­çaise !

La richesse de la France n’est pas seule­ment liée à ses pro­duc­tions agri­coles qui occupent (pour leur propre consom­ma­tion d’abord) une grande par­tie de la popu­la­tion fran­çaise vivant dans les cam­pagnes (5), mais aus­si à l’industrialisation nais­sante, beau­coup plus avan­cée et mar­quée avant 1789 que ce que l’Histoire offi­cielle en retien­dra, la Révo­lu­tion ayant bri­sé ce pre­mier élan « indus­tria­li­sa­teur » par le désordre éco­no­mique et poli­tique de la période 1789 – 1799 en France.

Dans le royaume des Louis et depuis le Moyen âge, l’organisation du tra­vail est cor­po­ra­tive et fami­liale, et ce sont les Métiers, les corps de métiers (ce que l’on nom­me­ra, tar­di­ve­ment, les cor­po­ra­tions), nés tout au long de l’histoire des villes et des cir­cons­tances, qui ordonnent le monde du Tra­vail et per­mettent d’assurer et d’assumer la qua­li­té du tra­vail comme la pro­tec­tion des tra­vailleurs, quels que soient leur rang et place dans la hié­rar­chie pro­fes­sion­nelle. Leur extra­or­di­naire diver­si­té et mul­ti­pli­ci­té empêche long­temps de leur don­ner une défi­ni­tion exacte, et c’est la « remise en ordre » royale, sous l’administration col­ber­tiste et dans le cadre de sa stra­té­gie, qui va per­mettre de mieux pré­ci­ser le sens et la por­tée de ces cor­po­ra­tions…

Depuis Col­bert, en effet, les cor­po­ra­tions sont deve­nues l’un des élé­ments impor­tants de la poli­tique éco­no­mique et sociale de l’Etat royal, non sans quelques grin­ce­ments de dents par­fois : l’objectif était de les rendre plus effi­caces dans le cadre d’une stra­té­gie plus glo­bale de l’Etat cen­tral, en cours d’affirmation de plus en plus visible. C’est cet ordre cor­po­ra­tif, ce « modèle » même, qui va être atta­qué sous les Lumières puis détruit défi­ni­ti­ve­ment (au moins juri­di­que­ment) lors de la Révo­lu­tion fran­çaise et par ceux-là mêmes qui se reven­diquent des idées libé­rales des Lumières.

(à suivre : révoltes sociales, reven­di­ca­tions libé­rales et Monar­chie d’Ancien Régime)

Jean-Phi­lippe Chau­vin

Notes : (1) : « la gauche », une notion dif­fi­cile à défi­nir exac­te­ment, et que reven­diquent de nom­breux groupes et per­sonnes en excluant dans le même temps tous les autres qui s’en réclament aus­si…

(2) : la ques­tion pay­sanne semble bien être la mal-aimée de la gauche, beau­coup plus mar­quée et ins­pi­rée par le « modèle » urbain que par l’écosystème rural, ses com­po­santes et ses équi­libres, et la Révo­lu­tion fran­çaise nous donne quelques élé­ments pro­bants de cette exclu­sion, qui tour­ne­ra par­fois à l’éviction de cette ques­tion par la per­sé­cu­tion, voire l’extermination des pay­sans rétifs à la domi­na­tion urbaine et bour­geoise, comme on pour­ra le consta­ter dans les pro­vinces de l’Ouest dans les pre­mières années de la Répu­blique jaco­bine.

(3) : les tra­vaux d’Henri Men­dras n’hésitent pas à titrer sur « la fin des pay­sans »…

(4) : l’étude de la démo­gra­phie, quand elle est menée de façon rigou­reuse et qu’elle n’oublie pas la plu­ra­li­té des fac­teurs qui la font telle qu’elle est, éclaire for­te­ment l’histoire des peuples et de leurs Etats res­pec­tifs, et il serait dom­mage de la négli­ger dans l’étude des pou­voirs et des ins­ti­tu­tions poli­tiques, ceux-ci ayant, à l’origine, un devoir nour­ri­cier à l’égard de leurs sujets.

(5) : cer­tains his­to­riens contem­po­rains évoquent une « agri­cul­ture jar­di­nière », qui reste très majo­ri­taire sans être « unique » dans le royaume, et qui per­met une auto-suf­fi­sance pay­sanne dans nombre d’endroits et le déga­ge­ment de quelques sur­plus écou­lés sur les mar­chés urbains.