Une période grosse d’incertitude

Une période grosse d’incertitude

L’é­di­to par Fran­çois Marcilhac 

La période qui s’ouvre est grosse d’incertitude pour un pou­voir qui sent mon­ter la colère du pays réel. Que Macron ait cru néces­saire d’entamer un cou­plet sur la dic­ta­ture, dans l’avion qui le rame­nait d’Israël, montre com­bien il est lucide sur l’état de l’opinion. Nous pas­se­rons sur le fait qu’en décri­vant l’idealtype d’une dic­ta­ture, il ne fai­sait que reprendre les traits les plus carac­té­ris­tiques de sa façon de gou­ver­ner, depuis deux ans : un pou­voir iso­lé, enfer­mé dans ses cer­ti­tudes, trai­tant ses oppo­sants de « sédi­tieux », gou­ver­nant sans tenir compte du Par­le­ment dans le mépris le plus par­fait de sa majo­ri­té, dont cer­tains élé­ments com­mencent à se sépa­rer, et répri­mant à tout va sans plus s’imposer de limite en matière de vio­lence ou de répres­sion judi­ciaire… A preuve, le rétro­pé­da­lage tar­dif de Cas­ta­ner, qui « lâche » — le mot est d’un syn­di­ca­liste de la police — ceux là même qui ont per­mis au pou­voir de résis­ter depuis un an, en appli­quant des méthodes contraires à la théo­rie fran­çaise du main­tien de l’ordre appli­quée depuis mai 68. Nous appre­nons que le pou­voir renonce aux gre­nades arra­cheuses de main, la GLI-F4. Sera-ce demain le tour des LBD ? Rien n’est moins sûr. Tant que le pou­voir pour­ra res­ter dans un déni géné­ral, lâchant ici ou là un peu de lest lorsqu’il le juge tac­ti­que­ment néces­saire, il ne sera pas prêt à renon­cer à une concep­tion vio­lente du main­tien de l’ordre qui a pour double avan­tage de faire peur aux oppo­sants et de les cri­mi­na­li­ser a prio­ri, puisqu’ils sont dignes d’être trai­tés comme des …« séditieux ».

Pour­tant, ce n’est pas des Gilets jaunes, ni des syn­di­cats non réfor­mistes, mais du très res­pec­table Conseil d’État que vient le der­nier coup por­té au pou­voir… au sujet de la réforme des retraites. Comme par hasard, la CFDT a fait pro­fil bas… Le Conseil d’État, qui est char­gé de por­ter un avis sur les pro­jets de loi — la pra­tique étant désor­mais de les rendre publics — n’a pas mâché ses mots pour des­cendre en flèche une réforme que l’institution juge à la fois nul­le­ment néces­saire, dou­teuse aux plans consti­tu­tion­nel et conven­tion­nel — les conven­tions inter­na­tio­nales que nous avons signées  —, man­quer de cohé­rence, d’autant qu’elle juge les études d’impact, sur les consé­quences, notam­ment finan­cières et en termes de visi­bi­li­té, des textes bien­tôt en dis­cus­sion au Par­le­ment, abso­lu­ment insuf­fi­santes — nous ren­voyons à l’excellente ana­lyse de Chris­tophe Bou­tin sur le sujet. Conten­tons-nous de citer le début de sa conclu­sion : « Pour le Conseil, les six objec­tifs assi­gnés au sys­tème uni­ver­sel — équi­té des coti­sa­tions et pres­ta­tions, soli­da­ri­té au sein des géné­ra­tions, garan­tie de niveau de vie pour les retrai­tés, liber­té de choix de la date de départ à la retraite, sou­te­na­bi­li­té éco­no­mique du sys­tème uni­ver­sel et lisi­bi­li­té des droits consti­tués par les assu­rés tout au long de la vie – “appa­raissent par elles-mêmes dépour­vues de valeur nor­ma­tive », ce qui veut dire, très concrè­te­ment, que ce n’est que du vent.” » [1]

Les poli­tiques doivent se mordre les doigts d’avoir mili­té, au nom de la sacro-sainte trans­pa­rence, pour que soient ren­dus publics les avis du Conseil d’Etat sur les pro­jets de loi, aupa­ra­vant connus du seul exé­cu­tif… [2] Qu’importe ? L’essentiel, en l’occurrence, n’est évi­dem­ment pas dans une réflexion sur l’équilibre des pou­voirs, pour savoir si, avec un tel avis, le poli­tique n’est pas en train de perdre le peu d’autonomie qu’il lui reste par rap­port au juge. Outre que cet avis n’est pas contrai­gnant, ce qui importe seul, c’est sa vali­di­té. Et là, la gifle, pour l’exécutif, est vio­lente. Car indé­pen­dam­ment de la per­ti­nence de l’instauration d’un pré­ten­du sys­tème uni­ver­sel, dont nous avons dit et redit ici, que la seule jus­ti­fi­ca­tion était de mettre fin, à terme, au sys­tème par répar­ti­tion au pro­fit des fonds de pen­sion, il est clair que le pro­jet du gou­ver­ne­ment paraît mal fice­lé. Nous avions déjà pu consta­ter qu’Edouard Phi­lippe avait, sur la ques­tion des 80 kilo­mètres heure, une belle tête de vain­queur : son obs­ti­na­tion imbé­cile a été un des élé­ments déclen­cheurs de la révolte des Gilets jaunes, avec l’augmentation des taxes sur l’essence. Sur un sujet infi­ni­ment plus grave, il est cer­tain qu’il a atteint son niveau d’incompétence. Mais il entraîne dans sa chute de cré­di­bi­li­té un pré­sident de la Répu­blique qui avait fait de cette réforme un moment phare de son quin­quen­nat et qui semble sur­tout l’avoir pilo­tée à vue… La com­pli­ci­té de la CFDT n’était pas suf­fi­sante pour ser­vir d’interface, comme on dit aujourd’hui, avec la socié­té civile, sur­tout lorsque les plus hautes ins­tances de la Répu­blique s’en mêlent… 

Sur l’affaire des retraites, Chris­tophe Bou­tin semble pen­ser que seul un réfé­ren­dum per­met­trait de sor­tir de l’impasse. « Faut-il ima­gi­ner, pour­quoi pas, un conflit nou­veau dans la haute admi­nis­tra­tion, entre une ten­dance “réga­lienne” qui ver­rait d’un mau­vais œil le déman­tè­le­ment de l’État et du pacte social entre­pris sous la pré­si­dence d’Emmanuel Macron, et une ten­dance “mon­dia­liste” à laquelle elle s’opposerait ? Ce qui est cer­tain en tout cas, c’est que si le conflit se cris­tal­li­sait il ne pour­rait plus être arbi­tré que par le peuple, dans cette ultime expres­sion du sou­ve­rain qu’est la voie réfé­ren­daire. » On sait ce que nos élites en pensent,… et ce qu’elles font des réfé­ren­dums lorsque les résul­tats leur déplaisent. D’autant que l’impopularité du chef de l’Etat semble repar­tir à la hausse, ce dont nous ne nous plain­drons pas. Mais on connaît les reproches des tenants de la seule démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive au réfé­ren­dum : les Fran­çais répondent tou­jours à une autre ques­tion que celle qui leur est posée. Ce qui est sûr, c’est qu’un tel réfé­ren­dum — évo­qué seule­ment par le pou­voir exé­cu­tif s’agissant de mesu­rettes à la sor­tie de la Conven­tion citoyenne pour le cli­mat — ne pour­rait que viser à résoudre un conflit de grande ampleur, en pre­nant de cours un début de rébel­lion ouverte du pays réel.

L’essentiel reste dans la fra­gi­li­sa­tion galo­pante de notre tis­su social. Or, pen­dant ce temps, Macron ne trouve rien de mieux que de com­pa­rer la guerre d’Algérie à la Shoah, c’est-à-dire, outre le ridi­cule odieux de la com­pa­rai­son [3], de fis­su­rer davan­tage encore le regard que les Fran­çais et en pre­mier, ceux de fraîche date, portent sur leur pays — ou sur celui que ces der­niers devraient consi­dé­rer comme le leur, alors que nos élites les poussent à le haïr, peut-être parce qu’elles le méprisent elles-mêmes…

Fran­çois Marcilhac 

[1] https://www.atlantico.fr/decryptage/3586541/retraites – ce-qui-se-joue-vraiment-avec-l-avis-de-conseil-d-etat-sur-le-projet-de-loi-du-gouvernement-christophe-boutin

[2] Ce chan­ge­ment dans les pra­tiques trouve son ori­gine dans une décla­ra­tion du Pré­sident Hol­lande lors de ses voeux aux corps consti­tués le 20 jan­vier 2015. Celui-ci a annon­cé son sou­hait de voir dif­fu­ser ces avis, consi­dé­rant que : « Mieux légi­fé­rer, c’est aus­si mieux pré­pa­rer les pro­jets de loi. C’est la rai­son pour laquelle j’ai déci­dé de rompre avec une tra­di­tion sécu­laire des secrets qui entourent les avis du Conseil d’État. Le Conseil d’État est le conseil juri­dique du gou­ver­ne­ment. Son avis est d’intérêt public et son exper­tise sera donc ren­due publique. Le Conseil d’État, par ses avis, infor­me­ra donc les citoyens, mais il éclai­re­ra aus­si les débats parlementaires. »

[3] Nous ren­voyons à l’entretien de Jean Sévil­lia sur le sujet dans Le Figa­ro : https://www.lefigaro.fr/vox/histoire/comparer-la-guerre-d-algerie-et-la-shoah-est-de-la-folie-sur-tous-les-plans-20200124