L’éditorial de Fran­çois Mar­cil­hac

L’éditorial de Fran­çois Mar­cil­hac

SOS Cas­seurs

Le 2 décembre 2018, ce fut le sac­cage de l’Arc de Triomphe ; ce 16 novembre ce fut, place d’Italie, celui de la stèle à la mémoire du Maré­chal Juin et de l’armée d’Italie. De nou­veau un sym­bole natio­nal fort. De nou­veau, un monu­ment qui fait consen­sus chez les Fran­çais. De nou­veau, avec des médias gou­ver­ne­men­taux et une presse sub­ven­tion­née d’une ser­vi­li­té exem­plaire, de quoi lais­ser pen­ser que les Gilets jaunes drainent avec eux la racaille. Et comme qui se res­semble s’assemble…

Pour­tant le bilan est ter­rible : en un an, 2 500 gilets jaunes bles­sés dont 24 ébor­gnés et plu­sieurs à la main arra­chée, un tué par un éclat de gre­nade, 10 000 gardes à vue, 3 200 condam­na­tions pro­non­cées et 400 condam­nés à une peine de pri­son ferme. Tan­dis qu’aucun membre des forces du désordre éta­bli n’a encore été inquié­té ! Mais comme les pro­vo­ca­tions gou­ver­ne­men­tales — arres­ta­tions pré­ven­tives mas­sives, fer­me­tures de sta­tions de métro en grand nombre pour déso­li­da­ri­ser les Pari­siens des mani­fes­tants, gazages inopi­nés — sont insuf­fi­santes pour faire déra­per des gilets jaunes, qui savent désor­mais à quoi s’attendre de la part d’un pou­voir qui ne res­pecte plus les droits fon­da­men­taux garan­tis par la Consti­tu­tion, SOS Cas­seurs a fonc­tion­né !

Car c’était réglé comme du papier à musique. Et ceux qui nous gou­vernent ayant tout sauf de l’imagination, il fal­lait bien que le pre­mier anni­ver­saire du mou­ve­ment des gilets jaunes, dans l’ensemble exem­plaire, sus­ci­tât l’indignation de la même façon qu’il y a presque un an, lorsque, pre­nant de l’ampleur, il avait été accu­sé d’avoir sac­ca­gé l’Arc de Triomphe, à l’ombre duquel repose le Sol­dat incon­nu. « C’est une nou­velle fois notre mémoire natio­nale com­mune qui est sac­ca­gée, bafouée par des indi­vi­dus cas­seurs qui sont com­plè­te­ment hors de la répu­blique », a aus­si­tôt condam­né Mme Dar­rieus­secq, la secré­taire d’État aux anciens com­bat­tants. Les élé­ments de lan­gage étaient prêts.

D’ailleurs, le pré­fet de police de Paris, Didier Lal­le­ment, le décla­rait avec calme, same­di dans l’après-midi, lors de son point presse : « Nous sommes sereins. La situa­tion est sous contrôle. Les choses se passent telles que nous les avions envi­sa­gées. » Ain­si, lorsque la racaille s’attaque à la mémoire des héros fran­çais de l’armée d’Afrique et à celle de leur chef, « la situa­tion est sous contrôle. Les choses se passent telles que nous les avions envi­sa­gées. » Com­ment dès lors empê­cher des esprits forts de se deman­der si un sac­cage « sous contrôle », ce n’est pas tout sim­ple­ment un sac­cage télé­com­man­dé ? Si un sac­cage qui se passe comme « envi­sa­gé », ce n’est pas tout sim­ple­ment un sac­cage pré­mé­di­té ? D’autant qu’un vidéo, qui tourne en boucle sur les réseaux sociaux, montre trois per­sonnes habillées tout en noir, comme les cas­seurs, inté­grer en cou­rant un cor­don de forces de l’ordre. Des agents de la désor­mais sinistre BAC — bri­gade anti­cri­mi­na­li­té — qui, détour­née de sa mis­sion pre­mière, serait uti­li­sée chaque same­di pour com­mettre les basses œuvres de la macro­nie ? L’infiltration des mani­fes­ta­tions par des poli­ciers en civil est un clas­sique, qui se jus­ti­fie s’il s’agit effec­ti­ve­ment de repé­rer les véri­tables racailles et de pro­té­ger les mani­fes­tants, comme les biens publics et pri­vés, contre les exac­tions. Il n’en est pas de même lorsqu’il s’agit de dis­cré­di­ter un mou­ve­ment popu­laire en orga­ni­sant la casse : bref, en télé­gui­dant des bandes de cas­seurs dans le cadre d’une situa­tion qui demeure « sous contrôle ». Est-il pos­sible que ces vieilles méthodes de basse police poli­tique soient employées sous le soleil de la macro­nie ? Seuls des esprits forts, encore une fois, mani­fes­te­ment bien peu répu­bli­cains — ce qui suf­fit à nous en déso­li­da­ri­ser immé­dia­te­ment — peuvent encore une fois se poser des telles ques­tions. D’ailleurs, Libé­ra­tion, jour­nal indé­pen­dant sub­ven­tion­né par le Gou­ver­ne­ment à hau­teur de quelque 6 mil­lions d’euros, nous le garan­tit : aucun élé­ment en sa pos­ses­sion « ne per­met d’étayer de telles accu­sa­tions, qui cor­res­pondent à une idée reçue lar­ge­ment par­ta­gée, lors de la mani­fes­ta­tion de same­di. » Une « idée reçue » : nous voi­là donc ras­su­rés, s’il le fal­lait ! Sous Macron, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

C’est pour­quoi, au nom du res­pect des valeurs répu­bli­caines, dont Cas­ta­ner, Lal­le­ment et la BAC sont les der­niers rem­parts, il nous faut poser les bonnes ques­tions : com­ment se fait-il que les cen­taines d’arrestations pré­ven­tives ne visent jamais les cas­seurs, mais tou­jours de simples mani­fes­tants ? Com­ment se fait-il que les ser­vices de ren­sei­gne­ments soient dès lors si incom­pé­tents ? Com­ment se fait-il que les racailles cagou­lées et habillées tout en noir semblent sur­gir sur les lieux de mani­fes­ta­tion par géné­ra­tion spon­ta­née ? Com­ment se fait-il que jamais aucune arres­ta­tion ne les vise ? Com­ment se fait-il que les tirs de LBD et de gre­nades ne prennent jamais pour cibles ces mêmes racailles mais tou­jours de simples mani­fes­tants ? Com­ment se fait-il que les forces de l’ordre encerclent et gazent ces der­niers, dès le départ ou presque des mani­fes­ta­tions auto­ri­sées, sans jamais cher­cher à mettre hors d’état de nuire les cas­seurs ? Com­ment se fait-il, enfin, que Mme Gene­viève Dar­rieus­secq ait aus­si­tôt rap­pe­lé, pour appuyer sa condam­na­tion du sac­cage de la stèle, que la cam­pagne d’Italie avait été le fait d’une « armée très diverse » ? La « diver­si­té » aurait-elle donc quelque chose à voir dans le sac­cage de la stèle ? Et si oui com­ment l’a‑t-elle su et su si tôt, alors que leur accou­tre­ment ne per­met pas de recon­naître les cas­seurs ?

Poser toutes ces ques­tions, ne serait-ce pas déjà y répondre ? Mais encore une fois, ne relayons pas les doutes des esprits forts. Soyons de bon répu­bli­cains de Panurge. Et fai­sons confiance à notre gou­ver­ne­ment, dont l’acte II se déroule sous le signe du dia­logue avec les Fran­çais. Une preuve ? Place d’Italie, après les évé­ne­ments, à une pas­sante Gilet jaune, calme et paci­fique, le pré­fet Lal­le­ment, tou­jours aus­si serein, para­dant dans son uni­forme répu­bli­cain, de rétor­quer : « Nous ne sommes pas dans le même camp, Madame. » Depuis l’élection de Macron, le pays légal est en roue libre. Il ne fait même plus sem­blant : il reven­dique sa séces­sion. Le pays réel et le pays légal ne sont pas dans le même camp. Nous le savions déjà. Mer­ci au pré­fet Lal­le­ment d’en avoir fait l’aveu défi­ni­tif.