L’éditorial de François Marcilhac

L’éditorial de François Marcilhac

Le beau concept d’universalité peut cacher des objectifs sordides

Le Gouvernement est confronté, sur les retraites, à un mouvement de contestation qui ne semble pas près de fléchir, tandis que les mises en examen qui s’accumulent sapent la confiance que la macronie était censée inspirer aux Français en matière de moralisation de la vie politique – un des premiers textes que la nouvelle majorité s’était attelée à faire passer. Mais le nouveau monde élitaire étant surtout constitué de pièces rapportées de l’ancien, il n’est guère étonnant que les affaires s’accumulent. Les événements prennent désormais une tournure défavorable à une majorité dont les relations avec les Français n’en finissent pas de se déliter.

En tout cas, Macron aura échoué sur un point  : faire croire aux Français que ceux qui refusent la réforme des retraites et font grève ne sont que les privilégiés du système actuel. Outre que le beau mot de «  privilégié  » n’a jamais fait peur à des maurrassiens qui ne vouent pas un culte particulier à la nuit du 4-Août et à l’égalitarisme, c’est, de plus, totalement faux. Non seulement les fonctionnaires, mais aussi tous les salariés, quelle que soit leur place dans l’entreprise, seront perdants  : la grande majorité de nos compatriotes l’ont compris. C’est la raison pour laquelle la CFE-CGC, qui rassemble les cadres, a défilé le 5 décembre dernier aux côtés de FO et de la CGT et n’exclut pas de descendre de nouveau dans la rue non pas demain, le 10, mais jeudi 12, après… et à la suite des annonces du Premier ministre. Perdants également, la plupart des indépendants. Il faut savoir que le pouvoir lorgne sur le magot des régimes qui ont amassé des réserves, pour les aspirer et … diminuer les futures pensions de ceux qui y sont actuellement rattachés. Comme quoi le beau concept d’universalité peut cacher des objectifs sordides.

Ainsi, la seule universalité que nous promet ce projet de réforme, c’est celle de la précarisation du système par répartition, au plus grand profit des fonds de pensions  : que le haut-commissaire aux retraites Delevoye ait dû démissionner en catastrophe aujourd’hui de son poste d’administrateur de l’IFPASS, Institut de formation de la profession de l’assurance, poste incompatible avec ses fonctions actuelles, qu’il avait «  omis  » de préciser à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique, en dit long sur l’amateurisme ou le cynisme – ou sur les deux à la fois – de ceux qui nous gouvernent. Les assureurs seraient évidemment les premiers profiteurs d’une fragilisation du système par répartition.

Il est un fait  : en étant obligé de reconnaître 800 000 manifestants dans toute la France le 5 décembre – il convient d’en déduire qu’ils étaient plus du double –, le pouvoir a avoué la réussite d’un mouvement de protestation, que les chiens de garde du système aimeraient voir inaugurer la reprise en main par des syndicats responsables d’un pays réel qui abandonnerait son gilet jaune. Or il suffisait de participer aux manifestations, notamment en province, pour constater qu’en dépit des tentatives de récupération, gilets jaunes et syndiqués professionnels se mélangeaient comme l’huile et l’eau  : chacun retrouvait rapidement son indépendance. C’est ce que le pouvoir craint le plus  : une addition des mécontentements qui, très vite, par les relations nouvelles entre mécontents qu’elle ne manquerait pas de susciter, pourrait créer une dynamique vite incontrôlable. Les partis de l’ordre – en l’occurrence La République en marche et des Républicains devenus un simple appendice de la majorité présidentielle – auraient alors beau jeu de soutenir une répression que la panique du pouvoir et son mépris des Français rendraient féroce. Mais le «  nouveau monde  » aurait définitivement vécu. Sous ses oripeaux apparaîtrait ce qu’il a toujours été  : l’adaptation à la mondialisation d’une vieille oligarchie sans scrupule et coupée des Français et, Macron, un nouvel Adolphe Thiers aux dimensions étriquées de notre pays légal.