C’est au gâteau qu’on juge le pâtissier

C’est au gâteau qu’on juge le pâtissier

Par Michel Michel

« Je suis roya­liste mais je me soigne »

L’homme est tou­jours écar­te­lé entre deux logiques, celle du sens et celle de l’efficacité qui jamais ne coïn­cident. Elles ne s’excluent pas non plus : quand, pour plus d’efficacité, on exclut tota­le­ment la logique du sens, l’action devient folle et perd fina­le­ment toute effi­ca­ci­té. Mais une logique du sens qui ne se tra­duit pas dans une action effi­cace est bien vaine, sauf peut-être dans le domaine spi­ri­tuel où la contem­pla­tion est la forme supé­rieure de l’action.

Sans doute comme toute acti­vi­té humaine, le roya­lisme com­porte-t-il une face inté­rieure, mais pas plus que pour le tir à l’arc ou la cui­sine, elle n’est une réa­li­té spé­ci­fique au roya­lisme. L’erreur serait de lais­ser entendre que le roya­lisme pour­rait être (devrait être ?) cen­tré uni­que­ment sur cette dimen­sion inté­rieure. C’est un sophisme que d’opposer l’être à l’action ; l’action ne s’oppose pas à l’être, elle en est le déploiement 

C’est enten­du, le petit dji­had (le com­bat du musul­man contre les infi­dèles) n’est que le reflet du grand dji­had (le com­bat spi­ri­tuel inté­rieur)… mais par­fois la modes­tie du petit dji­had fait dou­ter de la consis­tance du grand djihad.

Il est cer­tai­ne­ment pos­sible de faire de toute acti­vi­té humaine un exer­cice spirituel.

Mais la droite inten­tion et toutes les qua­li­tés spi­ri­tuelles ne suf­fisent pas à faire un bon che­va­lier ou un bon méde­cin. Quant à lais­ser entendre que cela dis­pen­se­rait de tout exer­cice mili­taire ou de toute connais­sance phy­sio­lo­gique… Même l’iconographe doit dou­bler sa pré­pa­ra­tion spi­ri­tuelle par un appren­tis­sage technique.

J’ai lu la Baga­vad Gîta et je com­prends que l’action ne devient un juste sacri­fice (c’est-à-dire un faire sacré) qu’au prix de la renon­cia­tion à convoi­ter les fruits de l’action. D’ailleurs, des roya­listes qui com­battent pour la conquête du pou­voir afin de le remettre à un Prince (dont une des qua­li­tés sera de se libé­rer de ceux qui l’auront fait Roi) devraient être pré­dis­po­sés à une telle atti­tude de ser­vice. Mais encore faut-il com­battre avec constance, et dans le com­bat ne pas faire n’importe quoi… 

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TU NE TENTERAS PAS LE SEIGNEUR TON DIEU (Mat­thieu IV‑7)

Que dirait-on de parents qui s’abstiendraient de tous recours aux remèdes com­muns pour soi­gner leur enfant malade, en pré­ten­dant ain­si mani­fes­ter leur confiance dans la Providence ? 

Les gens d’arme bataille­ront et Dieu don­ne­ra la vic­toire pro­cla­mait Jeanne d’Arc. Ce n’est pas réduire le carac­tère mira­cu­leux de son action de pen­ser qu’elle sut s’appuyer sur les meilleurs chefs de guerre du Royaume : Dunois, La Hyre et Gilles de Rais (Tiens, Jeanne accep­tait le concours de quelqu’un qui était loin d’incarner le « che­va­lier blanc »…). Quant au détour par le sacre de Reims, il relève exac­te­ment du « poli­tique d’abord » tenu en sus­pi­cion par les pseudo-providentialistes.

Vou­loir que Dieu donne la vic­toire sans que les gens d’arme bataillent, c’est « ten­ter Dieu ». Comme fit le démon dans la deuxième ten­ta­tion du Christ en lui pro­po­sant de se jeter du haut du temple pour que les anges l’empêchent de heur­ter le sol. 

Je suis pro­vi­den­tia­liste : c’est-à-dire que je crois que Dieu est maître de l’histoire, que la liber­té des anges, et encore moins celle des hommes ne sau­raient limi­ter sa Sainte Volon­té et que la ruse divine se sert même de ceux qui pré­tendent faire obs­tacle à ses des­seins, pour les réa­li­ser. Mais je me refuse à jus­ti­fier mes carences par la Providence. 

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EIH BENNEK, EIH BLAVEK (devise syldave)*

Je connais l‘idéal du Roi qui règne sans avoir besoin de recou­rir aux rap­ports de force. J’ai admi­ré Kage­mu­sha, le film d’Akira Kuro­saw­ha, où les armées sont vic­to­rieuses quand le chef du clan se tient immo­bile au som­met de la col­line et sont en déroute lorsqu’il s’agite et pré­tend agir dans la bataille. Je sai­sis le sens de l’axe ver­ti­cal, situé sur le moyeu immo­bile au centre de la roue du monde.

Cet arché­type rend compte du fonc­tion­ne­ment concret de l’autorité, cette forme légi­time de pou­voir dont la réa­li­té se mani­feste d’autant plus qu’il n’est pas néces­saire de recou­rir aux carottes et au bâton et à tous les chan­tages qui accom­pagnent l’exercice ordi­naire du pou­voir. L’autorité vraie est le reflet en ce monde de la sou­ve­raine trans­cen­dance. (Omnia potes­tas a Dei).

Mais le roi de France n’est pas le Roi du monde dans son Aghar­tha. Sur le plan de la réa­li­té où nous évo­luons l’autorité ne se pré­sente jamais à l’état pur. Même l’Abbé d’un monas­tère doit savoir par­fois employer la manière forte pour chas­ser le moine rebelle. Les parents doivent pou­voir gui­der leurs enfants sans recou­rir en per­ma­nence aux pro­messes de récom­pense ou à la crainte du châ­ti­ment, mais je ne connais pas de famille qui n’y aurait jamais eu recours. 

Et les Rois les plus légi­times sont bien obli­gés de défendre leur posi­tion en impo­sant par­fois leur volon­té par un rap­port de forces favo­rable. Ce n’est pas sans rai­son que tout Etat vise au mono­pole de la vio­lence selon l’expression de Max Weber. Le Roi est chef des armées, de la Jus­tice et de la Police : c’est là le noyau du domaine réga­lien. Et par­fois cette rai­son dont la ver­tu est d’économiser la vio­lence, cette rai­son d’Etat, impose de l’exercer : le Duc de Guise en a fait les frais et Louis XVI a lais­sé som­brer son Royaume pour ne pas en avoir sai­si la dure leçon. Par « angé­lisme » ? Dire cela serait offen­ser les anges com­bat­tants des milices célestes… 

D’autre part, si un Roi dont l’autorité est lar­ge­ment recon­nue par ses sujets, (d’autant plus qu’en cas de rébel­lion elle peut s’imposer), peut se per­mettre d’être magna­nime, un pré­ten­dant au contraire, parce que pré­ci­sé­ment sont auto­ri­té n’est pas una­ni­me­ment recon­nue ou ne s’impose pas, un pré­ten­dant est bien for­cé de ruser ou de faire des conces­sions. Tels Hugues Capet, Louis XI en mau­vaise pos­ture face au Témé­raire, Fran­çois I pri­son­nier en Espagne, Hen­ri IV (dont l’heureuse conces­sion per­mit à la Cou­ronne de France de res­ter catho­lique) ou Louis XVIII (qui eut, pour le plus grand bien de notre pays, à trai­ter avec cette canaille de Talleyrand).

« Je ne pré­tends pas, je suis ». A cette for­mule, je pré­fè­re­rais : « Je suis le Prince, ce qui m’oblige à pré­tendre et à pré­tendre activement ». 

* Le sceptre d’Ottokar est le sym­bole de la légi­ti­mi­té en Syl­da­vie, encore faut-il avoir la force de le prendre et de le conser­ver. Telle est la leçon d’Hergé.

Michel MICHEL, mili­tant insuf­fi­sant, pro­vi­den­tia­liste, légi­ti­miste et sur­vi­van­tiste (il s’agit bien enten­du de la légi­ti­mi­té incar­née par Mgr. le Comte de Paris, chef de cette Mai­son de France que la Pro­vi­dence depuis Hugues Capet, main­tient bien vivante, don­nant ain­si un objet à notre Espé­rance et à notre combat).