L’u­ni­té de l’Es­pagne menacée ?

L’u­ni­té de l’Es­pagne menacée ?

Par Gérard Pol

S’il faut recher­cher les sources et les res­pon­sa­bi­li­tés les plus déter­mi­nantes dans les graves évé­ne­ments d’Espagne, il serait léger de ne voir que les appa­rences. Peut-être un peu de recul n’est-t-il pas de trop et per­met­trait de les mieux comprendre.

Ce qui se pro­duit en Cata­logne est grave parce qu’une Espagne en ébul­li­tion, en convul­sion, rejouant les scé­na­rios des années 30 mais dans le contexte post­mo­derne, n’empoisonnerait pas que sa propre exis­tence. De sérieuses consé­quences en résul­te­raient en France et en Europe. De nom­breux et d’importants équi­libres natio­naux et trans­na­tio­naux s’en trou­ve­raient rom­pus. On ne sait jamais jusqu’où, ni jusqu’à quelles situa­tions, sans-doute trou­blées pour la longtemps.

Points d’Histoire en bref

L’unité de l’Espagne, on le sait, ne date pas d’hier. Elle est constante au fil des cinq der­niers siècles, à comp­ter du mariage d’isabelle la Catho­lique, reine de Cas­tille, et de Fer­di­nand d’Aragon, les rois sous le règne des­quels l’Espagne ache­va de se libé­rer de l’occupation arabe en pre­nant Gre­nade, der­nier royaume maure de la Pénin­sule [1492| ; et où Colomb, cher­chant à atteindre les Indes par l’Ouest, décou­vrit l’Amérique. S’ouvrait ain­si, après le règne de Jeanne la folle, unique et mal­heu­reuse héri­tière des Rois Catho­liques mariée à un prince fla­mand, le règne de Charles Quint, lui-même prince Habs­bourg de nais­sance fla­mande, sur les terres duquel, après la décou­verte de Colomb, le soleil ne se cou­chait pas. Le règne sui­vant, celui de Phi­lippe II, marque l’apogée de la puis­sance de l’Espagne et de la dynas­tie Habs­bourg qui y régne­ra jusqu’au tout début du XVIIIe siècle. Ces règnes couvrent deux pre­miers siècles d’unité espa­gnole, et, mal­gré de mul­tiples conflits et convul­sions, deux brèves répu­bliques, dont la seconde sera san­glante et condui­ra à la Guerre Civile puis au long épi­sode fran­quiste, l’unité de l’Espagne, sous le règne rare­ment glo­rieux des Bour­bons, ne fut jamais vrai­ment bri­sée les trois siècles sui­vants, jusqu’à l’actuel roi Phi­lippe VI.

Une uni­té jamais tout à fait parachevée

Mais si elle fut sans conteste tou­jours main­te­nue au cours de cette longue période de cinq ou six siècles, l’unité de l’Espagne, sur­tout pour un regard fran­çais, ne fut non plus jamais tout à fait acquise, tout à fait accom­plie. Et si la monar­chie a tou­jours incar­né l’unité, la répu­blique, effec­tive ou fan­tas­mée, a tou­jours signi­fié la divi­sion de l’Espagne. Ain­si aus­si­tôt qu’en avril 1931, la seconde répu­blique fut ins­tau­rée à Madrid, l’Espagne, de fait, en connut deux, l’une à Madrid et l’autre à Bar­ce­lone. Ce que vit l’Espagne d’aujourd’hui, l’Espagne d’hier l’a déjà connu.

L’Histoire – le pas­sé – mais aus­si la géo­gra­phie, liées l’une à l’autre, y ont conser­vé un poids, une pré­sence, incon­nus chez nous. L’Espagne n’a pas vrai­ment vécu d’épisode jacobin …

Bain­ville a rai­son, hier comme aujourd’hui, lorsqu’il observe que la pénin­sule ibé­rique se divise d’Est en Ouest en trois bandes ver­ti­cales, défi­nis­sant trois « natio­na­li­tés » qui sont aus­si zones lin­guis­tiques : la cata­lane, la cas­tillane et la por­tu­gaise. Curieu­se­ment, le Por­tu­gal accro­ché au flanc Ouest de l’Espagne n’a jamais pu lui être dura­ble­ment rat­ta­ché. Par­tout ailleurs, les par­ti­cu­la­rismes sont res­tés vivants, jusqu’à, par­fois, l’agressivité et la haine, comme on l’a vu au Pays Basque et comme on le voit encore en Catalogne.

De ces par­ti­cu­la­rismes, la langue est le pre­mier ciment ; dans l’enclave basque, en Cata­logne, et, même, dans la loin­taine Galice, où l’on parle le gali­cien en qui se recon­naît l’influence du por­tu­gais. Ces langues ne sont pas de culture, ne res­sortent pas d’un folk­lore décli­nant à peu près par­tout, comme chez nous. Elles sont d’usage quo­ti­dien et uni­ver­sel, dans les conver­sa­tions entre soi, au tra­vail comme à l’école, à l’université, dans les actes offi­ciels, la presse, les radios et télé­vi­sions, etc. Comme Mis­tral l’avait vu, ces langues fondent des liber­tés. Le basque et le cata­lan sont, mais au sens mis­tra­lien, des langues « natio­nales ». Le cata­lan, tou­te­fois, est aus­si langue des Baléares et, à quelques variantes près, de la région valen­cienne, jusqu’à Alicante …

A cette liber­té lin­guis­tique se com­bine un fort sen­ti­ment d’appartenance à des com­mu­nau­tés vivantes, vécues comme his­to­riques et popu­laires, char­gées de sens, de mœurs et de tra­di­tions par­ti­cu­lières très ancrées, par­fai­te­ment légi­times et tou­jours maintenues.

C’est donc non sans motifs que la monar­chie post fran­quiste ins­ti­tua en Espagne 17 « com­mu­nau­tés auto­nomes » ou « auto­no­mies » qui ver­tèbrent le pays. On célé­bra par­tout ces liber­tés recon­nues, trans­crip­tion contem­po­raine des antiques « fue­ros » concept à peu près intra­dui­sible en fran­çais, qui signi­fie à la fois des liber­tés et des droits recon­nus, que les rois de jadis juraient de res­pec­ter, sous peine d’illégitimité.

Lâche­tés madri­lènes et jeux démocratiques

Le mou­ve­ment don­né ins­ti­tuait un équi­libre, fra­gile comme tous les équi­libres, et qu’il eût fal­lu – avec auto­ri­té et vigi­lance – faire scru­pu­leu­se­ment respecter.

C’est bien ce que Madrid n’a pas fait lorsque les équi­libres com­men­cèrent à être rom­pus en Cata­logne. A y regar­der de près, le sys­tème des par­tis, des alliances élec­to­rales et de gou­ver­ne­ment, n’a fait ici comme ailleurs que sus­ci­ter et atti­ser les divi­sions latentes, tan­dis qu’à Madrid ce même sys­tème jouait en faveur du lais­ser-faire, autre­ment dit de l’inaction.

Les choses, contrai­re­ment au Pays Basque long­temps rava­gé par le ter­ro­risme, se sont pas­sées en Cata­logne sans vio­lence mais, on le voit bien aujourd’hui, avec effi­ca­ci­té. Après un temps de renais­sance cata­lane, libre, heu­reuse de vivre ou revivre, et satis­faite des nou­velles ins­ti­tu­tions, est venue l’heure des sur­en­chères, de la conquête pro­gres­sive des pou­voirs de fait par les cata­la­nistes les plus sec­taires. Un exemple suf­fit pour en juger et c’est, depuis bien long­temps déjà, l’interdiction de fait, qua­si abso­lue, de l’espagnol à l’école et à l’université de Cata­logne, pri­vant d’ailleurs la jeu­nesse cata­lane du pri­vi­lège du bilin­guisme qui était jadis le sien dès la petite enfance. Madrid a lais­sé faire et plu­sieurs géné­ra­tions, toute une jeu­nesse, élèves et pro­fes­seurs, ont été for­mées dans la haine de l’Espagne. Il eût cer­tai­ne­ment fal­lu inter­dire cette inter­dic­tion, réta­blir par­tout l’espagnol dans ses droits de langue natio­nale ; c’est tout spé­cia­le­ment par la culture : école, uni­ver­si­té, médias, uni­vers intel­lec­tuel, qu’un petit clan d’indépendantistes s’est pro­gres­si­ve­ment empa­ré de qua­si­ment tous les pou­voirs en Cata­logne. Les anti-indé­pen­dan­tistes qua­li­fient à juste titre leurs menées de coup d’État. Mais, ce coup ne s’est pas dérou­lé en un jour, il s’étale sur plu­sieurs décennies.

En somme, au long des dites der­nières décen­nies, minée par le jeu délé­tère des par­tis, para­ly­sée par sa fai­blesse, Madrid a tout lais­sé faire, tout lais­sé pas­ser, y com­pris l’inacceptable, y com­pris l’installation pro­gres­sive d’une hos­ti­li­té envers l’Espagne, qui a gagné une petite moi­tié des Cata­lans et cou­pé la socié­té en deux par­ties adverses. Du beau tra­vail ! Jusqu’à ce qu’à l’heure des échéances, ne reste plus à Madrid comme solu­tion que l’usage de la force et de la vio­lence. La res­pon­sa­bi­li­té du gou­ver­ne­ment espa­gnol, ses ater­moie­ments, nous semblent indéniables.

La tra­hi­son des bobos de centre-droit catalans

Du côté cata­lan, les par­tis révo­lu­tion­naires, d’implantation ancienne en Cata­logne, ont fait leur tra­vail habi­tuel ; il n’est guère utile de s’en scan­da­li­ser. Mais sans-doute est-ce l’engagement indé­pen­dan­tiste des par­tis de centre-droit qui a ren­du pos­sible tout ce à quoi nous sommes en train d’assister.

Si les choses devaient tour­ner mal Outre-Pyré­nées, et cela est bien pos­sible, il ne fau­drait pas oublier que – par-delà le légi­time tra­di­tio­na­lisme cata­lan – les pré­si­dents de centre-droit qui ont long­temps diri­gé et pré­sident encore la région – Mes­sieurs Jor­di Pujol, Artur Mas et Carles Puig­de­mont, leurs par­tis et leurs sou­tiens – y auront une large part de res­pon­sa­bi­li­té. Au détri­ment de la Cata­logne et de l’Espagne, mais aus­si de la France et de l’Europe.