« Si la com­mé­mo­ra­tion de Mai 68 doit ser­vir à quelque chose, c’est à nuan­cer nos jugements »

« Si la com­mé­mo­ra­tion de Mai 68 doit ser­vir à quelque chose, c’est à nuan­cer nos jugements »

Entre­tien avec Thi­bault Isabel

Thi­bault Isa­bel par­ti­ci­pe­ra au col­loque de l’Ac­tion fran­çaise, Mai 68 et le Bien Com­mun : uto­pies, échecs et pers­pec­tives.

L’Ac­tion fran­çaise. Mai 68, c’est la Commune ?

Thi­bault Isa­bel. La Com­mune de 1871 était un mou­ve­ment patrio­tique ini­tié en réac­tion à l’armistice avec la Prusse. Le peuple de Paris s’était levé en masse pour pro­tes­ter contre des auto­ri­tés gou­ver­ne­men­tales jugées pusil­la­nimes et avait ins­tau­ré un gou­ver­ne­ment alter­na­tif, pris en charge par les citoyens eux-mêmes. Les évé­ne­ments de Mai 68 étaient d’une nature très dif­fé­rente : il s’agissait d’une révolte essen­tiel­le­ment étu­diante contre les usages appa­rem­ment désuets de l’ancien monde. Je crois que la plu­part des soixante-hui­tards auraient trou­vé les com­mu­nards très « conser­va­teurs » et « vieille France ». Mai 68, dans son expres­sion majo­ri­taire, avait une dimen­sion d’abord cultu­relle et socié­tale. La Com­mune de 1871 por­tait au contraire des reven­di­ca­tions beau­coup plus poli­tiques et éco­no­miques : il s’agissait de rendre sa sou­ve­rai­ne­té au peuple face à un régime par­le­men­taire oligarchique.

L’AF. Y eut-il com­plé­men­ta­ri­té entre le mou­ve­ment étu­diant de 68 et le mou­ve­ment des travailleurs ?

TI. Cette syn­thèse fut en défi­ni­tive impos­sible à réa­li­ser, mal­gré le sou­hait sin­cère de la plu­part des étu­diants, parce que le mou­ve­ment des tra­vailleurs incar­nait au fond lui-même le « vieux monde » auquel s’opposaient les révol­tés de Nan­terre. Le pro­lé­ta­riat n’était en quelque sorte que la face popu­laire de l’ancienne socié­té, qui com­por­tait aus­si évi­dem­ment une face bour­geoise. En fait, Mai 68 n’était pas une guerre contre la bour­geoi­sie, mais une guerre contre la vieille bour­geoi­sie, menée bien sou­vent par les jeunes bour­geois de la capi­tale. Ces étu­diants n’avaient pas la même manière de pen­ser que les tra­vailleurs des usines, et leurs reven­di­ca­tions n’étaient pas du tout les mêmes. L’entente fut donc inévi­ta­ble­ment difficile.

L’AF. Au sein du mou­ve­ment étu­diant, on pou­vait dis­tin­guer entre deux grandes ten­dances : l’une liber­taire et anar­chiste, l’autre « gau­chiste », c’est-à-dire trots­kyste ou maoïste. Vers laquelle va votre pré­fé­rence ? Et quelles dif­fé­rences voyez-vous entre les étu­diants liber­taires de Mai 68 et les mili­tants prou­dho­niens de la Pre­mière Internationale ?

TI. Je n’ai jamais eu aucune sym­pa­thie pour le sec­ta­risme poli­cier des milieux trots­kystes et maoïstes, mais l’anarchisme liber­taire de 68 n’avait déjà plus grand-chose à voir avec le socia­lisme prou­dho­nien que je défends. Au XIXe siècle, Prou­dhon s’opposait à l’Etat parce qu’il jugeait les grandes ins­ti­tu­tions poli­tiques natio­nales exces­si­ve­ment bureau­cra­tiques et cou­pées du peuple (nous dirions aujourd’hui « tech­no­cra­tiques ») : il vou­lait réha­bi­li­ter les com­munes, c’est-à-dire les com­mu­nau­tés poli­tiques de proxi­mi­té, où le pou­voir peut être assu­mé direc­te­ment par les citoyens, moyen­nant des contre-pou­voirs effi­caces et des garde-fous face à l’oppression. Contre l’individualisme, Prou­dhon pro­mou­vait le bien com­mun. Contre le col­lec­ti­visme, il pro­mou­vait la liber­té. Mais les prou­dho­niens n’ont jamais encou­ra­gé la dis­so­lu­tion de toutes les normes de vie par­ta­gées, et encore moins la lutte contre les héri­tages cultu­rels, qu’ils enten­daient plu­tôt préserver.

L’AF. Quelle place tinrent la French Theo­ry et le post­struc­tu­ra­lisme dans Mai 68 ?

TI. Michel Fou­cault et Gilles Deleuze ont joué un rôle majeur dans le gau­chisme cultu­rel anglo­saxon des années 1970, mais ils ne furent pas des figures de proue intel­lec­tuelles du mou­ve­ment de 68. Fou­cault se trou­vait même à Tunis durant tout le mois de mai : il por­tait un juge­ment assez cri­tique sur ce qui se pas­sait à Paris et ne s’est vrai­ment poli­ti­sé qu’au cours des années sui­vantes. Les mau­vaises langues diront qu’il a pris le train en marche, non sans oppor­tu­nisme… Nous avons ten­dance à perdre de vue com­bien la révolte de l’époque pre­nait des formes idéo­lo­giques mul­tiples. Des phi­lo­sophes comme Guy Debord, Cor­ne­lius Cas­to­ria­dis, Claude Lefort, Hen­ri Lefebvre, Jean Bau­drillard ou Her­bert Mar­cuse méritent le plus grand res­pect et ont pro­po­sé une cri­tique de la socié­té de consom­ma­tion dont nous devrions tou­jours nous ins­pi­rer. D’une cer­taine manière, leurs ana­lyses ont même anti­ci­pé l’émergence des aspects per­vers de Mai 68, qui débou­che­ront sur la socié­té néo­li­bé­rale : l’hédonisme aveugle cou­pé de toute ambi­tion com­mune, le confor­misme de masse, l’obsession pour la réus­site indi­vi­duelle, etc.

L’AF. Quel est, selon vous, l’héritage de Mai 68 ?

TI. Je ne suis pas sûr qu’il y ait vrai­ment un héri­tage. La trans­for­ma­tion de la socié­té fran­çaise se serait accom­plie même sans les évé­ne­ments de mai, qui n’ont été au mieux qu’un cata­ly­seur. En revanche, la dimen­sion mythique du mou­ve­ment fut réelle et doit être prise au sérieux. Cette période a consti­tué un moment mar­quant de notre his­toire, dont le sym­bole irra­die encore de nos jours, chez ses détrac­teurs autant que chez ses par­ti­sans. Les mythes com­muns jouent un rôle cru­cial dans la façon dont nous nous repré­sen­tons comme peuple : la Révo­lu­tion de 1789, la Com­mune de 1871 ou la Libé­ra­tion de 1944 struc­turent notre ima­gi­naire, quel que soit le juge­ment que nous por­tons sur ces évé­ne­ments. Mai 68 s’inscrit dans cette lignée, bien que son héri­tage demeure sur­tout symbolique.

L’AF. Mai 68, c’est aus­si, vu d’en face, le mou­ve­ment Occi­dent. Nombre de ses membres sont aujourd’hui chez LR, de même que nombre de leurs adver­saires sont au PS, à EELV ou à En Marche. Cela ne dit-il pas quelque chose de la capa­ci­té de rési­lience du régime ? Après tout, si de Gaulle est par­ti, sa Ve Répu­blique, elle, s’est maintenue…

TI. La jeu­nesse est trop folle, et la vieillesse trop timo­rée… C’est une véri­té éter­nelle propre à tous les hommes, quelle que soit l’époque. Ceux qui se révoltent au matin de leur vie rentrent dans le rang sitôt qu’ils fondent une famille, font des enfants et ont des fac­tures à payer. En revanche, je ne pense pas que Mai 68 ait man­qué son but. La majeure par­tie des sym­pa­thi­sants du mou­ve­ment ne sou­hai­taient pas du tout chan­ger de régime : ils vou­laient chan­ger de socié­té, ou pour mieux dire hâter les chan­ge­ments cultu­rels déjà en cours. Et ils ont réus­si ! Les années Gis­card ont par­fai­te­ment incar­né cette évo­lu­tion, par­ache­vée dans les années 1980 sous Mit­ter­rand. Mais je ne crois pas non plus qu’il faille idéa­li­ser la socié­té d’avant Mai 68. Les tra­di­tion­na­listes ont ten­dance à oublier que la véri­té change à tous les siècles et que la tra­di­tion n’est jamais qu’une moder­ni­té pas­sée de mode : le chris­tia­nisme, par exemple, était une reli­gion révo­lu­tion­naire dans le contexte de l’empire romain, et il n’a jamais ces­sé ensuite d’évoluer. Nous devons donc recon­naître nous aus­si que l’évolution a par­fois du bon. Mai 68 a appor­té beau­coup de mau­vaises choses, en jetant les bases de la socié­té indi­vi­dua­liste de consom­ma­tion à l’intérieur de laquelle nous bai­gnons. Mais il y avait aus­si alors, mino­ri­tai­re­ment, une aspi­ra­tion louable à vivre dans un monde moins terne, moins confor­miste et moins maté­ria­liste ! N’oublions pas en outre que, si les cri­tiques de 68 sont désor­mais pré­gnantes, la plu­part de ceux qui les relayent ne sou­hai­te­raient pas pour autant réta­blir le port obli­ga­toire de la cra­vate ou les écoles non mixtes – et fus­tigent au contraire l’islam pour sa concep­tion rétro­grade du patriar­cat. Il y a donc beau­coup d’incohérences dans le rap­port à Mai 68, au sein des deux camps : les uns ido­lâtrent une grande révolte sociale alors qu’ils sont deve­nus les pre­miers sou­tiens du macro­nisme, tan­dis que les autres vili­pendent le déclin des mœurs natio­nales tout en défen­dant la moder­ni­té occi­den­tale face à l’obscurantisme musul­man. Si la com­mé­mo­ra­tion de Mai 68 doit ser­vir à quelque chose, c’est à nuan­cer nos juge­ments et à nous rendre un peu de conscience his­to­rique. L’histoire n’est jamais blanche ou noire ; elle est grise.