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Socio­logues ou gar­diens de la doxa, qui entache la répu­ta­tion de notre discipline ?

Par Laurent Mucchielli

Huit socio­logues qui n’ont jamais publié le moindre tra­vail empi­rique sur l’analyse de la crise sani­taire, ni sur la phar­ma­co­vi­gi­lance, m’injurient par voie de presse, sur le fon­de­ment d’un seul argu­ment (je ne com­pren­drais rien à la cau­sa­li­té) et de sources dou­teuses. Voi­ci ma réponse.

Épi­sode 63  (en forme de droit de réponse)

* * *

Le 19 août 2021, 8 col­lègues socio­logues pari­siens ont cru bon de publier dans le jour­nal Le Monde une très courte tri­bune toute entière diri­gée contre ma per­sonne, m’insultant, me dif­fa­mant et deman­dant au CNRS de me sanc­tion­ner. Il s’agit de Gérald Bron­ner, Alain Ehren­berg, Jean-Louis Fabia­ni, Oli­vier Gal­land, Natha­lie Hei­nich, Jean-Claude Kauf­mann, Pierre-Michel Men­ger et Domi­nique Schnap­per. On trou­ve­ra ici ma réponse qui 1) rap­pelle l’argumentation de nos huit émi­nents col­lègues, 2) montre qu’ils valo­risent la cen­sure de Media­part en igno­rant les argu­ments des jour­na­listes et des intel­lec­tuels qui ont repu­blié nos articles, 3) montre que, en réa­li­té, ils ne m’ont pas lu et ne connaissent mani­fes­te­ment pas grand-chose au sujet, 4) s’interroge sur leurs moti­va­tions et leurs pré­sup­po­sés, 5) défend effec­ti­ve­ment une autre concep­tion de la socio­lo­gie que la leur.

L’argumentation des censeurs

Selon ces 8 émi­nents col­lègues, il est heu­reux que Media­part m’ait inter­dit de publier sur les effets indé­si­rables des vac­cins anti-covid car je trom­pe­rais mes lec­teurs en me parant de mon titre pro­fes­sion­nel de direc­teur de recherche au CNRS et ain­si en « pré­sen­tant comme scien­ti­fique » une ana­lyse qui pro­cé­de­rait « au mieux, d’une erreur d’interprétation inad­mis­sible et, au pire, d’une fal­si­fi­ca­tion de don­nées ». Et voi­ci leur expli­ca­tion : mon ana­lyse « confond les décès inter­ve­nus durant une période consé­cu­tive à une vac­ci­na­tion avec ceux cau­sés par la vac­ci­na­tion – une cau­sa­li­té qui, bien sûr, n’a été nul­le­ment avé­rée, et dont la pro­ba­bi­li­té est infi­ni­té­si­male ». La conclu­sion arrive immé­dia­te­ment : « C’est là un exemple de la confu­sion clas­sique entre conco­mi­tance et cau­sa­li­té. Une faute de rai­son­ne­ment qui ferait sou­rire de la part d’étudiants en pre­mière année mais qui, com­mise par un cher­cheur au CNRS, consti­tue une démons­tra­tion d’incompétence pro­fes­sion­nelle ». Fichtre ! Une telle agres­si­vi­té sur­prend ! Et ce n’est pas tout. Non content d’être un imbé­cile, je serais de sur­croît un dan­ge­reux com­plo­tiste. En témoi­gne­rait « la mul­ti­pli­ca­tion de publi­ca­tions com­plo­tistes com­mises par ce même socio­logue depuis le début de la crise épi­dé­mique, et que recense avec pré­ci­sion le site Conspi­ra­cy Watch – L’observatoire du conspi­ra­tion­nisme, dans un article du 6 août ».

Tout d’un coup, ce n’est donc plus un article qui est contes­table mais tout mon tra­vail depuis un an et demi qui est qua­li­fié de « dou­teuse pro­duc­tion ». Je ne ferais qu’étaler une « posi­tion idéo­lo­gique » qui « n’a rien à voir avec de soi-disant tra­vaux de recherche indi­gents, voire frau­du­leux ». Et ils concluent que j’incarnerais une « dérive » qui « entache la répu­ta­tion de notre dis­ci­pline » dont eux pré­tendent défendre « l’honneur ». Rien de moins !

Ain­si, l’argumentation de nos émi­nents col­lègues tient en tout et pour tout dans deux affir­ma­tions : 1) je ne com­prends rien à l’imputabilité des effets indé­si­rables des vac­cins, 2) je suis de toutes façons un affreux com­plo­tiste, ce mot dis­cré­di­tant à lui seul l’ensemble de mon tra­vail. Et la messe (d’enterrement) serait dite.

Media­part est libre d’adopter la doxa, d’autres ne le font pas

Ces col­lègues ignorent que je n’ai pas publié un mais deux articles sur le sujet (voir ici et ). Le pre­mier (celui « dépu­blié » par Media­part – puisque mes cri­tiques n’assument pas le mot « cen­sure ») a été repu­blié notam­ment sur un site d’information géné­rale (Alter­Mi­di), créé par des jour­na­listes indé­pen­dants qui ont de sur­croît moti­vé leur déci­sion en écri­vant fort intel­li­gem­ment ceci : « Nous ne sommes pas com­pé­tents pour éta­blir la véri­té, mais nous consta­tons que toutes les formes de pou­voir s’arment aujourd’hui de la véri­té scien­ti­fique pour impo­ser une marche à suivre et que la science pro­duit des véri­tés en fonc­tion du contexte social. Voi­là pour­quoi, avec l’aimable auto­ri­sa­tion de son auteur, nous pre­nons le par­ti de publier ci-des­sous le volet refu­sé en lais­sant aux lec­teurs la liber­té de fon­der leurs propres opi­nions ».

Le second a été publié notam­ment sur le site de L’ardeur, où l’équipe rédac­tion­nelle (des intel­lec­tuels de gauche, mili­tants de l’éducation popu­laire) a éga­le­ment lon­gue­ment expli­qué pour­quoi elle s’engageait en nous publiant. Nos émi­nents cri­tiques ne les ayant natu­rel­le­ment pas lus non plus, je leur fais un résu­mé : « L’argument selon lequel sa légi­ti­mi­té pour­rait être mise en ques­tion par le fait qu’il inter­vient aujourd’hui dans le domaine sani­taire, pour lequel il n’a pas de com­pé­tence uni­ver­si­taire ou scien­ti­fique par­ti­cu­lière’, nous semble spé­cieux et inquié­tant. Car c’est à une ques­tion bien plus large que le seul aspect sani­taire que nous sommes confron­tés. (…) Nous entrons aujourd’hui, sous cou­vert d’un ‘état d’urgence sani­taire’, dans une phase de contrôle total de la popu­la­tion, un nou­vel ‘ordre sani­taire’ cal­qué sur la mise en place de ‘l’ordre sécu­ri­taire’ (…). Après l’instrumentalisation et la stig­ma­ti­sa­tion du jeune, for­cé­ment de ban­lieue, celle du ‘non-vac­ci­né’. Ain­si que l’ont mon­tré les phi­lo­sophes Bar­ba­ra Stie­gler et Gré­goire Cha­mayou, les pen­seurs du néo-libé­ra­lisme, de Lipp­man à Hayek, ont théo­ri­sé le prin­cipe d’un État fort, poli­cier et car­cé­ral, pour main­te­nir sous contrôle des popu­la­tions qui ris­que­raient de ne pas com­prendre ou accep­ter la condi­tion qui leur est assi­gnée. Nous nous y diri­geons à grands pas et, une nou­velle fois, celle qui se nomme encore la gauche, dans sa qua­si-tota­li­té, fait allé­geance ». En outre, ils estiment que « L’argumentation de Media­part est par ailleurs fal­la­cieuse car elle repose sur l’idée que le texte de Laurent Muc­chiel­li dif­fu­se­rait de ‘fausses infor­ma­tions’ : la rédac­tion de Media­part peut contes­ter l’interprétation que le socio­logue fait des chiffres qui appuient sa démons­tra­tion, il n’empêche que ceux-ci sont offi­ciels (…). Nous savons le pou­voir des mots : étendre la notion de ‘fausses nou­velles’, jusque-là réser­vée aux faits eux-mêmes, à leur inter­pré­ta­tion est por­teur des dérives poten­tielles les plus graves ». Et les auteurs de conclure que la cen­sure par Media­part est « un geste pro­pre­ment inouï : nous reven­di­quons de pou­voir lire des ana­lyses cri­tiques de la poli­tique sani­taire dans des médias « de gauche ». Media­part rejoint dans ce geste de cen­sure Face­book, You­Tube et l’ensemble des médias de pro­pa­gande gou­ver­ne­men­tale ».

On le voit, il est per­mis de pen­ser autre­ment que dans le béat confor­misme ambiant. Et nous sommes très nom­breux dans ce cas.

A pro­pos de l’innocuité des vac­cins anti-Covid

Même en s’y met­tant à huit, mes émi­nents col­lègues ne m’ont mani­fes­te­ment pas lu, ce qui certes per­met de gagner beau­coup de temps, mais est tout de même un peu gênant lorsque l’on se per­met de pro­fé­rer en public de telles injures.

Les deux articles sur la phar­ma­co­vi­gi­lance sont signés par six per­sonnes et non une seule. Les cinq autres auteurs sont deux col­lègues uni­ver­si­taires en infor­ma­tique (Emma­nuelle Darles) et en mathé­ma­tique (Vincent Pavan), une bio­lo­giste ancienne cher­cheuse à l’INSERM (Hélène Banoun), un méde­cin géné­ra­liste (Éric Ménat) et un phar­ma­cien hos­pi­ta­lier (Amine Umlil) qui est spé­cia­liste de phar­ma­co­vi­gi­lance. Mon nom appa­raît en pre­mier car je suis le prin­ci­pal rédac­teur, mais les cinq autres signa­tures ne sont pas là pour faire tapis­se­rie. Elles tra­duisent le fruit du tra­vail d’un petit groupe, comme pour la plu­part des articles que j’ai publiés sur la crise sani­taire depuis un an et demi. Mon enquête sur la ges­tion poli­ti­co-sani­taire de la crise du Covid a débu­tée en mars 2020. J’ai publié une soixan­taine d’articles (que j’appelle les « épi­sodes » de la série) et une tren­taine de col­lègues uni­ver­si­taires (de toutes dis­ci­plines) et de pro­fes­sion­nels de san­té (ambu­la­toires ou hos­pi­ta­liers). Je suis éga­le­ment le rédac­teur prin­ci­pal de cinq tri­bunes col­lec­tives, publiées entre sep­tembre 2020 et jan­vier 2021, qui ont ras­sem­blé à chaque fois entre 200 et 600 signa­taires, essen­tiel­le­ment des uni­ver­si­taires et des pro­fes­sion­nels de la san­té, du droit, de l’éducation et de la culture. Tout ceci est indi­qué sur la page du site Inter­net de mon labo­ra­toire sur laquelle il suf­fit de cli­quer. Mais il est évi­dem­ment infi­ni­ment plus facile de se défou­ler en quelques lignes et en reco­piant des sources de seconde voire de troi­sième main plu­tôt que d’étudier un peu sérieu­se­ment un dos­sier qui fait en réa­li­té plu­sieurs cen­taines de pages.

Venons-en à ce défou­le­ment. Mes huit cri­tiques n’ont en tout et pour tout qu’un seul argu­ment intel­lec­tuel : je ne com­pren­drais rien à l’imputabilité des effets indé­si­rables des vac­cins, mon rai­son­ne­ment ne serait donc même pas digne d’un étu­diant de pre­mière année de socio­lo­gie. Tiens donc. Véri­fions alors. Reli­sons ce que nous avons écrit dans ces deux articles qui dis­cutent en réa­li­té à chaque fois la ques­tion com­plexe de l’imputabilité. N’importe quel lec­teur hon­nête peut y consta­ter que nous avan­çons six argu­ments que je copie-colle sim­ple­ment ici :

1- « Sur tous les sites de phar­ma­co­vi­gi­lance du monde, on trouve les mêmes pré­cau­tions d’interprétation indi­quant que les décla­ra­tions d’effets indé­si­rables impu­tées à tel ou tel médi­ca­ment ne sont qu’une pré­somp­tion de cau­sa­li­té (impu­ta­bi­li­té). Cette pré­somp­tion est cepen­dant consi­dé­ra­ble­ment ren­for­cée lorsque les décès sur­viennent très rapi­de­ment après la vac­ci­na­tion, ce qui est le cas comme on le ver­ra avec les don­nées amé­ri­caines ».

2- « Il est évident qu’il est très dif­fi­cile de déter­mi­ner la cause exacte d’un effet indé­si­rable grave lorsque le malade pré­sente (ou pré­sen­tait s’il est décé­dé) des comor­bi­di­tés impor­tantes, ou lorsque son dos­sier médi­cal est insuf­fi­sam­ment connu. Le rai­son­ne­ment vaut d’ailleurs aus­si pour les morts répu­tés cau­sées par la covid [morts de la covid ou avec la covid ?]. Et c’est aus­si pour cette même rai­son que, quel que soit le médi­ca­ment concer­né (vac­cin ou autre), il ne faut jamais l’administrer uni­for­mé­ment mais bien au cas par cas en fonc­tion de l’état de san­té géné­ral de la per­sonne et des éven­tuelles spé­ci­fi­ci­tés de son his­toire médi­cale ».

3- « En matière de mor­ta­li­té, la preuve ultime de l’imputabilité qu’est la répé­ti­tion du même symp­tôme à la suite de la même médi­ca­tion ne peut par défi­ni­tion pas être four­nie (on ne meurt qu’une fois…) ».

4- Qu’on le veuille ou non, « il existe des faits (des effets indé­si­rables graves sont consta­tés dans les heures et les jours qui suivent un acte médi­cal) et il n’est pas pos­sible de s’en débar­ras­ser d’un revers de la main au pré­texte que la cau­sa­li­té directe (a for­tio­ri unique) n’est pas éta­blie. C’est un peu comme si on vou­lait contes­ter l’existence d’un homi­cide au motif que l’on n’a pas encore trou­vé le cou­pable. Les décla­ra­tions de phar­ma­co­vi­gi­lance rela­tives aux effets indé­si­rables graves de la vac­ci­na­tion sont là, il faut les inter­pré­ter et non ten­ter de les cacher sous le tapis ».

5- « On ver­ra que la com­pa­rai­son avec d’autre médi­ca­ments montre qu’il se passe bel et bien quelque chose d’inédit pour ces vac­cins géné­tiques anti-covid ». Car nous avons éga­le­ment prou­vé par la com­pa­rai­son avec d’autres pays et avec les vac­cins contre la grippe saisonnière.

6- « Autre exemple sai­sis­sant de par­ti-pris : à la fin du mois de mars 2020, il avait suf­fi de 3 cas de décès (liés en réa­li­té à des auto-médi­ca­tions sur­do­sées) remon­tés par la phar­ma­co­vi­gi­lance pour déclen­cher en France une tem­pête poli­ti­co-média­tique sur le thème de la dan­ge­ro­si­té de l’hydroxychloroquine. En d’autres termes, pour la plu­part des jour­na­listes [et de cer­tains socio­logues, donc], les sta­tis­tiques sani­taires sont indis­cu­tables quand elles vont dans le sens de la nar­ra­tion offi­cielle, mais elles deviennent sou­dai­ne­ment dis­cu­tables lorsqu’elles contre­disent cette même nar­ra­tion. Cette mal­hon­nê­te­té intel­lec­tuelle devrait sau­ter aux yeux ».

J’ai beau réflé­chir, je ne vois pas quoi ajou­ter. En revanche, je serais curieux de connaître les publi­ca­tions scien­ti­fiques m’ayant mani­fes­te­ment échap­pées, qui per­met­tant à mes émi­nents col­lègues d’affirmer que la pro­ba­bi­li­té (que les effets indé­si­rables graves voire mor­tels décla­rés par les méde­cins à la phar­ma­co­vi­gi­lance et attri­bués aux vac­cins le soient effec­ti­ve­ment) est « infi­ni­té­si­male ». Cela me ras­su­re­rait sur leur « com­pé­tence pro­fes­sion­nelle ».

Quand la socio­lo­gie de salon perd le contact avec le réel

Je ter­mi­ne­rai par quatre argu­ments que je crois importants.

1) Sur la civi­li­té qui fait tel­le­ment défaut à ce genre de diatribe

« Incom­pé­tence pro­fes­sion­nelle », même pas « le niveau d’un étu­diant de pre­mière année », grave atteinte à « la répu­ta­tion de notre dis­ci­pline », « fraude », « bali­vernes »… Pour­quoi m’insulter, cher(e)s col­lègues ? Ne savez-vous donc pas par­ler nor­ma­le­ment ? Comme des gens civi­li­sés ? Acces­soi­re­ment, connais­sez-vous mon CV avant de me traî­ner dans la boue ? Ce lan­gage est effa­rant, il tra­duit une grave et révé­la­trice inca­pa­ci­té à maî­tri­ser ses émo­tions. On y reviendra.

Dra­pés dans leur hau­tain mépris, mes huit émi­nents détrac­teurs ne res­pectent donc pas les règles déon­to­lo­giques élé­men­taires de la dis­pu­ta­tio scien­ti­fique. Ont-ils pris réel­le­ment connais­sance de mon tra­vail ? On vient de voir que non. M’ont-ils écrit pour m’interroger sur mon tra­vail ? Jamais. Ont-ils mani­fes­té l’envie de débattre dans un sémi­naire ou un autre cénacle uni­ver­si­taire quel­conque ? Jamais. A l’image des jour­na­listes sans doute trop heu­reux de les publier (on sait com­bien j’ai cri­ti­qué le trai­te­ment de la crise sani­taire par le jour­nal Le Monde notam­ment, et ce jour­nal s’est bien gar­dé de me pré­ve­nir et de me pro­po­ser un droit de réponse), mes col­lègues pra­tiquent la ten­ta­tive d’assassinat à dis­tance. C’est tel­le­ment plus confor­table. Ce fai­sant, ils se mettent au niveau de ce qui s’étale tous les jours sur des réseaux sociaux comme Twit­ter deve­nus le lieu d’une lutte d’influence sau­vage où tous les coups sont per­mis. Cette façon de faire bafoue les règles les plus élé­men­taires de la civi­li­té et de la déon­to­lo­gie universitaire.

2) Sur le « complotisme »

Mes savants don­neurs de leçons pra­tiquent allè­gre­ment le pro­cès d’intention et l’invective gra­tuite. Me voi­là donc « com­plo­tiste ». Je me per­mets de leur conseiller la lec­ture de mon article du 16 novembre 2020 inti­tu­lé « Le com­plo­tisme pour les nuls ». Cette expres­sion est deve­nue à la fois un fourre-tout pour caser toute forme de cri­tique et une sorte de point God­win qui sert à dis­cré­di­ter glo­ba­le­ment une per­sonne pour mieux évi­ter d’avoir à dis­cu­ter pré­ci­sé­ment ses argu­ments. L’étape sui­vante consiste à sug­gé­rer que la per­sonne a des accoin­tances avec l’extrême droite, quand les pré­ten­dus débat­teurs n’utilisent pas l’arme ultime consis­tant à accu­ser les gens d’antisémitisme (comme cer­tains s’amusent actuel­le­ment à le faire sur la page que me consacre le site wiki­pe­dia). Tout ceci non seule­ment n’est pas sérieux, mais est de sur­croît insul­tant et dif­fa­ma­toire. Le vrai conspi­ra­tion­nisme est une forme de pen­sée magique visant à expli­quer le réel par le jeu de forces occultes cachées. Ceci n’a stric­te­ment rien à voir avec l’analyse socio­lo­gique que je déve­loppe pour ana­ly­ser la construc­tion de la nar­ra­tion offi­cielle que j’appelle « la doxa du covid » et dont j’analyse les acteurs et les dis­cours dans un autre épi­sode (cen­tral) de la série (21 février 2021).

3) Sur les sources d’information de mes détracteurs

J’aimerais deman­der à mes huit savants accu­sa­teurs quelles sont leurs sources pour mettre ain­si en cause mon tra­vail. Leur article n’en men­tionne que trois, deux sources jour­na­lis­tiques (une dépêche type fact-check de l’AFP et la décla­ra­tion de la rédac­tion de Media­part contre mon article) et un article d’un site Inter­net inti­tu­lé Conspi­ra­cy Watch. Ce site m’a en effet consa­cré tout un article à charge pour m’assimiler en fin de compte à l’extrême droite sous pré­texte qu’untel ou untel repren­drait ici ou là tel ou tel de mes pro­pos. De la part d’un site qui a sou­te­nu depuis un an et demi (avec d’autrescomme Jérôme Four­quet, direc­teur du pôle opi­nion et stra­té­gies d’en­tre­prises à l’I­FOP) que l’hypothèse de l’accident de labo­ra­toire à Wuhan rele­vait du com­plo­tisme, cela fait sou­rire (voir notre ana­lyse). Il s’agit d’un site assu­rant mani­fes­te­ment avant tout la pro­mo­tion per­son­nelle de son créa­teur, un cer­tain Rudy Reichs­tadt que l’Observatoire du néo-conser­va­tisme pré­sen­tait en 2013 comme « un oppor­tu­niste de la galaxie néo-conser­va­trice », un « expert auto­pro­cla­mé », « proche de BHL », « dis­ciple de Pierre-André Taguieff et très proche de Caro­line Fou­rest », « c’est sur­tout le jeu des réseaux qui lui a per­mis d’exis­ter ». Plus récem­ment, Le Monde Diplo­ma­tique a racon­té éga­le­mentcom­ment « il s’impose dans les médias en tant qu’expert ès théo­ries du com­plot. Il mul­ti­plie les entre­tiens et les tri­bunes dans Le Monde, Libé­ra­tion, Le Pari­sien, etc. Quand les uni­ver­si­taires Gérald Bron­ner et Pierre-André Taguieff ne sont pas libres, c’est lui qu’on invite pour com­men­ter les der­nières élu­cu­bra­tions sur tel ou tel atten­tat ». Pas­cal Boni­face, Fré­dé­ric Lor­don, Jean Zie­gler et bien d’autres ont ain­si eu à subir ses attaques géné­ra­le­ment pleines de mau­vaise foi et d’a­mal­games. Cha­cun juge­ra si M. Reichs­tadt est ou non plus cré­dible que moi en matière de lutte contre l’ex­trême droite.

J’en pro­fite pour dire de façon géné­rale que ce chan­tage per­ma­nent à l’extrême droite est non seule­ment pro­fon­dé­ment ridi­cule me concer­nant (j’ai com­bat­tu l’extrême droite toute ma vie, mon der­nier livre paru en mars 2020 est tout entier diri­gé contre cette idéo­lo­gie) mais aus­si et sur­tout très dan­ge­reux sur le double plan intel­lec­tuel et poli­tique. Il s’agit en réa­li­té de la stra­té­gie du pou­voir exé­cu­tif actuel que de se poser pour 2022, comme il l’a déjà fait en 2017, en rem­part contre l’extrême droite. Se dire de gauche et reprendre à son compte cette rhé­to­rique revient donc à se tirer une balle dans le pied. De gauche intel­lec­tuelle et poli­tique, il n’y en aura bien­tôt plus du tout si cha­cun se jette ain­si dans les bras du pou­voir actuel. Que des intel­lec­tuels se droi­tisent en vieillis­sant n’est hélas pas ori­gi­nal. Mais que la direc­tion d’un syn­di­cat comme Sud Édu­ca­tion (qui titre un com­mu­ni­qué récent « Pour la vac­ci­na­tion, contre l’extrême droite ») ne le com­prenne pas est juste atter­rant. Et il n’est pas le seul.

4) Sur la socio­lo­gie de salon et « la répu­ta­tion de notre discipline »

Résu­mons : huit socio­logues qui n’ont jamais publié le moindre tra­vail empi­rique sur l’analyse de la crise sani­taire et de sa ges­tion poli­tique, ni sur la phar­ma­co­vi­gi­lance, m’injurient et me dif­fament sur le fon­de­ment d’un seul argu­ment (je ne com­prends rien à la cau­sa­li­té) et des infor­ma­tions tirées de deux cou­pures de presse et d’un article d’un site Inter­net qui ne vaut pas tri­pette. Ose­rais-je dire que c’est très faible intel­lec­tuel­le­ment ? Et que cela res­semble davan­tage à un règle­ment de compte qu’à une cri­tique scien­ti­fique ? Que vous ai-je donc fait de si insup­por­table, cher(e)s collègues ?

Certes, bien que n’étant nul­le­ment oppo­sé à la vac­ci­na­tion en soi, je cri­tique en revanche ce que j’appelle l’idéologie vac­ci­nale qui, comme toute idéo­lo­gie, divise stu­pi­de­ment le monde en amis en enne­mis (pro et anti). Certes encore, je cri­tique ce lais­ser-pas­ser sani­taire incroya­ble­ment dis­cri­mi­na­toire (prin­cipe d’égalité entre les citoyens) en indi­quant de sur­croît qu’il n’a aucun fon­de­ment épi­dé­mio­lo­gique puisque la vac­ci­na­tion ARNm ne garan­tit pas de la conta­mi­na­tion ni de la trans­mis­sion du virus (ce qui est juste un fait, que l’on connaît, ou pas). Certes enfin, je sou­tiens que les quatre vac­cins ARNm fabri­qués en urgence par les indus­triels pour pro­fi­ter de l’aubaine finan­cière ont des effets indé­si­rables plus nom­breux et plus graves qu’aucun autre vac­cin uti­li­sé mas­si­ve­ment ces trente der­nières années. Et j’en conclus que la moindre des pré­cau­tions serait donc de réser­ver ces vac­cins aux per­sonnes réel­le­ment mena­cées par les formes graves de Covid et de décré­ter de toute urgence un mora­toire pour toutes les autres caté­go­ries de la popu­la­tion, dans l’attente de don­nées et d’analyses plus appro­fon­dies. Je l’ai écrit, je le main­tiens et je suis prêt à le défendre devant n’im­porte qui. Alors, est-ce un crime, un sacri­lège, qui jus­ti­fie que l’on sou­haite me brû­ler en place publique ? Peut-être après tout, mais dans ce cas ces socio­logues me per­met­tront de leur répondre qu’ils ne font à mes yeux qu’incarner les méca­nismes de domi­na­tion idéo­lo­gique des élites et les pres­sions de confor­mi­té que je mets en lumière dans mon ana­lyse, qu’ils sont ain­si de bons petits sol­dats de la doxa, et qu’ils rejoignent la liste de ces intel­lec­tuels (voire une pré­cé­dente polé­mique) pre­nant le risque d’être, peut-être, consi­dé­rés dans le futur comme ayant été en quelque sorte les idiots utiles d’une vaste opé­ra­tion idéologico-commerciale.

Mais peut-être aus­si y a‑t-il autre chose qui per­mette de com­prendre cette haine ? A vrai dire, pour cer­tains, je me doute de la réponse. J’ai déjà eu l’occasion de dire ce que je pen­sais de la socio­lo­gie de salon de l’un d’entre eux (voi­là qu’il me fait à mon tour le coup du « dan­ger socio­lo­gique » !). Cer­tains sont pro­ba­ble­ment par ailleurs des sou­tiens poli­tiques de l’actuel pré­sident de la Répu­blique (je remarque que trois d’entre eux étaient au fameux dîner de l’Élysée le 18 mars 2019, y ser­vant de décor ou de cau­tion), ce qui est évi­dem­ment leur droit mais n’est pas mon cas. Enfin, j’ai sans doute aus­si le mal­heur de m’inspirer régu­liè­re­ment de Pierre Bour­dieu pour ana­ly­ser doxas et socio­di­cées dans cette affaire. Or cha­cun sait com­bien au moins quatre autres de mes huit accu­sa­teurs ne cessent de régler leurs comptes avec Bour­dieu même long­temps après sa mort. Et l’on devi­ne­ra que je trouve cela pitoyable. Je n’ai pas connu Bour­dieu et je ne suis pas de votre géné­ra­tion. Je tente sim­ple­ment de faire mon métier de socio­logue et mon devoir d’intellectuel enga­gé sur la ges­tion poli­ti­co-sani­taire de cette crise, comme je l’avais fait aupa­ra­vant à plu­sieurs reprises, par exemple sur les émeutes de 2005 ou sur le mou­ve­ment des gilets jaunes de 2018 – 2019.

Comme plu­sieurs d’entre vous, je ne me suis jamais sen­ti can­ton­né à un micro-domaine de spé­cia­li­té. Mais je ne pra­tique pas la socio­lo­gie de salon. Au cours de mon enquête en cours, comme déjà dit, j’ai inter­viewé une cin­quan­taine de méde­cins et de cher­cheurs, publié une soixan­taine d’articles et une bonne tren­taine de col­lègues (tous « com­plo­tistes » et « incom­pé­tents » aus­si du coup ?), pas­sé des semaines à ana­ly­ser des don­nées sta­tis­tiques. Bref, j’ai beau­coup tra­vaillé sur la ges­tion poli­ti­co-sani­taire de cette crise. Pas vous que je sache (mais j’attends avec grand inté­rêt vos publi­ca­tions sur le sujet). Alors la moindre des hon­nê­te­tés intel­lec­tuelles et des civi­li­tés serait de prendre au sérieux ce tra­vail avant de pré­tendre por­ter sur lui un juge­ment glo­bal, a for­tio­ri aus­si cari­ca­tu­ra­le­ment lapi­daire. A vrai dire, j’aimerais beau­coup pou­voir débattre davan­tage avec des col­lègues socio­logues, dans le cadre d’un sémi­naire de recherche par exemple. Mais là, fran­che­ment, avec un lan­gage aus­si violent, des sources aus­si super­fi­cielles et une argu­men­ta­tion aus­si faible, croyez-vous être cré­dibles dans votre pré­ten­tion à sau­ve­gar­der la « répu­ta­tion de notre dis­ci­pline » ? Je crains fort, au contraire, que ce genre de règle­ments de compte ne convainque que celles et ceux qui par­tagent vos petites émo­tions har­gneuses, et fasse en défi­ni­tive plus de tort que de bien à notre discipline.