BERNANOS L’ECOLOGIE FACE AU MODERNISME

BERNANOS L’ECOLOGIE FACE AU MODERNISME

Par Fré­dé­ric POTRETTI

Nous n’assistons pas à la fin natu­relle d’une grande civi­li­sa­tion humaine, mais à la nais­sance d’une civi­li­sa­tion inhu­maine qui ne sau­rait s’é­ta­blir que grâce à une vaste, à une immense, à une uni­ver­selle sté­ri­li­sa­tion valeurs de la vie. Car, en dépit de ce que j’écrivais tout à l’heure, il s’agit beau­coup moins de cor­rup­tion que de pétri­fi­ca­tion. » (Georges Ber­na­nos, La France contre les robots)


Ber­na­nos est aus­si un apôtre de l’écologie dans son com­bat contre la socié­té méca­nique, à l’image de Léon Bloy, Simone Weil, Gabriel Mar­cel, Nico­las Ber­diaëff. Il s’insurge contre cette socié­té décli­nant vers un monde de « robots » : « dévo­rée par ses méca­niques comme une bête malade par ses poux ». Cette marche en avant de la tech­nique mène la socié­té vers la catas­trophe. Il se retrouve ain­si comme d’autres écri­vains comme Jean Gio­no, Gene­voix, Jules Romains, Charles Peguy… La den­si­té comme le nombre des machines, comme les tech­niques tou­jours plus sophis­ti­quées ne sont pas sans consé­quences sur la vie en socié­té. Une cer­taine stan­dar­di­sa­tion de celle-ci tend à dis­ci­pli­ner de plus en plus l’individu à son rythme méca­nique. La rapi­di­té de l’évolution tech­no­lo­gique amène des ques­tion­ne­ments quant à l’assujettissement de l’homme à la machine. Est-ce que la fin de l’homme sera impo­sée par les machines ?
« Ils ont mul­ti­pliés les machines et la mul­ti­pli­ca­tion des machines pose chaque jour de nou­veaux pro­blèmes plus dif­fi­ciles à résoudre, dont cha­cun marque une étape vers le para­dis exé­crable où la liber­té ne sera plus qu’une ano­ma­lie mons­trueuse, un phé­no­mène patho­lo­gique, où la liber­té d’un seul indi­vi­du devra être consi­dé­rée comme une menace redou­table pour la col­lec­ti­vi­té tout entière ». Cet escla­vage dans un hori­zon plus ou moins loin­tain demeure notre pré­oc­cu­pa­tion essen­tielle, à la vue de ce qui se passe. L’homme au ser­vice de la machine où celle-ci au ser­vice de l’homme, reste bien la ques­tion. Tout le monde y répond rapi­de­ment et faci­le­ment mais les faits comme l’observation semblent contra­rier la logique natu­relle de la réponse…


« Hei­deg­ger y montre que l’essence de la tech­nique n’est pas seule­ment, comme le croyaient ses pres­ti­gieux audi­teurs, la pro­vo­ca­tion envers la nature, sa « mise en demeure » comme l’a dit Pierre Bou­tang : elle accom­plit aus­si l’exil de la phi­lo­so­phie grecque hors de son sol natal, ache­vant ain­si le mou­ve­ment d’éloignement des ori­gines que repré­sente la méta­phy­sique. C’est, au sens propre, l’Occident, le déclin de la pen­sée grecque, du seul moment phi­lo­so­phique de l’histoire humaine. A l’inquiétude sou­le­vée par ce lent pro­ces­sus peut seul répondre un recours mys­té­rieux à « ce qui nous sauve », au risque d’une trans­cen­dance sacrée, à ce que Hei­deg­ger appelle encore « la pié­té de la pen­sée » … (Jean Védrines, « Ber­na­nos contre les robots », avril 1998).


Seule­ment voi­là, un autre sou­ci sur­vient dans l’oligarchie tech­ni­cienne ame­nant cet état de fait : « petite aris­to­cra­tie d’ingénieurs et de poli­ciers… grâce au contrôle de toutes les sources de pro­duc­tion de l’énergie, à la fois du Tra­vail et des tra­vailleurs… ». Loin de reje­ter la tech­nique dont les apports amènent un confort appré­ciable dans nos vies, il s’agit de contrô­ler comme de maî­tri­ser celle-ci afin de ne pas glis­ser dans une faci­li­té nous détrui­sant à plus ou moins longue échéance. C’est avec intel­li­gence qu’il faut gérer celle-ci et non glis­ser dans une dépen­dance qui abou­ti­ra imman­qua­ble­ment à « l’abrutissement » de l’homme. Que devien­dra l’homme dans ce monde ? « Un robot vivant sur un petit bout d’âme atro­phiée de robot au cœur d’insecte plus labo­rieux et plus féroce que les four­mis ». Cette tech­nique aug­mente « mons­trueu­se­ment son pou­voir », lorsqu’on trans­forme la pla­nète en un : « gigan­tesque labo­ra­toire, dans le but de faire ser­vir à son confort, à son bien-être, à son ava­rice et à ses plai­sirs des forces natu­relles redou­tables qui ne sont nul­le­ment à la dimen­sion de l’homme mais à celle du colos­sal uni­vers, on devrait com­prendre qu’on s’expose à jouer le rôle du curieux qui cir­cule à tâtons par­mi les câbles d’une cen­trale d’énergie élec­trique sur la porte de laquelle est écrit en grosses lettres : « Dan­ger de mort »». C’est toute la dif­fé­rence avec le retour aux temps pri­mi­tifs à la manière de Ghan­di ou Lan­za del Vas­to. La tech­nique fait par­tie de l’évolution de la socié­té humaine, tout est dans la phi­lo­so­phie que l’on y met, comme des bar­rières de la conscience : « Que fuyez-vous donc ain­si ? », s’écrie Ber­na­nos : « Hélas ! c’est vous que vous fuyez, cha­cun de vous se fuit lui-même, comme s’il espé­rait cou­rir assez vite pour sor­tir enfin de sa gaine de peau ». La socié­té actuelle est gui­dée par un mon­dia­lisme inon­dant l’humanité de besoins fic­tifs sus­ci­tés à force de publi­ci­tés inci­ta­tives : « n’est qu’une colos­sale entre­prise en vue de dis­traire à tout prix, par des inven­tions méca­niques, une huma­ni­té trop récem­ment ampu­tée pour ne pas souf­frir de l’organe qu’elle a per­du. Sa machi­ne­rie la dis­trait – dis­tra­here – la dis­trac­tion deve­nue néces­si­té la pousse à mul­ti­plier sa machi­ne­rie, cercle infer­nal que rien ne semble devoir rompre jusqu’à ce que soit défi­ni­ti­ve­ment tarie cette vie inté­rieure qui fai­sait de l’homme un ani­mal reli­gieux ». C’est le sens de notre éthique, retrou­ver ce fameux che­min per­du de l’élévation que nous avons quit­té par confort, en pre­nant celui de la perte des âmes pour le maté­ria­lisme. Ce che­min, que Régine Per­noud par ses tra­vaux sur le monde médié­val comme ceux de Marie Made­leine Mar­tin dans « Les doc­trines sociales en France », prit une autre direc­tion, chan­geant la men­ta­li­té comme la spé­ci­fi­ci­té de notre peuple, se détour­nant du monde invi­sible au pro­fit du visible maté­ria­liste. Les « ingré­dients » qui y aidèrent furent, l’apport mas­sif de l’or d’Amérique, la décon­si­dé­ra­tion des hommes (les Amé­rin­diens…) comme l’esclavage, la Réforme reli­gieuse qui modi­fia l’essence même du but dans la vie sur terre. Comme le disait Paul Vale­ry dans une cita­tion que nous repre­nons sou­vent, tel­le­ment elle ins­pire notre espé­rance : « La véri­table tra­di­tion n’est pas de refaire ce que les autres ont fait mais de trou­ver l’es­prit qui a fait ces grandes choses et qui en ferait de toutes autres en d’autres temps ». Alors oui disons-le, la misère morale est liée à un défaut de croyance, le tota­li­ta­risme est une « mala­die de l’homme dé spi­ri­tua­li­sé, comme le goitre est une mala­die de l’homme dévi­ta­mi­ni­sé ». Les valeurs dis­pa­raissent comme le beau, le bien au pro­fit de l’utile, sou­vent laid car dépour­vue de grâce comme de recherche de beau­té. La civi­li­sa­tion est malade, l’homme y est réduit, années après années, au rang d’objet, numé­ro­té, condi­tion­né comme enré­gi­men­té dirait Prou­dhon : « Être gou­ver­né, c’est être, à chaque opé­ra­tion, à chaque tran­sac­tion, à chaque mou­ve­ment, noté, enre­gis­tré, recen­sé, tari­fé, tim­bré, toi­sé, coté, coti­sé, paten­té, licen­cié, auto­ri­sé, apos­tillé, admo­nes­té, empê­ché, réfor­mé, redres­sé, cor­ri­gé. C’est, sous pré­texte d’u­ti­li­té publique, et au nom de l’in­té­rêt géné­ral, être mis à contri­bu­tion, exer­cé, ran­çon­né, exploi­té, mono­po­li­sé, « concus­sion­né, » pres­su­ré, mys­ti­fié, volé ; puis, à la moindre résis­tance, au pre­mier mot de plainte, répri­mé, amen­dé, vili­pen­dé, vexé, tra­qué, hous­pillé, assom­mé, désar­mé, gar­rot­té, empri­son­né, fusillé, mitraillé, jugé, condam­né, dépor­té, sacri­fié, ven­du, tra­hi, et pour comble, joué, ber­né, outra­gé, désho­no­ré. Voi­là le gou­ver­ne­ment, voi­là sa jus­tice, voi­là sa morale ! ».

à suivre…


F. PORET­TI-Wink­ler (http://boutique-royaliste.fr)