Chan­ger l’homme

Chan­ger l’homme

Par Fré­dé­ric Winckler

Les tra­di­tion­na­listes : « crurent trop sou­vent lut­ter contre des obs­tacles éphé­mères, contre des adver­saires pas­sa­gers, contre des des­truc­tions sans len­de­main ; ils crurent se trou­ver pla­cés dans une guerre aux limites pro­chaines, qui leur per­met­trait donc de refu­ser le plus sou­vent le com­bat, de s’en tenir éloi­gnés par dégoût et par mépris. 

Là où il aurait fal­lu des che­va­liers du XIIe siècle, bar­dés de leur bou­clier sans fêlure, bran­dis­sant leur épée aux côtés de leur croix, pour for­cer le nou­veau monde bar­bare à tenir compte de leur pré­sence sal­va­trice, il n’y eut sou­vent que des pri­vi­lé­giés nos­tal­giques, des doc­tri­naires hau­tains, des tra­di­tio­na­listes momi­fiés ou aigris, des « pro­phètes du pas­sé » reclus dans l’immobilisme et sur­tout d’incorrigibles dis­cou­reurs, de ces hommes dont Dru­mont devait dire un jour « qu’ils croyaient avoir agi quand ils avaient par­lé » (M. M. Mar­tin) (ou par­ta­gé une idée sur Facebook) …

« Pen­dant que tout un monde se désa­gré­geait, pen­dant que l’histoire, entraî­née dans une « accé­lé­ra­tion » ver­ti­gi­neuse, fai­sait s’écrouler en quelques décen­nies deux mille ans de socié­té chré­tienne » (M. M. Martin)Il fal­lut beau­coup de temps et de nom­breuses capi­tu­la­tions des élites pour arri­ver où nous en sommes aujourd’hui.

L’esprit des bâtis­seurs de cathé­drales lais­sa place à l’être super­fi­ciel, le jouis­seur, le consom­ma­teur, le voyeur, l’intéressé, le par­ve­nu, bref che­min déca­dent d’une liber­té morte en peau de cha­grin vers le robot huma­noïde de demain. 

Ce bou­le­ver­se­ment pro­fond de l’esprit a inver­sé le sens des valeurs et touche toutes les couches de la socié­té. Le doute de l’autorité, de la hié­rar­chie, de la dis­ci­pline, le sens de la parole, les dogmes, les règles de vie, la spi­ri­tua­li­té, bref l’exception fran­çaise qui fai­sait jadis la qua­li­té des hommes, de la che­va­le­rie et cela encore au XVIIIème siècle dis­pa­raissent peu à peu. 

Cela conti­nue­ra néan­moins mais ne sera plus le reflet d’une socié­té entière mais le fait de quelques-uns. Dans la pré­face du livre de Paul Hazard (La crise de la conscience euro­péenne) réa­li­sé par Pierre Pal­pant, on y lit : « Quel contraste ! Quel brusque pas­sage ! La hié­rar­chie, la dis­ci­pline, l’ordre que l’au­to­ri­té se charge d’as­su­rer, les dogmes qui règlent fer­me­ment la vie : voi­là ce qu’ai­maient les hommes du dix-sep­tième siècle. 

Les contraintes, l’au­to­ri­té, les dogmes, voi­là ce que détestent les hommes du dix-hui­tième siècle, leurs suc­ces­seurs immé­diats. Les pre­miers sont chré­tiens, et les autres anti­chré­tiens ; les pre­miers croient au droit divin, et les autres au droit natu­rel ; les pre­miers vivent à l’aise dans une socié­té qui se divise en classes inégales, les seconds ne rêvent qu’é­ga­li­té. Certes, les fils chi­canent volon­tiers les pères, s’i­ma­gi­nant qu’ils vont refaire un monde qui n’at­ten­dait qu’eux pour deve­nir meilleur : mais les remous qui agitent les géné­ra­tions suc­ces­sives ne suf­fisent pas à expli­quer un chan­ge­ment si rapide et si déci­sif. La majo­ri­té des Fran­çais pen­sait comme Bos­suet ; tout d’un coup, les Fran­çais pensent comme Vol­taire : c’est une révolution… » 

Et plus loin : « Il s’a­gis­sait de savoir si on croi­rait ou si on ne croi­rait plus ; si on obéi­rait à la tra­di­tion, ou si on se révol­te­rait contre elle… 

L’hé­ré­sie n’é­tait plus soli­taire et cachée ; elle gagnait des dis­ciples, deve­nait inso­lente et glo­rieuse. La néga­tion ne se dégui­sait plus ; elle s’é­ta­lait. La rai­son n’é­tait plus une sagesse équi­li­brée, mais une audace cri­tique… On relé­guait le divin dans des cieux incon­nus et impé­né­trables ; l’homme, et l’homme seul, deve­nait la mesure de toutes choses ; il était à lui-même sa rai­son d’être et sa fin… 

Il fal­lait édi­fier une poli­tique sans droit divin, une reli­gion sans mys­tère, une morale sans dogmes. Il fal­lait for­cer la science à n’être plus un simple jeu de l’es­prit, mais déci­dé­ment un pou­voir capable d’as­ser­vir la nature ; par la science, on conquer­rait à n’en pas dou­ter le bon­heur. Le monde ain­si recon­quis, l’homme l’or­ga­ni­se­rait pour son bien-être, pour sa gloire, et pour la féli­ci­té de l’a­ve­nir… qu’à peu près toutes les idées qui ont paru révo­lu­tion­naires vers 1760, ou même vers 1789, s’é­taient expri­mées déjà vers 1680. 

Alors une crise s’est opé­rée dans la conscience euro­péenne entre la Renais­sance, dont elle pro­cède direc­te­ment et la Révo­lu­tion fran­çaise, qu’elle pré­pare, il n’y en a pas de plus impor­tante dans l’his­toire des idées. A une civi­li­sa­tion fon­dée sur l’i­dée de devoir, les devoirs envers Dieu, les devoirs envers le prince, les « nou­veaux phi­lo­sophes » ont essayé de sub­sti­tuer une civi­li­sa­tion fon­dée sur l’i­dée de droit : les droits de la conscience indi­vi­duelle, les droits de la cri­tique, les droits de la rai­son, les droits de l’homme et du citoyen… » Et encore « …de même qu’on intro­dui­sit alors dans la socié­té un ferment d’a­nar­chie, en oppo­sant la ver­tu pri­mi­tive du sau­vage aux erreurs et aux crimes de la civi­li­sa­tion. Ces années rudes et denses, toutes rem­plies de que­relles et d’a­larmes, et lourdes de pen­sée, n’en ont pas moins leur beau­té propre. 

A suivre ces vastes mou­ve­ments, à voir les masses d’i­dées se désa­gré­ger pour se refor­mer ensuite sui­vant d’autres modes et d’autres lois, à consi­dé­rer nos frères humains cher­chant cou­ra­geu­se­ment leur route vers leurs des­tins incon­nus, sans jamais se lais­ser décou­ra­ger ni abattre, on éprouve je ne sais quelle émo­tion rétrospective ». 

Nous pour­rions aller plus loin en consta­tant que la dis­pa­ri­tion du res­pect, de la cour­toi­sie, du ser­vice, de l’éducation, de la tenue, sont les consé­quences tar­dives de ce mal pro­fond qui gan­grène nos vies com­mu­nau­taires détruites. « Ce qui avait été, au temps de Vol­taire, le triomphe de l’esprit déni­grant et iro­nique, atta­quant néan­moins tou­jours sur le ter­rain des idées, devient désor­mais une orga­ni­sa­tion méca­nique et froi­de­ment cal­cu­lée pour ser­vir des inté­rêts. » (M.M.Martin) Ce nou­veau méca­nisme de pen­sée amè­ne­ra les fran­çais à agir en oppo­si­tion avec la pen­sée de leur père. 

On est loin de tout com­plot our­di par des loges mais plu­tôt d’un état d’esprit sur lequel les loges bâti­ront et diri­ge­ront de nou­velles idées, réflexes et sys­tèmes poli­tiques. La dégra­da­tion de la pen­sée chré­tienne d’Occident com­men­ça à flé­chir bien avant l’arrivée des loges, que l’on situe vers 1715 – 1721. 

Ces socié­tés de pen­sée se sont mul­ti­pliées parce que l’esprit du temps leur était favo­rable et cela cor­res­pon­dait aux attentes de l’opinion publique d’alors. Ces socié­tés de pen­sée, loges, clubs, cafés, salons, struc­tu­re­ront ces « déviances » deve­nant attrayantes et feront force de lois auprès du peuple qui les accepte parce qu’en fait, il en est l’initiateur. Ces idées fausses, parce que cor­rom­pus par le mer­can­ti­lisme nais­sant, ont conta­mi­né, telle une mala­die ce rythme évo­lu­tif, détour­né du sens natu­rel, social et tra­di­tion­nel du monde médié­val : « La psy­cho­lo­gie même de notre peuple en a été trans­for­mée… »(M. M. Mar­tin). Ces idées dites « nou­velles », furent le fruit du déve­lop­pe­ment vicié de la pen­sée, contraire à l’élévation, la gran­deur d’esprit et aux valeurs de nos pères. 

C’est ain­si que les orga­ni­sa­tions qui détruisent la France, béné­fi­cient d’un silence, voire d’une appro­ba­tion popu­laire empê­chant toute orga­ni­sa­tion saine dési­rant reprendre les rênes de notre des­ti­née. « Il est frap­pant que, pen­dant plu­sieurs siècles, les doc­trines sub­ver­sives s’étaient heur­tées chez nous à la monu­men­tale soli­di­té de la socié­té de l’Ancien Régime, avec ses familles cen­trées sur la mai­son, bien qua­si immor­tel domi­nant les pas­sions fluc­tuantes des indi­vi­dus ; avec ses pro­fes­sions orga­ni­sées à par­tir de la notion d’intérêt com­mun entre employeurs et employés, du res­pect, aus­si, d’idéal pro­fes­sion­nel trans­cen­dant la notion de bas pro­fit ; avec son orga­ni­sa­tion poli­tique, héri­tière à la fois de Rome, gar­dienne du Droit, et de la che­va­le­rie médié­vale exal­tant les notions de ser­vice et de fidé­li­té… »(M. M. Mar­tin). Bref, lorsque les élites démis­sionnent, la socié­té se dirige alors, vers ses bas ins­tincts qui mènent les peuples à la mort, c’est-à-dire, à l’auto des­truc­tion de toute socié­té policée. 

On met en place des lois anti­so­ciales et anti­na­tu­relles qui détruisent toute vie orga­ni­sée, alors que d’autres lois pour­raient fleu­rirent et pros­pé­rer. Ce fut le cas avec les liber­tés (répu­bliques) mul­tiples qui gar­nis­saient jadis, notre terre de France.La perte de repères engendre les idées fausses qui amènent une per­ver­sion de la pen­sée. Cela entraîne des idées floues, inexactes, lais­sant libre cours aux pul­sions qui ne sont plus contra­riés par l’apprentissage dans une vie com­mu­nau­taire, un ensei­gne­ment et des réflexes édu­ca­tifs cohérents. 

Celles-ci cor­res­pondent à une demande, une mode, une volon­té. « Après 1789, la socié­té se désa­grège, de façon très peu appa­rente d’abord, puis à par­tir de 1860 de manière frap­pante… Les doc­trines ne se heur­te­ront donc plus au rem­part d’un ordre qua­si intan­gible, mais vien­dront accé­lé­rer une anar­chie qui abou­ti­ra à la véri­table dis­so­lu­tion éta­lée aujourd’hui sous nos yeux. » (M. M. Mar­tin) D’où un échec cui­sant pour des par­ti­sans de la tra­di­tion qui ne pour­ront aller contre ces nou­veau­tés, tant qu’ils n’ont plus le consen­sus popu­laire. « L’obscurcissement du monde vient de l’atrophie puis de la céci­té spi­ri­tuelle des hommes »(C. Levalois). 

Ce pro­blème existe depuis la nuit des temps, il est dans l’homme. Le com­por­te­ment exté­rieur de tout indi­vi­du reflète l’âme inté­rieure. Le peuple est consen­tant à son mal­heur, comme « les peuples ont les gou­ver­ne­ments qu’ils méritent » disait Riva­rol. Si les loges pro­li­fèrent, si l’anti-France pros­père, c’est que le corps social est malade. Les bac­té­ries se mul­ti­plient sur un corps en décom­po­si­tion. Pour­tant s’il exis­tait encore le « bon sens » popu­laire de jadis, toute ten­ta­tive de péné­tra­tion et d’implantation seraient vouées à l’échec dans une socié­té saine, com­po­sée d’élites libres et res­pon­sables, pro­tec­trices du corps social. 

Nous ne pou­vons soi­gner une mala­die sans en atta­quer les causes. « Le pro­ces­sus de cette dis­so­lu­tion aura été de pair avec l’influence de plus en plus impor­tante de la bour­geoi­sie d’affaires, grande triom­pha­trice de 1789, à la fois contre le pou­voir royal, contre la noblesse ter­rienne et contre le peuple lui-même. Au len­de­main de la Grande Révo­lu­tion, seule une cer­taine par­tie de la classe bour­geoise vit res­tau­rer et même accroître ses pri­vi­lèges : la noblesse et le cler­gé avaient per­du les leurs ; le peuple était bles­sé à mort par la sup­pres­sion des cor­po­ra­tions et des auto­no­mies locales ou provinciales. 

La haute bour­geoi­sie, au contraire, a conquis en 1789 cette place qu’elle avait cher­ché pen­dant si long­temps à arra­cher aux autres pri­vi­lé­giés ; de plus, elle a ins­ti­tué dans les assem­blées révo­lu­tion­naires, un sys­tème élec­to­ral don­nant pré­pon­dé­rance au pou­voir de l’argent (elle affir­me­ra ce sys­tème, dans toutes les Assem­blées de la Res­tau­ra­tion, où le suf­frage cen­si­taire consa­cre­ra la supré­ma­tie des déten­teurs de biens). 

Gri­sée par son pou­voir gran­dis­sant, la bour­geoi­sie d’argent voit bien­tôt dans la monar­chie le seul enne­mi qui défende l’intérêt géné­ral contre ses inté­rêts par­ti­cu­liers ; les débuts du XIXe siècle sont rem­plis par ce conflit entre le monde de la finance et une auto­ri­té royale héroï­que­ment accro­chée pour la der­nière fois à la grande tâche capé­tienne : la défense de la nation contre les excès des féodalités … 

Et c’est l’argent, pre­nant une place pri­mor­diale dans la vie du pays, qui va per­ver­tir une par­tie de l’aristocratie, après avoir fait, de la haute bour­geoi­sie d’Ancien Régime, une caste plus impla­cable que celle des tyrans de la socié­té antique : c’est l’argent qui enfin, un jour, arra­che­ra le peuple lui-même à ses tra­di­tions sécu­laires de res­pect du tra­vail et de l’économie, à sa désin­vol­ture moqueuse, à son mépris joyeux envers les forces maté­rielles, pour faire naître un trou­peau sans réac­tion devant la main­mise de l’Etat parce qu’il aura été préa­la­ble­ment anni­hi­lé par le goût du confort » »(M. M. Martin). 

Le peuple de France nage dans l’hédonisme, le sub­jec­ti­visme, bref une super­fi­cia­li­té qui le mène vers le néant. Pour­quoi être contre le socia­lisme si au préa­lable on ne détruit pas la racine du mal, qui est le libé­ra­lisme ? Allons-nous repro­cher à l’Islam ses pro­grès alors que nous avons lais­sé un vide spi­ri­tuel, déser­té nos Eglises et renié notre foi comme négli­gé le sacri­fice de nos ancêtres, sur ce che­min qui nous conduit vers l’abime ?

Le sys­tème sait bien que rien ne bou­le­ver­se­ra son pou­voir tant que la socié­té de consom­ma­tion « noie­ra » le peuple dans un confor­misme entraî­nant l’abdication lente de nos spé­ci­fi­ci­tés citoyennes et humaines. « Mais si cer­taines socié­tés et cer­taines nations ont don­né le spec­tacle, à maintes époques, de l’ordre sage, de l’équilibre et de la pros­pé­ri­té, il faut donc que le triomphe du bien soit pos­sible, il faut donc que l’homme ait le pou­voir de vaincre le mal ou du moins de limi­ter ses méfaits. Et ain­si, pour que, depuis 1789, les doc­trines de sagesse et d’ordre n’aient jamais eu d’influence, que celles de mort aient conti­nû­ment triom­phé, pour que tous les sur­sauts en faveur des résur­rec­tions aient été étouf­fés ou voués à l’échec, il faut que l’effort des « réac­tion­naires » ait été, quelque peu, ou irra­tion­nel, ou mal­adroit, ou désor­ga­ni­sé, ou mené trop fai­ble­ment, car la noci­vi­té même des doc­trines triom­phantes aurait dû les anni­hi­ler bien sou­vent, mal­gré les for­mi­dables moyens de suc­cès mis à leur ser­vice » (M. M. Martin). 

Tant que le pain sera sur la table, sym­bo­li­sé par l’époque romaine « du pain et des jeux », les rayons des super­mar­chés pleins, la télé­vi­sion en fonc­tion, l’essence dis­po­nible, de l’énergie et de l’eau dans les robi­nets ain­si qu’un mini­mum d’argent dis­tri­bué pour vivre et consom­mer, rien ne bou­ge­ra. Seule une crise chan­ge­ra les choses, lorsque l’on aura faim et froid, plus d’argent, lorsque l’on aura plus rien, Alors le peuple réflé­chi­ra et remet­tra peut être en cause ce qui jusqu’à main­te­nant l’a entraî­né dans un doux escla­vage. « …Sou­li­gner l’incroyable lâche­té ou sot­tise des « bien-pensants ». 

Qu’on lise Dru­mont, Péguy, Léon Bloy ou Ber­na­nos et l’on voit que leurs verges s’en vont frap­per cer­taines « auto­ri­tés sociales » défaillantes, douillet­te­ment abri­tées dans leur confort ou leurs pré­ju­gés, ou leurs rou­tines, et qui n’ont point su peser de toute leur puis­sance, au moment oppor­tun, sur le pla­teau de la balance où mou­raient, en com­bat­tant, des héros que per­sonne ne sou­te­nait dans leur effort de réac­tion. « Quelle déplo­rable armée il nous faut conduire ! » écrit Mon­ta­lem­bert à Veuillot, au milieu du XIXe siècle, en par­lant des catho­liques de l’époque »(M. M. Martin).FW (Pro­jet de socié­té, à suivre)