L’offensive turque se déploie en Syrie

L’offensive turque se déploie en Syrie

Par Antoine de Lacoste

Erdo­gan a mis sa menace à exé­cu­tion. Les ter­ri­toires du nord de la Syrie d’où les Amé­ri­cains se sont reti­rés, font l’objet depuis deux jours de pilon­nages de l’artillerie et de l’aviation. Dans le même temps des chars et des troupes ont péné­tré en ter­ri­toire syrien. Selon le jour­na­liste du Figa­ro Georges Mal­bru­not, 4 chars turcs ont été détruits par les kurdes qui opposent une farouche résistance.

Les pre­miers morts sont annon­cés par les bel­li­gé­rants eux-mêmes : 4 sol­dats turcs, une ving­taine de civils turcs tués dans des vil­lages fron­ta­liers par l’artillerie kurde ; du côté des YPG (nom du mou­ve­ment com­bat­tant kurde), une ving­taine de morts ain­si qu’une dizaine de civils.

Cette offen­sive, atten­due mal­gré les très nom­breuses pres­sions inter­na­tio­nales, a pour but de cou­per en deux le ter­ri­toire auto­nome que les kurdes se sont attri­bué au nord de la Syrie sous pro­tec­tion amé­ri­caine. Le gou­ver­ne­ment syrien a tou­jours pro­tes­té contre cette occu­pa­tion étran­gère dou­blée d’une auto­no­mie à laquelle il n’a jamais consenti.

Cer­tains vil­lages conquis par l’armée turque et ses sup­plé­tifs syriens en quelques heures, n’ont oppo­sé aucune résis­tance. Ce sont ceux de peu­ple­ment arabe et non kurde. Le conten­tieux est lourd dans cette région entre arabes et kurdes : ces der­niers sont hon­nis en rai­son de leur bru­ta­li­té ; ils n’ont pas hési­té à dépla­cer plu­sieurs mil­liers d’habitants de leurs vil­lages pour y ins­tal­ler des kurdes à leur place. Ces méthodes, en vigueur depuis que l’armée syrienne n’est plus là, ont sou­vent été sou­li­gnées par des obser­va­teurs et des jour­na­listes, mais les pays occi­den­taux ont tou­jours feint d’ignorer ce que tout le monde sait.

C’est le résul­tat d’un mani­chéisme deve­nu, dans ce conflit comme dans bien d’autres (les Serbes le savent bien), le mode de rai­son­ne­ment de nos diri­geants. Il y a les gen­tils et les méchants, sans nuance. Depuis le début de la guerre en Syrie, les « rebelles » sont gen­tils (sauf Daech) tout comme les kurdes. Les méchants sont les Syriens qui ne veulent pas deve­nir isla­mistes et les Russes, prin­cipe de base.

On ne sait pas encore jusqu’où veulent aller les Turcs. L’idée consis­te­rait à se ména­ger une bande de ter­ri­toire de quelques kilo­mètres de pro­fon­deur tout le long de la fron­tière, d’y ins­tal­ler une par­tie des 3 mil­lions de réfu­giés qui encombrent la Tur­quie et de repous­ser les kurdes au-delà. Un tel scé­na­rio, c’est en tout cas celui annon­cé par Erdo­gan depuis long­temps, impli­que­rait là aus­si des dépla­ce­ments de population.

Conscients du dan­ger auquel ils sont main­te­nant confron­tés, les kurdes ont pris contact avec les Russes afin qu’ils leur servent d’intermédiaire auprès des Syriens, dont ils demandent main­te­nant la pro­tec­tion. Une telle offre avait déjà été faite par la Rus­sie. Les Syriens avaient don­né leur accord pour une négo­cia­tion qui impli­quait évi­dem­ment la fin de l’autonomie kurde et le retour de l’armée syrienne. Sous la pres­sion amé­ri­caine les kurdes avaient refusé. 

Aban­don­nés main­te­nant par leur pro­tec­teur, comme c’était pré­vi­sible, les kurdes se tournent vers ceux qui ont gagné la guerre et qui, eux, ne par­ti­ront pas.

Quelle que soit son issue, cet affron­te­ment tur­co-kurde risque fort de pro­fi­ter à la Rus­sie et, au-delà, à la Syrie qui n’a qu’un objec­tif : recon­qué­rir l’intégralité de son territoire.