Laurent Dandrieu
« Le bien commun national a été sacrifié à un pseudo bien commun universel. »

3 questions à… Laurent Dandrieu, écrivain et rédacteur en chef Culture de Valeurs Actuelles, qui a prononcé une conférence au camp Maxime Real del Sarte 2017 sur l’Église et l’immigration

 

AF2000. Quel est le discours de l’Église aujourd’hui vis-à-vis des vagues migratoires ?

Laurent Dandrieu. Théoriquement, notamment dans son catéchisme, l’Église catholique reconnaît à la fois le droit à émigrer si l’on ne dispose plus des ressources vitales et de la sécurité dans son propre pays, et le droit des États à restreindre l’immigration s’ils estiment la charge trop lourde. Mais, concrètement, les discours des différents papes depuis Jean XXIII ont progressivement absolutisé le droit à migrer, devenu un droit humain fondamental, tandis que les migrations de masse sont vues comme un plan de Dieu pour arriver à « l’unité de la famille humaine » ; et d’autre part les pays d’accueil ne sont guère mentionnés que pour les inciter à un accueil toujours plus large. Le récent message du pape François, qui fait de l’accueil des migrants un impératif moral obsessionnel depuis le début de son pontificat, est typique de cette dérive. En affirmant que la sécurité personnelle des migrants doit toujours primer sur la sécurité nationale, en réclamant pour les clandestins les mêmes droits que pour les migrants légaux, François piétine la doctrine traditionnelle du bien commun, qui veut que celui-ci ne puisse exister que dans « l’état tranquille de la Cité » (le nom que saint Thomas d’Aquin donne à la sécurité nationale), ce qui suppose un consentement à l’autorité politique, donc au respect de la loi, et que le bien de tous ne puisse pas être sacrifié au bien de quelques-uns. En fait le souci de la stabilité et de la cohésion des pays d’accueil a presque complètement disparu du discours pontifical, ce qui rend la charité qu’il prône complètement illusoire, car la plongée des nations européennes dans le chaos ne profitera évidemment à personne. Le bien commun national a été sacrifié à un pseudo bien commun universel, qui n’est plus la simple collaboration des nations sur des problèmes mondiaux, mais une utopie universaliste et sans-frontiériste qui ne peut aboutir qu’à l’anarchie.

AF2000. Un message d’accueil inconditionnel est-il le seul discours que l’Église peut tenir sur l’immigration aujourd’hui ?

LD. La référence que j’ai faite à saint Thomas d’Aquin prouve à l’évidence que non. Sur les traces de la théologique classique, il faudrait revenir à un vrai souci du bien commun, respectueux des nations, et à une conception authentiquement catholique de la charité, en se rappelant qu’elle doit être prudente (ne pas risquer l’effondrement de la maison en l’ouvrant à tous les vents), efficace (ne pas promettre plus qu’on ne peut tenir), juste (ne pas déshabiller Pierre pour habiller Paul), hiérarchisée (nos plus proches ont un droit de priorité). L’Église pourrait aussi aisément rompre avec l’idéologie du tout-migratoire en se rappelant que le souci des populations des pays pauvres n’implique pas nécessairement que leur bien-être à venir se trouve chez nous. Chargé du dicastère pour le développement humain intégral, le cardinal ghanéen Peter Turkson appelait d’ailleurs il y a quelques mois à « fermer les robinets » de l’immigration, en soulignant que l’objectif était de faire en sorte que les migrants n’aient plus besoin de quitter leur pays.

AF2000. Existe-t-il une conception spécifique de l’identité dans le catholicisme ?

LD. Le catholicisme a toujours appelé les hommes à la fraternité universelle, mais aussi reconnu, dans la lignée de la philosophie aristotélicienne, que l’homme a besoin de médiations, et que cet apprentissage de l’universalité ne peut se faire, pour lui, que dans le cadre des communautés naturelles, et notamment de ce cadre politique qu’est la Cité, Cité qui aujourd’hui s’incarne dans les nations. C’est pourquoi l’Église a toujours affirmé que les hommes devaient porter un amour de prédilection à leur patrie, sans craindre que cette prédilection entre en conflit avec la fraternité universelle : au contraire, elle y conduit. Pour la doctrine catholique traditionnelle, le souci de son identité nationale n’est pas du tout une forme d’égoïsme matériel, il est au contraire une nécessité spirituelle. Jean-Paul II a été particulièrement clair là-dessus, lui qui disait que la nation est la communauté « la plus importante dans l’histoire spirituelle de l’homme ». Ce qui lui permettait d’affirmer que « la défense de l’identité nationale a aussi une valeur religieuse ». Dans la vision catholique traditionnelle, il n’y a d’ouverture à l’autre et d’accomplissement spirituel possibles que dans le cadre d’une identité nationale particulière, fièrement assumée.