« La décons­truc­tion fou­cal­dienne couche avec tout le monde. »

« La décons­truc­tion fou­cal­dienne couche avec tout le monde. »

3 ques­tions à… Fran­çois Bous­quet, écri­vain et jour­na­liste, qui a pro­non­cé une confé­rence au Camp Maxime Real del Sarte 2017 sur la phi­lo­so­phie post-moderne

 

AF2000. Existe-t-il réel­le­ment un cor­pus d’auteurs ou d’idées qui don­ne­rait une phi­lo­so­phie post-moderne ?

Fran­çois Bous­quet. Il fau­drait d’abord s’entendre sur les termes. Le pro­blème du post­mo­der­nisme, c’est qu’il est voué à ne pas quit­ter l’horizon moderne comme l’indique sa pré­fixa­tion. Ce fai­sant, il passe à côté de cette chose radi­ca­le­ment nou­velle, née dans les années 1970 sur les ruines du struc­tu­ra­lisme : la décons­truc­tion, qui peut se pré­va­loir du titre d’école, même si c’est une anti-école. Les Amé­ri­cains lui ont don­née un nom : la French Theo­ry, constel­la­tion hété­ro­clite d’auteurs qui ont acquis sur les cam­pus US un sta­tut digne du Hall of Fame, le Temple de la renom­mée. Les Barthes, Fou­cault, Deleuze, Der­ri­da, Bau­drillard, etc. Comme cet angli­cisme l’indique, c’est un remake de la pen­sée fran­çaise, qui nous est reve­nue en boo­me­rang sous la forme d’une pen­sée pré­mâ­chée typi­que­ment amé­ri­caine et dont le poli­ti­que­ment cor­rect résume assez bien la nature. Mais la décons­truc­tion est autre­ment plus ambi­tieuse. En quoi consiste-t-elle ? En une vaste entre­prise de sub­ver­sion des normes, des conte­nus, des ins­tances de légi­ti­ma­tion et du sta­tut même de la réa­li­té. Pour para­phra­ser Der­ri­da, elle « fomente la sub­ver­sion de tout royaume ». Il n’y a plus de foyer légi­time de pou­voir. Il n’y a plus de peuple sou­ve­rain. Il n’y a plus d’autorité consa­crée. Tout ce sur quoi une socié­té se fon­dait, cultu­rel­le­ment et poli­ti­que­ment, est frap­pé d’illégitimité. Pareille à un pro­ces­sus d’érosion des sols, elle affecte la soli­di­té du monde. « Il est pos­sible de tra­ver­ser une rivière sur une poutre, pas sur un copeau », disait Dos­toïevs­ki. La post­mo­der­ni­té a cru pou­voir faire l’économie de la poutre. Seul émerge du nau­frage l’impératif de l’Autre : l’ouverture sans res­tric­tion, sans dis­cri­mi­na­tion, condi­tion de l’assomption occi­den­tale. Cette ouver­ture s’accompagne d’un éloge des marges, sexuelles chez Fou­cault, tex­tuelles chez Der­ri­da. La liqui­da­tion de la figure du père et de ses sub­sti­tuts cas­tra­teurs (la loi, l’Occident, le mâle blanc, l’oppresseur occi­den­tal – géné­ri­que­ment appe­lé domi­nant) en est la condi­tion préa­lable. La décons­truc­tion sera donc tout ensemble cri­tique de l’ethnocentrisme, du logo­cen­trisme, du pater­na­lisme, du phal­lo­cen­trisme – ce que Der­ri­da appelle le culte du « phal­lo­go­cen­trisme » (Logos et phal­lus) et par quoi l’Europe se carac­té­rise depuis Platon.

AF2000. La phi­lo­so­phie post-moderne est-elle néces­saire de gauche ? N’existe-t-il pas une post-phi­lo­so­phie de droite ?

FB. Elle pro­cède d’un gau­chisme ini­tial, mais elle est entrée en confluence avec le néo-libé­ra­lisme. Par­tie de Wood­stock, elle a iro­ni­que­ment ser­vi les des­seins de Wall Street selon l’une de ces ruses de la rai­son chères à Hegel. Son­gez que c’est dans L’Anti-Œdipe de Deleuze et Guat­ta­ri qu’on trouve l’éloge le plus déli­rant du tur­bo-capi­ta­lisme. Chez Fou­cault, c’est encore plus mani­feste. À tra­vers son œuvre, s’est opé­rée la jonc­tion du gau­chisme chic et du néo-libé­ra­lisme. Le propre de la décons­truc­tion fou­cal­dienne, c’est qu’elle n’appartient à per­sonne en propre, elle couche avec tout le monde, elle cir­cule comme un agent infec­tieux, de l’ultragauche aux ultra­li­bé­raux, le der­nier embal­le­ment du « maître ». Le néo­li­bé­ra­lisme offrait à Fou­cault une pro­messe d’atomisation sociale, d’insécurité cultu­relle, de désordre. Il retrou­vait dans le pro­ces­sus de « des­truc­tion créa­trice » l’équivalent du tra­vail de des­truc­tion-décons­truc­tion qu’il menait dans le champ phi­lo­so­phique : un mélange de déré­gu­la­tion, de décons­truc­tion­nisme et de constructivisme.

AF2000. L’œuvre de Fou­cault, libé­ra­tion ou destruction ?

FB. Pour les zom­bies pos­ti­den­ti­taires et liber­ta­riens de la Sili­con Val­ley, elle est assu­ré­ment libé­ra­tion de tous les dési­rs, à com­men­cer par celui d’en finir avec l’humain, dont Fou­cault – et il n’était pas le seul – annon­çait triom­pha­le­ment la dis­pa­ri­tion. Si on admet avec Max Weber que la moder­ni­té est un pro­ces­sus de désen­chan­te­ment du monde, le post­mo­der­nisme décrit le même pro­ces­sus de désen­chan­te­ment, mais de l’homme. Après s’être éman­ci­pé de Dieu, il s’agira de s’émanciper de l’homme, pour inau­gu­rer le règne du trans­mor­phisme et de la téra­to­lo­gie, la science des monstres. C’est cela le post­hu­ma­nisme ou le trans­hu­ma­nisme. Dans La Nou­velle Atlan­tide, Fran­cis Bacon avait don­né pour mis­sion à la science de « recu­ler les bornes de l’Empire humain ». Le post­mo­der­nisme veut nous conduire au-delà des bornes de l’homme. L’idéal d’émancipation per­dure, mais ici aus­si il s’est dépla­cé. Chez Fou­cault, il a pris la forme des « hommes infâmes » dont il a choi­si d’exalter la vie. Pour cela, il a inves­ti et légi­ti­mé toutes les formes de déviance avec pour ambi­tion d’ériger celle-ci en norme ultime : la norme de l’absence de normes, la norme de l’anormal. Ain­si a‑t-il inter­ver­ti l’agencement du nor­mal et du patho­lo­gique dans le des­sein de faire adve­nir l’Autre radi­cal, le tout autre, aus­si bien l’étrange que l’étranger. Ce que Jean Ras­pail a appe­lé Big Other, la vraie reli­gion du XXIe siècle.