Jean-Marie Le Méné
« Il faut rendre au politique la prééminence sur le scientifique. »

3 questions à… Jean-Marie Le Méné, président de la Fondation Jérôme Lejeune, qui a prononcé une conférence au camp Maxime Real del Sarte 2017 sur le corps menacé

 

AF2000. Quelles sont à votre avis les grandes étapes du processus de destruction des corps humains ?

Jean-Marie Le Méné. Sans remonter trop loin, il faut mentionner le dualisme cartésien qui a créé une séparation entre l’âme et le corps. Rompant ainsi avec l’unité de l’homme de la pensée médiévale. Cette pensée cartésienne a signé le début du passage du théocentrisme vers la pensée moderne qui est anthropocentrique. On doit aux philosophes du XVIIIe de s’être engouffrés dans la brèche ouverte par Descartes notamment avec le livre L’homme machine de La Mettrie. C’est la rupture avec une philosophie hétéronome, c’est-à-dire dotée d’un référentiel extérieur, vers une pensée autonome où l’homme dit qui il est, où il va. Il est l’architecte de lui-même. C’est la seconde étape avec une déperdition considérable de la protection de l’être humain. Ce n’était pas une période de tout repos, mais le statut de créature de Dieu garantissait des titres de noblesses que ne garantit pas la démocratie moderne qui redéfinit régulièrement à la baisse le statut d’être humain.

Après on passe de l’anthropocentrisme au bio-centrisme c’est-à-dire qu’en éliminant toute vision transcendante de l’homme on le réduit à ses particules élémentaires, à ses dimensions moléculaires. Il n’est donc pas grand’ chose de plus qu’une succession de gouttes d’eau. Donc faute d’être aussi performantes que Dieu, les théories du progrès ont pris racine et le Progrès a annoncé des promesses. Au XIXe on a le modèle du darwinisme qui inscrit l’être humain dans une grande succession du vivant où il ne se distingue plus de l’animal. Mais demain l’homme s’accomplira et se dépassera. La naissance des déboires du transhumanisme s’enracine dans ce contexte évolutionniste, rationnel et matérialiste de Darwin. Reste une dernière étape qui est le passage au technocentrisme dont les prémisses sont le transhumanisme avec cette illusion que le progrès et la technoscience pourront changer la nature de l’homme en le faisant passer dans une post-humanité. C’est la période d’aujourd’hui. Le mot même de transhumanisme vient de Julian Huxley en 1946. Après les deux conflits mondiaux, il faisait partie de ceux qui pensaient que l’humanisme était mort. Il a réhabilité un eugénisme de gauche non nazi qui s’est orienté vers le contrôle des populations. Après ça c’est la révolution des sixties avec 68 et ses philosophies du soupçon. Le transhumanisme est un produit de cette évolution issu de la technique, du droit et du marché qui se conjuguent pour faire advenir un homme nouveau.

AF2000. Sommes-nous encore dans la déconstruction ?

JMLM. Pour nos contemporains, pour la sphère politico-médiatique, nous ne sommes plus dans la déconstruction, mais déjà dans la reconstruction. Maintenant on reconstruit un monde nouveau avec un homme nouveau sans sexe, sans patrie, sans attache ni lien, qu’on maintient en vie ou non en fonction des modes du moment. Ce transhumanisme s’incarne très concrètement dans les techniques de l’industrie procréative qui nous font déjà passer dans une dimension post-humaine puisqu’on cherche à s’affranchir des limites de la nature pour augmenter l’homme. On technicise la procréation comme une activité lucrative. On est déjà dans cette dimension-là avec une connotation eugéniste très présente. On a une police des ventres, une sélection au faciès (les enfants trisomiques) et des exécutions sommaires (la quasi-totalité des enfants handicapés sont avortés). A chaque couple on pose la question de savoir si oui ou non ils laissent la vie qui vient d’être conçue. C’est bien la reconstruction d’un monde nouveau, fruit du désir, de la technique, du marché et du droit. La phase positive de la fabrication de l’enfant qu’on veut avoir succède à la phase négative où il s’agissait de supprimer l’enfant qu’on ne voulait pas avoir. La notion de limite n’a plus aucun sens.

AF2000. Comment savants et politiques peuvent chacun retrouver leurs places légitimes ?

JMLM. C’est toute la question. Où est le pouvoir ? Idéologiquement il est chez les savants, chez ceux qui détiennent la connaissance scientifique et technique. Ce qui nous fait rêver aujourd’hui, ce qui est commun, c’est l’idée de Progrès. C’est lui qui nous soigne, nous cajole et va nous augmenter. Il fait semblant de nous proposer le paradis sur terre. Le pouvoir est de fait chez les savants, plus chez les politiques. Il y a un désenchantement politique et les hommes politiques eux-mêmes ne sont pas les derniers à être désenchantés, eux qui ne font pas le poids face aux scientifiques. Quand on regarde le débat Juppé/Fillon, la question de l’avortement a été l’occasion d’une surenchère sur l’avortement où il s’agissait de paraître le plus moderne. La clef qui ouvre tout c’est le progrès. Il conviendrait de rendre à chacun son rôle et de rendre au politique la prééminence sur le scientifique. Si on doit demander l’avis au Scientifique, c’est toujours au Politique de décider. Il y a un abandon du domaine politique par les politiques eux-mêmes. La parole scientifique prime sur la décision politique et à l’occasion de chaque loi de bioéthique, tout le monde s’écrase : l’Etat prétend décider. Le scientifique dit qu’il va transgresser. Alors l’Etat cède et ne fait plus qu’encadrer la transgression. Le politique a perdu la main. Les scientifiques tiennent donc le haut du pavé avec l’appui des médias. Ce qui a entrainé un abandon du juge qui cède face aux « illégalités fécondes » avec en tête une conception anglo-saxonne du droit qui veut que celui-ci soit neutre et ne fasse qu’accompagner l’évolution de la société.