Argumentaire sur le libéralisme

1. Qu’est-ce que le libéralisme ?
2. Libéralisme, gouvernement et étatisme
3. Libéralisme et libertés
4. Géopolitique du libéralisme
5. Libéralisation et contrainte
6. Libéralisme et réalité
7. Alternative au libéralisme
8. Les penseurs du libéralisme
9. Bibliographie

1. Qu’est-ce que le libéralisme ?
Le libéralisme est né après les guerres de religion européennes du XVI°-XVII° siècles. À la racine des théories libérales, il y a l’intuition que laisser les hommes libres d’agir comme ils le veulent, en les contraignant le moins possible, est la meilleure manière de garantir la paix et donc la prospérité. Le libéralisme postule donc :

  • que l’homme possède des droits par nature, avant même toute existence sociale, avant même toute relation ;
  • que tout individu est absolument égal à tout autre, quel qu’il soit, indépendamment de toutes considérations géographiques, historiques, etc. ;
  • que l’homme doit être libre de tout penser, tout dire, tout faire ;
  • qu’il recherche son intérêt et que cette seule raison suffit à lui dicter sa bonne conduite.

Le libéralisme est fondamentalement individualiste et ses théoriciens se veulent concrets, factuels, empiriques. D’où leur défiance vis-à-vis de toutes notions métaphysiques, qui ne sont pas censées être opérationnelles mais en revanche déchainent les passions. Le moral et le religieux sont ainsi exclus de l’ordre du politique et relégués dans la sphère privée. La vérité est relative (la conscience et la bonne foi sont les seuls critères).

L’État ne doit être que le garant de cette liberté d’action, et rien ne peut prétendre imposer une conduite à quiconque, à moins que cette conduite ne contribue elle aussi à assurer la liberté. Le bien commun est déterminé par l’action de chacun… dans la mesure où s’établirait un consensus, par un mécanisme de compensation sociale. Le Marché (lieu théorique de cette compensation des échanges de toutes sortes) et le Droit (qui garantit les conditions de la compensation entre individus) sont les deux piliers de la société libérale.

Le libéralisme est loin de se borner au seul champ économique :

« J’ai défendu quarante ans le même principe, liberté en tout, en religion, en philosophie, en littérature, en industrie, en politique. » Benjamin Constant (1829)

« Le libéralisme est la doctrine qui fait de la liberté le principe fondamental par rapport à quoi tout doit s’organiser en fait, par rapport auquel tout doit se juger en droit. » Charles Maurras

2. Libéralisme, gouvernement et étatisme
Si l’individu est seul juge de ses intérêts et souverain quant à ses droits, l’État ne peut être que l’expression d’une volonté collective. « Le libéralisme advient en Europe quand le commandement du souverain, même éclairé, ne parvient plus à gouverner adéquatement la nation. Trop d’activités, et trop diverses, se sont développées pour que le commandement politique soit capable de les ordonner avec succès. Il apparaît qu’il serait bon de laisser les membres de la société le plus libres possible de faire valoir leurs droits et de chercher leur intérêt. Ce qui entraîne que les sujets, devenant citoyens, choisissent leur gouvernement, et que donc celui-ci devienne représentatif. » (Pierre Manent) La représentation, où les individus délèguent leur souveraineté, exige que tous soient représentés et donc que tous s’expriment sans considération de leur compétence mais au nom de la liberté d’opinion. Entre l’individu et l’État, rien ne doit empêcher cette expression. Tous les corps intermédiaires sont donc théoriquement supprimés au moment de l’expression de la souveraineté. Dans les faits, d’une part l’État s’arroge toute la souveraineté et contraint les individus à la respecter, d’autre part l’État recrée des corps intermédiaires à sa convenance, les “partenaires sociaux”, instances issues de la société et dont la représentativité n’est fonction que du bon vouloir de l’administration, qui ne tient pas compte de la représentation effective.

« Le libéralisme veut dégager l’individu humain de ses antécédences naturelles et historiques Il l’affranchit des liens de famille, des liens corporatifs et de tous les autres liens sociaux et traditionnels. Seulement, comme il faut vivre en société, et que la société exige un gouvernement, le libéralisme établira le gouvernement de la société en accordant un suffrage à chaque liberté et en faisant le compte de ces souverains suffrages… la volonté de la majorité devient dès lors un décret-loi contre lequel personne ni rien ne saurait avoir recours, si utile et si raisonnable, si précieuse et si sacrée que puisse être cette chose ou cette personne ». Charles Maurras

3. Libéralisme et libertés
La Liberté théorique que prétend garantir l’État libéral rentre en contradiction, dans la réalité, avec les actions des individus. Il apparaît que la fameuse rationalité que les penseurs libéraux prêtent à leur Homme idéal (qu’il soit gouverné ou non par son intérêt égoïste) n’aboutit jamais au vaste système de compensation social autorégulé qu’elle est censée produire, les intérêts des uns ne s’accordant pas avec ceux des autres et les inégalités de fait (bien plus réelles que l’Égalité théorique de chacun avec tous) produisant rapidement la domination du fort sur le faible. L’État libéral, dans sa volonté de ne considérer que des individus prétendument égaux, empêche les faibles de s’organiser – puisque leur organisation serait d’une part une abdication partielle de leur souveraineté individuelle, d’autre part créerait un déséquilibre entre individus théoriquement égaux – et laisse les forts agir sans entrave. La Liberté s’oppose aux libertés.

« Qu’est-ce qu’une liberté ? Un pouvoir. Celui qui ne peut rien du tout n’est pas libre du tout. Celui qui peut médiocrement est libre médiocrement. Celui qui peut infiniment est aussi libre infiniment. Une des formes du pouvoir, c’est la richesse. Une autre de ces formes, c’est l’influence, c’est la force physique, c’est la force intellectuelle et morale. Sur quoi s’exercent diversement ces pouvoirs divers ? Sur des hommes. Et ce pouvoir, à qui appartient-il ? A des hommes. Quand une liberté humaine se trouve au plus haut point, et qu’elle a rencontré d’humains objets auxquels s’appliquer et s’imposer, quel nom prend-elle ? Autorité. Une autorité n’est donc qu’une liberté arrivée à sa perfection. Loin que l’idée d’autorité contredise l’idée de liberté, elle en est au contraire l’achèvement et le complément. La liberté d’un père de famille est une autorité. La liberté d’une confession religieuse est une autorité. Ce sont des autorités que la liberté d’une association, la liberté d’une commune, d’une province déterminée. Quand on veut que l’État respect dans l’ordre économique l’initiative privée, on demande au fond qu’il respecte ce que Le Play nommait d’un si beau nom : les autorités sociales. Toutes les libertés réelles définies et pratiques sont des autorités. La liberté opposée à l’autorité, la liberté qui consiste à n’être point agi par les autres mais aussi à ne point agir, cette liberté neutre n’est pas conciliable avec la nature ni avec l’ordre de la vie ». Charles Maurras

Avec la mondialisation et le rêve d’un gouvernement mondial, ce principe d’une Liberté qui s’oppose aux libertés s’étend désormais aux nations, auxquelles les instances internationales dénient souveraineté ou même droit à l’existence.
« L’opinion gouvernante européenne me semble particulièrement dogmatique. Le dogme est le suivant : il n’y a que deux réalités respectables, l’individu et l’humanité. Toutes les réalités intermédiaires, c’est-à-dire toutes les associations et communautés dans lesquelles les hommes vivent effectivement, et d’abord les nations, sont dépourvues de légitimité propre. Elles sont donc essentiellement suspectes. Les nations n’ont en tout cas aucun droit à réclamer l’obéissance, ou seulement l’amitié de leurs membres. Elles sont destinées à disparaître avec les frontières, qui sont un attentat permanent contre l’unité humaine. Bien entendu, on ne peut rien fonder sur une telle doctrine […]. » Pierre Manent

4. Géopolitique du libéralisme
L’histoire de la pensée libérale se confond avec l’expansion du modèle culturel occidental, un modèle intégré : « Une philosophie politique : la démocratie ; un modèle économique : le libéralisme ; une alliance militaire : l’OTAN. » (Christian Harbulot). Une dérive politique qui n’est pas le résultat d’une lecture perverse des thèses libérales mais qui est clairement inscrite dans la pensée même des grands auteurs libéraux, tels Ricardo : « Chemin faisant, il apparaît que la richesse de la nation n’est pas destinée “à procurer au peuple un revenu abondant” mais qu’elle sert un autre objet, “le grand objet que se propose partout l’économie politique”, à savoir “augmenter la richesse et la puissance de la nation”. […] La “liberté naturelle” accordée au capitaliste n’est qu’un des instruments aux mains du législateur pour augmenter cette puissance. » (Shirine Saberan). Il est donc légitime d’assimiler au libéralisme tous les états qui profitent de ses thèses pour augmenter leur puissance, autant dans la domination qu’ils exercent sur leurs citoyens que dans celle qu’ils entendent exercer sur le monde. Hier tous les empires coloniaux, aujourd’hui les États-Unis, à la fois dans un hard power militaire (ex. marine, aviation) et un soft power économique (ex. traités) et culturel (ex. langue).

La promotion de la démocratie, du libéralisme et des droits de l’homme n’est qu’un prétexte pour justifier une domination économique et une gestion des conflits qui impose de déstabiliser le monde pour que l’Amérique soit en paix. La géopolitique du libéralisme est moins l’expansion intellectuelle de son modèle que l’extension de la zone d’influence américaine dans le monde. La La La France n’a rien à gagner, au contraire, se situer dans ce sillage.

« La volonté de paix, la croyance dans une croissance durable et l’aspiration à un bien-être individuel ont pris le dessus sur la nécessité de la vigilance par rapport à l’imprévisible : la chute de l’empire soviétique, la transformation de la Chine en puissance économique conquérante et le risque de désagrégation de notre potentiel économique vital. » Christian Harbulot

5. Libéralisation et contrainte
Le libéralisme entend libérer l’homme de lui-même pour le restaurer dans les pleins droits de son individu, droits inaliénables précédant son existence sociale et opposables à toute société constituée où ces droits ne seraient pas reconnus. Et le libéralisme entend borner le rôle de l’État à garantir la libre jouissance des droits de chacun. Le libéralisme raisonne donc à partir d’un individu théorique qui n’existe pas, qui n’est héritier de rien, qui n’est citoyen que du monde, qui ne peut être contraint par rien, et fait de l’État le seul garant de sa liberté, une liberté si absolue qu’il convient même de détruire tout ce qu’il imagine pour se protéger, association, syndicat, corporation, frontières, régions, nations, etc., qui sont potentiellement autant de structures intermédiaires oppressives. Le libéralisme a donc abouti à créer :

  • d’une part le plus vaste système de contrôle social jamais vu, tous les États et leurs émanations internationales s’étant transformés en autant d’agents sociaux et moraux “défendant” les libertés admises,
  • d’autre part des structures libérales nationales et internationales qui produisent continûment des lois impérieuses, appliquées avec minutie et sévérité, réglant la vie de chacun jusque dans la sphère privée,
  • enfin des individus qui poussent la logique libérale dans ses limites et assimilent chaque désir à un droit, chaque impossibilité de réalisation à une inégalité et chaque inégalité à une injustice que l’État doit réparer.

La libéralisation de la vie sociale, économique culturelle, religieuse, économique, politique est une lente et infinie dérive vers toujours plus de droits théoriques, entrainant autant de contraintes, dans un impossible équilibre.

« D’où la notion du centre dans les assemblées, du raisonnable centre, qui tient la balance égale entre les extrêmes et défend la propriété et la famille avec la religion, par exemple, en souscrivant d’avance à tous les assauts passés, présents et futurs, donnés à la propriété, à la famille et à la religion. Il y a là, à la fois l’indice d’une faiblesse mentale et le signe d’un tempérament craintif ». Léon Daudet

6. Libéralisme et réalité
Les libéraux n’hésitent jamais à dire que le véritable libéralisme n’est pas celui qu’on peut observer, de même que les communistes assurent que les régimes de Staline et Mao n’étaient pas vraiment communistes, de même que les commentateurs, musulmans ou non, assurent que tout ce qui se fait au nom de l’islam n’est pas islamique. Dans tous les cas, on peut plutôt considérer que la pertinence du modèle se mesure à ses effets, et qu’une théorie économique, un système politique, une pensée philosophique, qui génèrent immanquablement des effets pervers et des pratiques biaisées ont forcément des contradictions internes qui n’ont pas été raisonnées ; bref, que le système est faux.

7. Alternative au libéralisme
Dans l’ordre politique :

La monarchie traditionnelle, héréditaire, antiparlementaire et décentralisée est l’alternative à l’État libéral. Car la vraie question reste celle du bien commun, et du meilleur gouvernement pour l’assurer. Le moins qu’on puisse dire est que le XIX° et le XX° siècle n’ont pas fait la preuve que les états libéraux ou socialistes aient garanti ce bien commun, ni même qu’ils l’aient cherché. Si la question initiale du libéralisme est d’inventer la meilleure forme de gouvernement pour prévenir la société des maux qui la détruisent, alors la monarchie, qui garantit à la fois la continuité nationale, la permanence de l’État, et son indépendance, est la réponse. Le roi peut jouer un authentique rôle d’arbitre entre des individus naturellement inégaux, historiquement inégaux, géographiquement inégaux. Protecteur des républiques françaises, le roi favorise l’équilibre des pouvoirs et les libertés sociales, territoriales, culturelles.

Dans l’ordre économique :

La doctrine sociale de l’Église est l’alternative. L’Église condamne l’idéologie libérale, à de nombreuses reprises, au même titre que le marxisme : « Un chrétien ne peut adhérer ni à l’idéologie marxiste […], ni à l’idéologie libérale qui croit exalter la liberté individuelle en la soustrayant à toute limitation, en la stimulant par la recherche exclusive de l’intérêt et de la puissance, et en considérant les solidarités sociales comme des conséquences plus ou moins automatiques des initiatives individuelles, et non comme un but et un critère majeur de la valeur de l’organisation sociale. » (Paul VI, Octogesima adveniens, 1971). L’Église dénonce la prétendue égalité des contractants et les effets pervers du marché qui produit des iniquités et surtout considère que rien ne doit échapper à la logique marchande, au risque de vendre le corps, affamer les populations en spéculant sur les produits agricoles ou restreindre l’accès à l’eau. L’Église promeut une solidarité, non pas fondée sur les sentiments mais sur des risques affrontés et subis en commun. « La solidarité signifie avant tout se sentir tous responsables de tous, elle ne peut donc être seulement déléguée à l’État. » (Benoit XVI, Caritatis in veritate, 2009).

Elle défend la propriété privée (terre, outils de production), droit naturel et non pas social (mais qui pour autant ne peut constituer un droit inconditionnel et absolu) surtout si elle peut être accordée au plus grand nombre et non pas concentrée en quelques mains, et veut que la propriété publique ne soit pas laissée entre les mains des personnes privées. Elle rappelle le primat du travail sur le capital et promeut la participation au profit et au pouvoir dans les entreprises. Bref, elle tient la balance égale entre actions individuelles et rôle de l’État, dans une perspective unique, assurer le développement de la personne humaine.

8. Les penseurs du libéralisme
Le libéralisme, sans remonter à l’antiquité, se reconnaît de nombreux pères et commentateurs, français, anglais, américains…

  • En philosophie politique, Machiavel, Tocqueville, Montesquieu, Jean-Baptiste Say, Rousseau, Maine de Biran, Herbert Spencer, Benjamin Constant, Bertrand de Jouvenel, Karl Popper, Raymond Aron, Ayn Rand, Pierre Manent…
  • En économie, Malthus, Adam Smith, Turgot, David Ricardo, John Stuart Mill, Murray Rothbard, Friedrich Hayek…

La question du libéralisme (du “gouvernement au nom de la valeur liberté”) traverse en fait toute la pensée politique occidentale depuis le XVIII°, en Europe comme aux États-Unis, le socialisme se posant comme une alternative au libéralisme, assimilé aux modes de gouvernement des puissances dominantes jusqu’à l’avènement de l’URSS.

9. Bibliographie

Pour avoir une vision complète, actuelle et historique de la pensée libérale :

-Matthieu Laine
Dictionnaire du libéralisme, Larousse, 2012 [très complet et très libéral] http://www.lesechos.fr/11/04/2012/LesEchos/21163-046-ECH_aux-sources-du-liberalisme.htm

Pour connaître les penseurs actuels qui ouvrent de nouvelles perspectives entre libéralisme et socialisme :

-François Huguenin
Résister au libéralisme – les penseurs de la communauté, CNRS, 2009

-William Cavanaugh
Être Consommé [« Being Consumed: Economics and Christian Desire »], éditions de L’Homme nouveau, 2007

-Pierre Manent
Les métamorphoses de la cité – Essai sur la dynamique de l’occident. Flammarion, 2010

-Jean-Claude Michéa
L’empire du moindre mal – Essai sur la civilisation libérale, Flammarion, 2007
La double pensée – Retour sur la question libérale, Flammarion, 2008
Les mystères de la gauche : de l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu, Flammarion, 2013