Libé­ra­lisme et liber­tés – C.Maurras

Libé­ra­lisme et liber­tés – C.Maurras

Démo­cra­tie et peuple

(Plu­sieurs lec­teurs ont bien vou­lu me deman­der de recueillir et de tirer à part quelques pages publiées dans la Gazette de France du 3 sep­tembre 1905. Les voi­ci à peu près telles quelles, sauf cor­rec­tions ou éclair­cis­se­ments de pure forme et deux ou trois cita­tions de textes qui font image.)

Un col­la­bo­ra­teur du Peuple Fran­çais, le jour­nal de M. l’abbé Gar­nier, a repro­duit sous ce titre légè­re­ment iro­nique : « C’est clair » les lignes sui­vantes déta­chées d’un article de moi : « …J’ajouterai, pour être abso­lu­ment clair, que c’est par dévoue­ment aux liber­tés réelles que nous excluons abso­lu­ment tout libé­ra­lisme : comme c’est par res­pect et par amour du peuple que nous excluons toute démo­cra­tie ».

Là-des­sus, mon confrère ano­nyme ajoute, en termes fort cour­tois, que ce que je trouve abso­lu­ment clair lui paraît « mal­heu­reu­se­ment » bien obs­cur. Ce mal­heur est pos­sible, et je le regrette. Je n’imagine pour­tant pas que l’on puisse for­mu­ler en termes plus nets l’opposition de la doc­trine libé­rale, ou libé­ra­lisme, et des liber­tés réelles, concrètes, pra­tiques, ni qu’on puisse décla­rer moins obs­cu­ré­ment l’incompatibilité du bien réel du peuple avec la démo­cra­tie conçue comme doc­trine ou comme ins­ti­tu­tion…

Cette anti­no­mie, il est vrai, cette oppo­si­tion, j’en conviens, je me conten­tais de les affir­mer : je n’en four­nis­sais pas la démons­tra­tion. Mais celle-ci a été don­née mille fois par d’autres, par moi-même, et l’on ne peut pas tou­jours se recom­men­cer. Si tou­te­fois cette répé­ti­tion peut conve­nir au rédac­teur du Peuple fran­çais, je suis à ses ordres.

I – LE LIBERALISME

Le libé­ra­lisme est la doc­trine poli­tique qui fait de la Liber­té le prin­cipe fon­da­men­tal par rap­port auquel tout doit s’organiser en fait, par rap­port auquel tout doit se juger en droit. Je dis que le libé­ra­lisme sup­prime donc en fait toutes les liber­tés. Libé­ra­lisme égale des­po­tisme. Je le démontre.

En reli­gion

Dans l’ordre reli­gieux, la liber­té-prin­cipe, peut tout admettre, hors l’aliénation de la liber­té, d’elle-même. Un homme qui aliène sa liber­té per­son­nelle n’est plus homme, dit la phi­lo­so­phie libé­rale. Il a per­du son rang, sa digni­té. Mais objec­te­ra-t-on, il fit acte de liber­té en immo­lant sa liber­té ? Il n’avait pas ce droit de l’immoler. La liber­té, c’est l’intangible. «  Pas de liber­té contre la liber­té. » Dès lors, point de vœux monas­tiques. Dès lors, point de Congré­ga­tions. C’est le sophisme pro­tes­tant des Renou­vier et des Buis­son. Mais qu’on y prenne garde : ce rai­son­ne­ment est sophis­tique parce que le point de départ est faux : il n’est point vrai que la liber­té soit un prin­cipe fon­da­men­tal. Mais si la pré­misse était vraie, la conclu­sion le serait aus­si. C’est très logi­que­ment, très rigou­reu­se­ment que M. Buis­son a déduit la loi de 1901 du prin­cipe libé­ral. Dans le prin­cipe libé­ral, la liber­té des ordres reli­gieux serait chose immo­rale. Dans le prin­cipe libé­ral, cette liber­té doit être étouf­fée. Et voi­là donc une pre­mière liber­té dont la conquête exige au préa­lable le ren­ver­se­ment du prin­cipe libé­ral. Si nous nous dévouons à la liber­té des congré­ga­tions reli­gieuses, liber­té défi­nie,  liber­té réelle et pra­tique, nous devons faire la guerre au libé­ra­lisme.

En éco­no­mie poli­tique

Dans l’ordre éco­no­mique, la liber­té-prin­cipe veut que la concur­rence des liber­tés indi­vi­duelles, d’où le bien doit sor­tir inévi­ta­ble­ment, soit œuvre sacrée. Il n’y a qu’à lais­ser faire et lais­ser pas­ser. Toute inter­ven­tion de l’Etat ou de la socié­té mérite le nom d’attentat et presque de pro­fa­na­tion. Le sta­tut du tra­vail doit donc être indi­vi­duel. Autant par res­pect pour sa liber­té propre que par véné­ra­tion  de la méca­nique du monde, l’ouvrier doit res­pec­ter les injonc­tions du décret de Cha­pe­lier et s’interdire sévè­re­ment toute asso­cia­tion, cor­po­ra­tion, fédé­ra­tion, tout syn­di­cat d’ordre pro­fes­sion­nel, de nature à trou­bler le libre jeu de l’offre et de la demande. Tant pis si le mar­chand de tra­vail est un mil­lion­naire maître abso­lu du choix entre 10 000 ouvriers : liber­té, liber­té ! La liber­té éco­no­mique abou­tit donc, par une déduc­tion rapide, à la célèbre liber­té de mou­rir de faim. J’oserais l’appeler une liber­té néga­tive, abs­traite ; mieux : une liber­té sous­traite. Toute liber­té réelle, toute liber­té pra­tique, tout pou­voir libre et cer­tain de conser­ver sa vie, de sou­te­nir sa force, est refu­sé à l’ouvrier tant qu’on lui refuse la liber­té d’association.

Il a fal­lu le déclin des idées libé­rales pour obte­nir, dans l’ordre éco­no­mique, un cer­tain degré de liber­té d’association. Pour étendre cette liber­té, pour l’étoffer, pour la nour­rir, on devra écra­ser tout ce qui sub­siste du libé­ra­lisme dans les esprits. Etes – vous dévoué au libé­ra­lisme, ouvriers ? Ou pré­fé­rez – vous vos liber­tés, liber­tés de fait ? C’est à vous d’opter, mais il faut opter. Il faut « exclure tout libé­ra­lisme » ou renon­cer à toute liber­té effec­tive.

En science poli­tique

Dans l’ordre poli­tique ¹, le libé­ra­lisme, expri­mé à la pre­mière phrase du Contrat social et au pre­mier article de la Décla­ra­tion des droits de l’homme, porte que l’homme naît libre. Le libé­ra­lisme veut déga­ger l’individu humain de ses anté­cé­dences ou natu­relles ou his­to­riques. Il l’affranchira des liens de famille, des liens cor­po­ra­tifs, et de tous les autres liens sociaux ou tra­di­tion­nels. Seule­ment, comme il faut vivre en socié­té, et que la socié­té exige un gou­ver­ne­ment, le libé­ra­lisme éta­bli­ra le gou­ver­ne­ment de la socié­té en accor­dant un suf­frage à chaque liber­té et en fai­sant le compte de ses sou­ve­rains suf­frages. La majo­ri­té, expri­mant ce que Rous­seau appelle la volon­té géné­rale, expri­me­ra ain­si en quelque sorte une liber­té géné­rale : la volon­té de la majo­ri­té devient dès lors un décret – loi contre lequel per­sonne ni rien ne sau­rait avoir de recours, si utile et si rai­son­nable, ou si pré­cieuse et si sacrée que puisse être cette chose ou cette per­sonne. La liber­té-prin­cipe éta­blit une règle qui confisque métho­di­que­ment les forces et les liber­tés par­ti­cu­lières ; elle se vante de créer toute seule, de consti­tuer la liber­té de cha­cun ; mais, en pra­tique, l’histoire le montre bien, cet indi­vi­dua­lisme affai­blit les indi­vi­dus. C’est son pre­mier effet. Le second est de tyran­ni­ser, sans sor­tir du « droit », tous les indi­vi­dus n’appartenant pas au par­ti de la majo­ri­té, et ain­si de détruire les der­niers refuges des liber­tés réelles ². Tels sont les deux effets suc­ces­sifs de la Liber­té poli­tique (ou volon­té du peuple) sous son aspect le plus connu, qui est celui de la « démo­cra­tie libé­rale » ou démo­cra­tie fon­dée sur la Liber­té, Liber­té fon­dant son gou­ver­ne­ment.

Il y a une autre forme de libé­ra­lisme, plus aigüe, plus logique, à laquelle arrivent tou­jours, quand ils ont per­sis­té dans l’opposition, les par­tis libé­raux : ils se font anar­chistes purs. Le prin­cipe libé­ral, en ce cas, ne détruit pas seule­ment ces liens de famille, de tra­di­tions et de rela­tions, créa­teurs de forces de résis­tance et centres de pou­voirs : il ren­verse l’Etat, il nie la Patrie. Il livre donc l’Etat à l’arbitraire du désordre et aux coups des révo­lu­tions, comme il ouvre la Patrie aux armes de l’Etranger. Par ce libé­ra­lisme abso­lu, l’homme né libre tend à perdre : 1° la liber­té d’aller et venir dans la rue sans être assom­mé ; 2° son indé­pen­dance de citoyen d’une race déter­mi­née.

Telle est la consé­quence natu­relle du libé­ra­lisme non miti­gé : il tue la socié­té, par la même, toutes les liber­tés conte­nues dans la socié­té exis­tante. Quand au libé­ra­lisme miti­gé, s’il laisse sub­sis­ter la socié­té, il la capo­ra­lise sous la moins juste, la plus rude et la moins res­pon­sable ³ des dic­ta­tures, celle du nombre.

Ain­si, libé­ra­lisme et des­po­tisme, c’est tout un. Le dévoue­ment aux liber­tés com­mande donc le sacri­fice de l’idole et de la nuée Liber­té.

« Est-ce clair ? »

II – LA DEMOCRATIE

 La démo­cra­tie est le gou­ver­ne­ment du nombre.

On appelle encore démo­cra­tie l’état social démo­cra­tique, un état éga­li­taire de la socié­té dans lequel les dif­fé­rences de classes seraient inexis­tantes ou abo­lies.

On appelle enfin démo­cra­tique un ensemble d’idées et un corps d’institutions ou de lois, ten­dant, soit au gou­ver­ne­ment du nombre soit à l’état éga­li­taire de la socié­té.

Je dis que par res­pect et par amour du peuple, nous excluons toute démo­cra­tie, sous l’un quel­conque des trois aspects pré­ci­tés.

Et je le prouve.

Le gou­ver­ne­ment du nombre

 Il faut exclure le prin­cipe du gou­ver­ne­ment du nombre, parce qu’il est absurde dans sa source, incom­pé­tent dans son exer­cice, per­ni­cieux dans ses effets  4 ». Nous prions nos contra­dic­teurs de prendre garde à ces mots : « prin­cipe du gou­ver­ne­ment », sur­tout à prin­cipe.

Car, si, sous le nom de gou­ver­ne­ment du nombre, vous par­lez d’autre chose, si vous don­nez au nombre un maître, un sou­ve­rain – loi divine ou humaine, loi abs­traite ou vivante 5 – vous pou­vez dire : »J’ai asso­cié le nombre au gou­ver­ne­ment » ; vous ne pou­vez pas dire que le nombre est le gou­ver­ne­ment, car ce gou­ver­ne­ment serait gou­ver­né lui- même, selon votre propre lan­gage, par un maître, par un guide, par une autre règle que lui. Cela peut-être mieux, cela peut – être pis, c’est tout autre chose qu’un gou­ver­ne­ment ayant son prin­cipe dans le nombre.

Or, c’est de ce der­nier que nous vou­lons par­ler ; il est le seul en dis­cus­sion.

Donc, nous res­pec­tons trop le peuple pour aller lui dire : il suf­fit de comp­ter les voix des incom­pé­tents, pour résoudre les ques­tions d’intérêt très géné­ral qui exigent de longues années d’études, de pra­tique ou de médi­ta­tions. Il suf­fit de recueillir et d’additionner les suf­frages des pre­miers venus pour réus­sir les choix les plus déli­cats 6.

Nous aimons trop le peuple pour aller lui chan­ter ces choses. L’amour et le res­pect du peuple nous per­mettent de pro­po­ser au peuple, j’entends par là l’ensemble des citoyens orga­ni­sés, la ges­tion des inté­rêts où il est com­pé­tent, ses inté­rêts locaux et pro­fes­sion­nels. Le même sen­ti­ment nous oblige à lui refu­ser la ges­tion des inté­rêts géné­raux de la nation, je dis de la nation fran­çaise, parce que ses inté­rêts sont beau­coup trop com­plexes pour être éga­le­ment et clai­re­ment sen­sibles à la pen­sée de tous.

Prise en fait, « la démo­cra­tie c’est le mal, la démo­cra­tie c’est la mort » 7.

Le gou­ver­ne­ment du nombre tend à la désor­ga­ni­sa­tion du pays. Il détruit par néces­si­té tout ce qui le tem­père, tout ce qui dif­fère de soi : reli­gion, famille, tra­di­tions, classes, orga­ni­sa­tions de tout genre 8. Toute démo­cra­tie isole et étiole l’individu, déve­loppe l’Etat au-delà de la sphère qui est propre à l’Etat. Mais, dans la sphère ou l’Etat devrait être roi, elle lui enlève le res­sort, l’énergie, même l’existence. « Nous n’avons plus d’Etat, nous n’avons plus que des admi­nis­tra­tions. » La belle parole de M. Ana­tole France se véri­fie par­tout où l’erreur démo­cra­tique affec­ta les ins­ti­tu­tions et les lois. C’est un fait que la démo­cra­tie cor­rompt tout. Nous ne disons au peuple, parce que cela est.

Dire au peuple ce qui n’est pas, serait lui man­quer de res­pect. Lui débi­ter des fables per­ni­cieuses, c’est tan­tôt le haïr, tan­tôt le mal aimer. Pro­fi­ter, pour lui faire ce men­songe, de la confiance naïve qu’il a vou­lu pla­cer en vous, c’est abu­ser de lui, le tra­hir et vous dégra­der vous – même. Voi­là pour­quoi nous pre­nons le peuple à témoin de la viva­ci­té de notre haine pour la démo­cra­tie et pour ce prin­cipe, abso­lu­ment faux, de la sou­ve­rai­ne­té du nombre. Notre hon­neur est en cause, en même temps que la sécu­ri­té fran­çaise et tous les autres biens publics.

L’état social démo­cra­tique

Quant au « fait » de l’état social démo­cra­tique, nous le recon­naî­trions s’il s’agissait de la Nor­vège ou de quelque pauvre can­ton de la mon­tagne suisse où par­fois il existe une cer­taine éga­li­té, une équi­va­lence de la condi­tion  entre citoyens. Mais nous sommes en France, dans le riche pays de France, dans un beau vieux pays que dif­fé­ren­cièrent pro­fon­dé­ment qua­torze siècles d’activité poli­tique, civile, mili­taire et éco­no­mique ! Non cette éga­li­té n’existe pas dans notre pays. Oui les dif­fé­rences de classes existent. Non on ne les y a pas abo­lies.

J’ajoute : ni en France ni dans le reste du monde, c’est-à-dire ni en Amé­rique ni en Europe, y com­pris la plus pauvre Suisse, la plus éga­li­taire Nor­vège, n’existe une ten­dance des condi­tions et des classes à s’égaliser. Les choses, loin de se nive­ler, se dif­fé­ren­cient de plus en plus : en pre­mier lieu par l’effet du pro­grès maté­riel et finan­cier ; en second lieu par suite des pro­grès du socia­lisme (doc­trine essen­tiel­le­ment aris­to­cra­tique, en dépit de ses attaches pro­vi­soires avec le démo­cra­tie, doc­trine d’organisation ouvrière, com­pa­rable au  mou­ve­ment bour­geois et com­mu­na­liste des XIe et XIIe siècles 9) ; en troi­sième lieu, par la ren­contre des natio­na­li­tés et des races, qui loin de se fusion­ner, se heurtent en vue de se subor­don­ner les unes aux autres : la guerre uni­ver­selle, en dési­gnant de quel côté sont les plus forts, tend à ins­ti­tuer la hié­rar­chie géné­rale. L’Amérique, que l’on nous donne pour le peuple de l’avenir, est pré­ci­sé­ment un peuple très sen­sible aux néces­si­tés de l’organisation éco­no­mique et mili­taire : la démo­cra­tie existe bien chez elle à quelque degré, mais dans le pas­sé : ces pre­miers colons du XVII e siècle, les trans­fuges du May flo­wer, presqu’égaux entre eux furent démo­crates ; ses habi­tants d’aujourd’hui, plus embri­ga­dés encore que pré­si­dés par l’homme à che­val, amé­ri­cain de la vieille souche, membre du plus ancien patri­ciat local, les contem­po­rains de ce Roo­se­velt dédaignent la démo­cra­tie à peu près dans les mêmes termes qu’employait leur illustre aîné Edgar Allan Poe : « En dépit de la voix haute et salu­taire des lois de gra­da­tion, qui pénètrent si vive­ment toutes choses sur la terre et dans le ciel, des efforts insen­sés furent faits pour éta­blir une démo­cra­tie uni­ver­selle » 10 .

Rien ne montre mieux l’échec de ces « efforts insen­sés » que le carac­tère de tels mou­ve­ments récents qui se pré­sentent sous une forme démo­cra­tique. Ils n’ont rien de démo­cra­tiques, au fond. Par exemple, le suf­frage uni­ver­sel est dési­ré en Angle­terre, pour évi­ter le pro­tec­tion­nisme ; dans la monar­chie aus­tro-hon­groise, pour faire pré­va­loir les aspi­ra­tions de cer­taines natio­na­li­tés ; ou pour secouer le joug de cer­taines autres ; en Alle­magne, en Bel­gique, en Rus­sie même, pour favo­ri­ser un mou­ve­ment socia­liste ; mais nulle part on ne réclame l’égalité poli­tique en elle-même, comme cela se voyait par toute l’Europe en 1848.

L’avenir, comme le pro­grès, est à l’ordre. Il n’est pas à l’égalité. Si nous per­sua­dions le peuple fran­çais des triomphes futurs de la démo­cra­tie, nous lui ensei­gne­rions l’erreur dont il souf­fri­rait par la suite. De plus, nous par­le­rions contre notre pen­sée. C’est donc par res­pect pour le peuple que nous lui disons la véri­té toute franche, c’est par amour du peuple que nous lui épar­gne­rons les fla­gor­ne­ries qui le per­draient.

L’esprit démo­cra­tique

Le même sen­ti­ment nous inter­dit d’encourager le peuple à consi­dé­rer comme dési­rable soit le gou­ver­ne­ment du nombre soit l’état démo­cra­tique de la socié­té. Sans doute, les deux dési­rs et les deux idées existent de nos jours. Cepen­dant ils n’existent point seuls. D’autres ten­dances, d’autres dési­rs, d’autres idées existent aus­si et peuvent, bien uti­li­sés, s’opposer à l’effort funeste, empê­cher cet effort de se réa­li­ser. C’est à quoi jus­te­ment nous avons tou­jours tra­vaillé : l’amour vivant de la patrie peut vaincre le démon de la fausse sagesse indi­vi­duelle, ou encore le légi­time inté­rêt per­son­nel et pro­fes­sion­nel qui implique l’ordre maté­riel et la paix sociale, résis­ter aux sub­ver­sions du génie de l’égalité.

Si l’égalité consti­tu­tion­nelle, qui nous livre à l’étranger de l’intérieur avant de nous livrer à l’Etranger du dehors, si cette éga­li­té légale et ver­bale se déve­lop­pait libre­ment jusqu’à son terme, elle crée­rait l’égalité sociale, le nivel­le­ment éco­no­mique, l’universel appau­vris­se­ment. Est-ce donc ce qu’il faut dési­rer pour le bien de cha­cun et de tous ?

Aucun pays, aucun Etat ne vécurent de ce poi­son. Mais cer­tains Etats dépé­rirent par la ver­tu de la petite goutte véné­neuse, dont un nom infec­ta les esprits. L’Athènes antique avec des éner­gies pré­cieuses. La Pologne moderne fut un peuple plein de vigueur. Athènes, Var­so­vie ont été vic­times de l’intoxication démo­cra­tique. Cette démo­cra­tie fut, à très faible dose, puisque ni les esclaves athé­niens, ni les serfs polo­nais ne pos­sé­daient de droits poli­tiques : eh bien ! une simple nuée deve­nue loi, une fic­tion consti­tu­tion­nelle, ont été assez fortes pour livrer à la guerre civile, puis au pou­voir de l’Etranger, ces deux races illustres qui valaient mieux que leurs vain­queurs.

L’égalité ne peut régner nulle part ; mais son obses­sion, son désir éta­blissent un esprit poli­tique  direc­te­ment contraire aux besoins vitaux d’un pays : l’esprit démo­cra­tique tue la dis­ci­pline mili­taire et le peuple a besoin d’une armée ; l’esprit démo­cra­tique, par l’envie qu’il dis­tille, tue la concorde civile, la cor­dia­li­té, la paix entre par­ti­cu­liers, et le peuple a besoin de concorde, de paix, de cor­dia­li­té. « Mor­bus demo­cra­ti­cus ! » répé­tait Sum­mer Maine. L’amour et le res­pect du peuple inter­disent de lui sug­gé­rer le désir de la mala­die. Avec Machia­vel et Dante, nous ne conseille­rons jamais au peuple de crier : « Vive ma mort ! »

Le rédac­teur du Peuple fran­çais est – il satis­fait ?

« Est-ce clair ? »


 NOTE

1 De larges extraits de ce para­graphe et du pré­cé­dent ont eu l’honneur d’être cités par S. Em. Le Car­di­nal Billot, qui a été appe­lé « le pre­mier théo­lo­gien du monde », p 36 et 37 du tome II de son Trac­ta­tus de Eccle­sia Chris­ti ( de habi­tu­dine Eccle­siae ad civi­lem socie­ta­tem).

 2 « Verum, quale tan­dem oenig­ma quod sys­tème sociale super liber­ta­tem, ad liber­ta­tem et pro liber­tate construc­tum evi­den­ter ad depos­tis­mum et sub­strac­tio­nem omnis rea­lis liber­ta­tis ducat ?Cujus novis gene­ris mium estud est, quod doc­tri­na poli­ti­cain pura, ut voluunt, phi­lo­so­phia fun­da­ta, dic­ta­tu­rium neme­ri, quia nihil magis anti­phi­lo­phium cogi­ta­tur, pro sum­ma habeat auc­to­ri­tate. » Card.  Billot,  Trac­ta­tus de Eccle­sia Chris­ti, II.

3 Il faut ajou­ter « la moins phi­lo­so­phique » comme le dit le Car­di­nal Billot ; on peut aus­si dire la plus folle.

4 Cité par S. Em. Le Car­di­nal Billot, Trac­ta­tus, p 37.

5 Je des­tine cette remarque à ceux qui pro­mettent de bap­ti­ser la démo­cra­tie. Ce bap­tème n’est pas plus impos­sible qu’autre chose. Mais l’effet du sacre­ment sera de dépla­cer le siège et l’axe du gou­ver­ne­ment d’une manière aus­si radi­cale qu’un coup d’Etat ou qu’une Res­tau­ra­tion. Ce ne sera plus la démo­cra­tie qui gou­ver­ne­ra : ce sera la loi catho­lique. Les ver­tus de ce gou­ver­ne­ment et ces bien­faits seront ceux du catho­li­cisme et non ceux de la démo­cra­tie, dont la nature sera plu­tôt de les contra­rier et de les retar­der. Et, toutes choses sup­po­sées égales d’ailleurs, on pour­ra se deman­der encore si le règne du catho­li­cisme n’aurait pas été obte­nu plus vite, à meilleur compte, dans des condi­tions plus durables, au moyen de la monar­chie ou de l’aristocratie. Mais la monar­chie n’existe plus ! L’aristocratie n’est qu’un nom ! – Vrai­ment ? Et la théo­cra­tie existe – t – elle ? Le catho­li­cisme des masses, leur conver­sion, leur dis­po­si­tion à rece­voir une loi reli­gieuse, ne sont pas des choses à créer et de simples pos­sibles, tout comme l’aristocratie et la monar­chie ?

6 – 8 Cité par S. Em. Le Car­di­nal Billot, Trac­ta­tus, p 37.

7 Enquête sur la Monar­chie. Pro­pos véri­fiés par les 1 500 000 cadavres de la guerre de 1914 – 1918.

9 Elle devait abou­tir à la doc­trine de la dic­ta­ture d’une mino­ri­té, le pro­lé­ta­riat (1917).

10 Le voca­bu­laire wil­so­nien est plus « démo­crate » que celui de Roo­se­velt. Il faut se rap­pe­ler que le par­ti dit démo­crate est là-bas, l’ancien par­ti sudiste, qui a lut­té, les armes à la main, pour les pri­vi­lèges, l’inégalité, l’esclavage même. C’est le par­ti auto­crate et réac­tion­naire.