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POURQUOI LES CRISTEROS MEXICAINS SONT-ILS ENTRÉS EN GUERRE ?

Par Hugues Keraly*

Nous avons connu en France au moment de la Révo­lu­tion, la san­glante répres­sion des catho­liques roya­listes par la conven­tion, cette vio­lence sau­vage qui a pro­vo­qué les sou­lè­ve­ments de Bre­tagne de Ven­dée et de beau­coup de régions de France a mal­heu­reu­se­ment fait école. Aujourd’hui il doit exis­ter une réelle fra­ter­ni­té entre les insur­gés Fran­çais et Mexi­cains, la fra­ter­ni­té du sang ver­sé pour la foi et pour l’attachement à la civi­li­sa­tion. Nous avions pré­sen­té le film de Dean Right « Les Cris­té­ros » au cours d’un Camp Maxime Réal Del Sarte (CMRDS) il y a quelques années, il n’est pas inutile de reve­nir aujourd’hui sur cette ques­tion en période de remon­tée du sec­ta­risme anti-chré­tien et par consé­quent  hos­tile aux racines consti­tu­tives de la France. (AF)

 C’est la plus grande insur­rec­tion catho­lique du XXe siècle, long­temps occul­tée par l’histoire offi­cielle du Mexique. De 1926 à 1929, tout un peuple chré­tien affronte l’armée fédé­rale, qui arbore le dra­peau noir aux tibias entre­croi­sés aux cris de Viva el Demo­nio ! Ses mar­tyrs seront béa­ti­fiés sous Jean-Paul II. 

  • 1. L’épopée des com­bat­tants et des mar­tyrs Cris­te­ros s’inscrit au Mexique dans l’histoire d’une longue per­sé­cu­tion, qui com­mence en 1911 : l’histoire d’une révo­lu­tion per­ma­nente menée par un par­ti de fonc­tion­naires et d’officiers contre tout l’être natio­nal de ce beau pays, qui se confond avec sa religion.
  • 2. La loi fédé­rale du 14 juin 1926 frappe le der­nier coup. Elle semble direc­te­ment ins­pi­rée du dis­po­si­tif édic­té en France au début du XXe siècle par les Francs-Maçons – expul­sion des congré­ga­tions reli­gieuses, spé­cia­le­ment ensei­gnantes ; inven­taire des biens de l’Église aux fins de natio­na­li­sa­tion ; mise hors-la-loi de toutes les orga­ni­sa­tions pro­fes­sion­nelles non gou­ver­ne­men­tales, c’est-à-dire catholiques…
  • 3. Le peuple mexi­cain est au pied du mur, som­mé de se défendre ou de périr dans la foi. La résis­tance est d’abord paci­fique – immé­diate, géné­rale et exem­plaire. Et tout entière à l’initiative des orga­ni­sa­tions de laïcs, qui com­mencent par épui­ser l’une après l’autre les voies paci­fiques sans aucun résultat.
  • 4. A l’É­té 1926, le sang chré­tien du Mexique a cou­lé par­tout mais la nation conti­nue d’exiger l’abrogation des articles anti-chré­tiens. Face à l’aggravation du dis­po­si­tif par Calles, la résis­tance s’organise mili­tai­re­ment.
  • 5. En juin 1927, quand le gou­ver­ne­ment mexi­cain ne contrôle plus que les capi­tales, force lui est de se rabattre sur les cita­dins. La répres­sion du gou­ver­ne­ment est sanglante.
  • 6. Selon cer­tains, les Cris­te­ros auraient vio­lé la loi d’amour évan­gé­lique. Lors de la sor­tie du beau film de Dean Wright, For Grea­ter Glo­ry, la polé­mique a enflé sur leur prise d’armes ! L’Evangile n’exclut pas la « guerre juste » et le droit à l’insurrection dans les cas extrêmes de vio­la­tion cer­taine, grave et pro­lon­gée des droits fon­da­men­taux et après avoir épui­sé tous les recours paci­fiques : la situa­tion au Mexique rele­vait assu­ré­ment de tout cela. Dès avant la seconde guerre mon­diale le Pape Pie XI s’est pro­non­cé ouver­te­ment en leur faveur et nombre d’entre eux ont été décla­rés « mar­tyrs de la foi » par l’Église.

Contrai­re­ment aux polé­miques, le film de Dean Wright mini­mise sen­si­ble­ment la vio­lence des Fédéraux

Dans La Croix du 14 mai 2014, à pro­pos du film de Dean Wright, on pou­vait lire : « For­çant le trait sur la bru­ta­li­té des sol­dats de l’ar­mée fédé­rale, ce film oublie l’in­ter­dit évan­gé­lique de toute forme de vio­lence, y com­pris pour défendre le Christ. De ce fait, ce Cris­te­ros tient davan­tage du wes­tern que du film d’ins­pi­ra­tion chré­tienne. » . Si le film force le trait, c’est bien plu­tôt de l’autre côté. On n’y voit pas les dra­peaux noirs aux tibias entre­croi­sés de l’armée fédé­rale. On n’y entend pas la sinistre son­ne­rie mexi­caine du deguël­lo, popu­la­ri­sée par le ciné­ma dans Fort Ala­mo (pas de quar­tier), ni ce cri de guerre qui se passe de tra­duc­tion : Viva el Demo­nio !Je n’ai pas vu non plus que le film ait consa­cré un seul plan aux plus épou­van­tables sacri­lèges com­mis par les offi­ciers de l’armée fédé­rale dans les églises, pour faire brou­ter par leurs che­vaux les hos­ties consa­crées, ou dans les cime­tières des cou­vents, lorsqu’il déterrent et déca­pitent les sque­lettes des moniales pour jouer au foot avec leurs têtes… On nous épargne aus­si les émas­cu­la­tions sys­té­ma­tiques des prêtres réfrac­taires, le viol des petites filles, les seins cou­pés des mamans ou l’éventration des femmes enceintes, en place publique, pour ter­ri­fier tous les vil­lages qui abri­taient des com­bat­tants. Le film de Dean Wright rend bien jus­tice aux Cris­te­ros, sur la pure­té de leur com­bat. Et la véri­té de cette œuvre reste totale au plan humain, psy­cho­lo­gique et spi­ri­tuel : une nation entière se sou­lève contre un gou­ver­ne­ment tota­li­taire et déi­cide, sans aucun autre objec­tif tem­po­rel que la res­tau­ra­tion des liber­tés de sa foi. Mais Je ne trouve pas que Dean Wright fasse éga­le­ment jus­tice de la bar­ba­rie san­glante et inté­grale des colonnes infer­nales de Mexi­co. Si la jus­tice consiste à rendre à cha­cun ce qui lui est dû, elle s’est mon­tré ici bien trop clé­mente envers les assas­sins. Et un peu trop sévère par­fois pour les Cris­te­ros eux-mêmes, lorsque le scé­na­riste reprend presque en copié-col­lé une scène inven­tée de toutes pièces par un vieux film de la pro­pa­gande gou­ver­ne­men­tale du “Par­ti Révo­lu­tion­naire Ins­ti­tu­tion­nel” du Mexique, où l’on voit un chef de corps cris­te­ro pendre séance tenante un sous-offi­cier de l’armée fédé­rale, dans une église, face au cadavre du prêtre que ce der­nier vient de faire assas­si­ner ! Les Cris­te­ros au contraire ont mis par­tout un point d’honneur à ne pas suivre l’exemple des Fédé­raux, qui tor­tu­raient fré­né­ti­que­ment, avant de les faire périr, tous leurs prisonniers.

L’Evangile n’exclut pas les droits à l’insurrection

La loi d’amour évan­gé­lique en effet n’abolit pas les droits natu­rels de la légi­time défense contre les assas­sins du corps, non plus que les droits spi­ri­tuels contre les assas­sins de l’âme, qui peuvent conduire à l’insurrection natio­nale, codi­fiée dans la doc­trine catho­lique de la « juste guerre » depuis saint Augus­tin et saint Tho­mas d’Aquin. Il y faut notam­ment une vio­la­tion cer­taine, grave et pro­lon­gée des droits fon­da­men­taux : dans le cas du Mexique, la per­sé­cu­tion admi­nis­tra­tive, pénale et san­glante des prêtres et des fidèles catho­liques, en 1926, s’aggrave depuis près d’un siècle, pas moins ! Il y faut éga­le­ment avoir épui­sé tous les recours paci­fiques contre l’oppresseur : les Mexi­cains ont mul­ti­plié trois ans de suite les mani­fes­ta­tions péni­ten­tielles, les occu­pa­tions d’églises, les pro­ces­sions publiques, les péti­tions au Congrès, et jusqu’au boy­cott éco­no­mique du gou­ver­ne­ment – en vain… On pour­rait d’ailleurs s’arrêter ici. Quand un gou­ver­ne­ment fait ouvrir le feu au Mau­ser et à la mitrailleuse lourde sur des femmes et des enfants qui défilent en aube, dans la rue, sous la seule pro­tec­tion du Saint-Sacre­ment, quel homme d’honneur ne pren­drait pas les armes aus­si­tôt ? Savez-vous ce que deman­da saint Augus­tin sur son lit de mort, le 20 août 430, dans Hip­pone assié­gée, aux dis­ciples qui pleur­ni­chaient de le voir par­tir vers le Ciel ? Il les mit tous à la porte, avec ce simple com­man­de­ment mili­taire : « Les Bar­bares sont aux rem­parts de la ville : allez‑y donc ! » – Ce n’est d’ailleurs pas à l’Eglise de déci­der où et quand il est légi­time pour les catho­liques de se jeter dans la résis­tance armée, comme le rap­pe­lait Pie XI, le 28 mars 1937, dans une lettre aux pré­lats de la Hié­rar­chie mexi­caine : « Quand le pou­voir se dresse contre la jus­tice et la véri­té, jusqu’à détruire les fon­de­ments de toute Auto­ri­té, on ne voit pas com­ment on pour­rait condam­ner les citoyens qui s’unissent pour défendre la nation et se défendre eux-mêmes, par les moyens légi­times appro­priés, contre ceux qui pro­gramment éta­ti­que­ment leur mal­heur (…) L’utilisation de ces moyens, l’exercice des droits civiques et poli­tiques dans toute leur ampleur, qui inclut les pro­blèmes d’ordre pure­ment maté­riel et tech­nique ou de défense par les armes, ne sont d’aucune manière de la com­pé­tence du Cler­gé ni de l’Action Catholique. »

Le beau film de Dean Wright reste émi­nem­ment spirituel

J’ai bien du mal à com­prendre com­ment une jour­na­liste du quo­ti­dien La Croix peut déni­grer avec tant de fiel “l’inspiration chré­tienne” d’un film qui romance avec tant de talent « la grande bataille du Christ », selon Pie XI, et la plus grande insur­rec­tion catho­lique du XXesiècle, selon les seuls his­to­riens fran­çais qui aient étu­dié la ques­tion… Au Mexique, une nation entière se mobi­lise sous les dra­peaux du Dieu fait homme, elle marche vers les mitrailleuses et les canons de l’Antéchrist parce qu’elle refuse l’abdication des der­nières liber­tés de sa foi.
Du point de vue de la connais­sance his­to­rique, l’enterrement des Cris­te­ros reste une absur­di­té : en aval de ces trois années de guerre, s’inscrit le drame d’une gigan­tesque opé­ra­tion de dépor­ta­tion et de géno­cide qui donne sa dimen­sion prin­ci­pale à la Révo­lu­tion des Bol­che­viks mexi­cains. Les des­fa­na­ti­za­dores du pou­voir cen­tral (“défa­na­ti­seurs”, c’est le nom qu’ils se donnent), en pro­gram­mant la mort de la reli­gion catho­lique, pla­çaient tout un pays hors-la-loi.

Ils pro­vo­quèrent le sou­lè­ve­ment et la croi­sade que les pires cor­rup­tions poli­tiques, le racket, la misère n’avaient pas entraînés.

Ils y per­dirent plu­sieurs années de suite le contrôle d’une quin­zaine d’États, mal­gré le sou­tien mili­taire de l’Amérique, n’occupant plus que les capi­tales et quelques routes. Sans l’incroyable dénoue­ment des “Arre­glos”, ils y auraient per­du pour tou­jours le Mexique entier…
D’un point de vue sim­ple­ment catho­lique, le mys­tère du long silence géné­ral est encore plus grand. Car l’épopée des Cris­te­ros a fait beau­coup plus de morts, elle a don­né plus de mar­tyrs à l’Église uni­ver­selle que les déchaî­ne­ments de la per­sé­cu­tion reli­gieuse en Répu­blique Rouge espa­gnole, dix ans après. Leur Cris­tia­da entre de plain-pied, dans la com­mu­nion des saints, avec l’insurrection de Ven­dée : catho­lique et royale chez les insur­gés mexi­cains en la seule per­sonne du Christ qu’ils pro­cla­maient “Roi des Nations” aux côtés du pape régnant.

  • 7. En juillet 1929, par suite des accords signés entre l’épiscopat et le gou­ver­ne­ment mexi­cain (Arre­glos), les Cris­te­ros déposent les armes. Leur fin est triste et res­semble à un mar­ché de dupes. Mal­gré l’amnistie, ils seront en réa­li­té ini­que­ment pour­sui­vis et assas­si­nés en grand nombre jusqu’en 1940.

*vu sur ALETEIA, Hugues Kéra­ly, jour­na­liste et phi­lo­sophe chré­tien, a fait ses pre­mières armes dans le grand repor­tage en Amé­rique Latine. Sa ren­contre avec les sur­vi­vants de l’épopée cris­te­ra, qu’il a pu inter­ro­ger dans sa langue mater­nelle, l’espagnol, remonte aux années soixante-dix.

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