You are currently viewing Quelle stra­té­gie indus­trielle pour la France ?

Quelle stra­té­gie indus­trielle pour la France ?

Par Jean Phi­lippe Chauvin

Par­tie 2 : La néces­si­té d’une stra­té­gie indé­pen­dante et souveraine

L’Union euro­péenne a été construite comme une vaste zone de libre-échange, un super-mar­ché de consom­ma­teurs, et elle n’a pas conçu de stra­té­gie indus­trielle glo­bale, pas plus que de stra­té­gie géo­po­li­tique comme le fai­sait remar­quer un article récent de Renaud Girard sur lequel il nous fau­dra reve­nir. Ce qui ne signi­fie pas que cer­tains n’en ont pas eu l’intention, comme l’actuel com­mis­saire Thier­ry Bre­ton très actif sur ce sujet. Mais, s’il n’est pas trop tard, il est bien tard ! Et il fau­drait se poser la ques­tion de sa fina­li­té et de son oppor­tu­ni­té dans une mon­dia­li­sa­tion qui néces­si­te­rait plu­tôt le ren­for­ce­ment des Etats sou­ve­rains déjà exis­tants, seuls sus­cep­tibles d’envisager le long terme et de résis­ter effi­ca­ce­ment, s’ils en ont la volon­té incar­née dans des ins­ti­tu­tions enra­ci­nées, aux grandes féo­da­li­tés finan­cières et éco­no­miques. Dans son pro­pos sur « l’absence de stra­té­gie indus­trielle » de l’UE, M. Chris­tian Saint-Étienne s’appuie sur la ques­tion auto­mo­bile et sur les nou­velles orien­ta­tions qui se pré­tendent éco­lo­giques pour mieux cacher la misère, en somme, de cette Union euro­péenne qui a ten­dance à suivre les modes plu­tôt qu’à les sus­ci­ter ou à les orienter…

« Si l’Europe stra­té­gique exis­tait, elle éla­bo­re­rait les normes de bat­te­ries tota­le­ment recy­clables devant être opé­ra­tion­nelles dès 2025 avant de favo­ri­ser la cir­cu­la­tion des véhi­cules élec­triques », ce qui paraît le plus logique et sur­tout comme le meilleur moyen d’éviter un effon­dre­ment des entre­prises auto­mo­biles des pays euro­péens et de la France en par­ti­cu­lier, tout en empê­chant des puis­sances indus­trielles comme la Chine de s’imposer dans le domaine des véhi­cules non-ther­miques. La pré­ci­pi­ta­tion, sur cette ques­tion comme sur d’autres, est, plus encore qu’un défaut, une véri­table faute, et pas seule­ment stra­té­gique. C’est pour­tant la pré­ci­pi­ta­tion moti­vée par l’idéologie qui, une fois de plus, défi­nit l’actuelle poli­tique de l’Union euro­péenne : « (…) L’Europe veut se voir belle en son miroir éco­lo­gique en inter­di­sant la vente des moteurs ther­miques dès 2035, ce qui veut dire, en termes de stra­té­gie indus­trielle, dès 2025, au risque d’augmenter la pol­lu­tion glo­bale engen­drée par l’automobile, sans par­ler de la perte d’autonomie stra­té­gique. » La France peut-elle alors res­ter sans réagir ? Peut-elle pro­po­ser une poli­tique alter­na­tive sans renon­cer à la moti­va­tion éco­lo­gique ni sacri­fier sa filière auto­mo­bile ? Si la réponse à la pre­mière ques­tion se doit d’être néga­tive, celle à la seconde peut être positive.

La France doit rap­pe­ler à l’Union euro­péenne et à ses par­te­naires que la ques­tion auto­mo­bile doit être étu­diée sous trois aspects : l’écologique, l’industriel, le social, et que l’un ne doit pas éli­mi­ner (ou déva­lo­ri­ser) les autres, même s’il peut y avoir une « inéga­li­té pro­tec­trice » entre eux, au regard des enjeux et des situa­tions. C’est d’ailleurs tout l’intérêt d’une stra­té­gie indus­trielle digne de ce nom de conci­lier les trois dans une dyna­mique d’ensemble pour que son effi­ca­ci­té soit réelle et utile pour la nation fran­çaise comme pour l’ensemble euro­péen à laquelle elle appartient.

Dans le cas de l’automobile, au-delà de la stra­té­gie indus­trielle euro­péenne que M. Chris­tian Saint-Étienne appelle de ses vœux, il paraît néces­saire de refaire d’abord une stra­té­gie fran­çaise qui, une fois défi­nie, réflé­chie et actée, pour­ra entraî­ner les autres pays ou, du moins, per­met­tra une dis­cus­sion en posi­tion de force de la France au sein des ins­ti­tu­tions euro­péennes : attendre une hypo­thé­tique stra­té­gie euro­péenne qui n’a jamais, pour l’heure, prou­vé son exis­tence comme l’a dit pré­cé­dem­ment l’économiste, serait lâcher la proie pour l’ombre, d’autant plus que l’Allemagne, elle, a conser­vé une pro­duc­tion indus­trielle forte et indé­pen­dante, et qu’elle pri­vi­lé­gie d’abord ses inté­rêts avant que de se pen­ser « euro­péenne ». Mais cette stra­té­gie fran­çaise, qui doit assu­rer une tran­si­tion éco­lo­gique vers un mode de cir­cu­la­tion moins car­bo­née (ce qui est émi­nem­ment sou­hai­table) sans cas­ser l’effort de recherche d’efficacité éner­gé­tique entre­pris autour des éner­gies fos­siles (« rou­ler plus loin avec moins de matière pre­mière », dans une pers­pec­tive de sobrié­té éner­gé­tique et de moindre pol­lu­tion, à défaut de pou­voir sup­pri­mer com­plè­te­ment celle-ci), ne doit pas être non plus pen­sée à la seule échelle euro­péenne (je parle là de l’Union euro­péenne), car ce serait limi­ter ses effets et s’empêcher d’envisager des alliances ou des ensembles poli­tiques futurs encore inédits.

Une « sou­ve­rai­ne­té indus­trielle » fran­çaise n’est pos­sible que si sa stra­té­gie vise à « faire de la force », et si c’est l’État, dans une dyna­mique néo-col­ber­tiste (mais non-éta­tiste), qui la mène, et cela en s’inscrivant, non dans la seule immé­dia­te­té (ou « temps court »), mais dans la durée et la conti­nui­té d’une poli­tique enra­ci­née. A ses débuts, et dans la ligne d’une stra­té­gie plus glo­bale dont l’esquisse remon­tait aux années 1936 – 1946, la Cin­quième Répu­blique avait enga­gé cette stra­té­gie du long terme dans une pos­ture toute capé­tienne que, mal­heu­reu­se­ment, les pou­voirs poli­tiques des années 1970 et sui­vantes allaient s’acharner à défaire au nom ou au pro­fit reven­di­qué d’une construc­tion euro­péenne pour­tant peu pro­bante. Sans doute est-il temps de remettre les choses à l’endroit !

(à suivre)