You are currently viewing Contre le peuple

Contre le peuple

Édi­to­rial par Rémi Lelian (L’Incorrect)

Le popu­lisme – l’empoisonnement du peuple par son propre poi­son, mais pas selon ses propres moyens, en quoi il est une tyran­nie. Voi­là la défi­ni­tion mini­male que nous pou­vons don­ner du popu­lisme, celle qui le contient tout entier et qui fait que tout ce que nous pour­rions ajou­ter d’autre à son pro­pos relè­ve­rait de l’accidentel et non de la cause, par­mi quoi le juste constat d’un peuple qu’il importe de ne pas nier. Ça et quelques autres attri­buts à part, reste le curare d’une idée qui refuse au peuple la pos­si­bi­li­té d’être gou­ver­né par un prin­cipe plus grand que lui, une idée qui lui ment en lui fai­sant croire qu’il peut se déter­mi­ner lui-même et lui seul, et qui réclame comme à chaque fois le men­songe et un men­teur auquel il profite.

Car on ne sache pas que le peuple existe de manière suf­fi­sam­ment homo­gène pour qu’on par­vienne à lui recon­naître une expres­sion uni­voque ni qu’il soit si cohé­rent qu’il puisse inven­ter une poli­tique sus­cep­tible de refon­der ou d’arranger quoi que ce soit. Un Gilet jaune le ventre plein, voi­ci un élec­teur de Mit­ter­rand, et un bobo dans son oasis étanche au fra­cas mul­ti­ra­ciste de la socié­té métis­sée qu’il vante, c’est tou­jours le peuple. Aucun des deux n’est plus ni moins légi­time, aucun des deux ne vaut mieux ni n’est pire que l’autre. Et s’ils sont cha­cun le peuple, c’est que le peuple est informe à l’intérieur de la forme que l’histoire lui donne, chan­geant et qu’il passe sans ces­ser d’exister, certes, mais sans qu’il gagne à ce que l’on s’appuie sur lui.

On com­prend alors la ten­ta­tion tota­li­taire de le refor­ma­ter, de fabri­quer le peuple afin qu’il puisse être digne de lui-même et nous sau­ver. Mais, le tota­li­ta­risme, au fond, raf­fine le popu­lisme, l’arrange et pro­pose une tech­nique d’arraisonnement du peuple qui n’en modi­fie jamais la solu­tion puisque celui-ci demeure le prin­cipe axial de cette tyran­nie qui ajoute au peuple l’Idée du peuple afin d’en faire une espèce de Golem capable de s’animer sans aleph. Moins inva­sive, néan­moins capable d’accoucher mille monstres, la démo­cra­tie moderne repose elle aus­si sur un peuple prin­ci­piel qu’elle entend édu­quer pour qu’il s’élève à la matu­ri­té cen­sée garan­tir son autonomie.

Or, c’est prendre le pro­blème trop tard que de vou­loir édu­quer le prince lorsqu’il est déjà au pou­voir et, plus grave encore, d’éduquer le prince pour qu’il se gou­verne lui-même puisqu’un prince gou­verne des sujets dont il se dis­tingue et qu’il sert parce qu’il les domine. C’est, par ailleurs, une mau­vaise com­pré­hen­sion de l’éducation de pen­ser qu’elle libère – elle humi­lie, elle nous fait ser­vi­teur, elle fait du maître l’obligé de son élève et de l’élève un élève, non pas un homme bête­ment libre.

En d’autres termes, le popu­lisme a tout à voir avec le funeste péda­go­gisme, tant décrié pour­tant, et qui pro­duit des citoyens ravis d’être leur propre esclave, des petits appé­tits sur pattes aux­quels on n’a jamais mis aucune limite et qui comme tous les enfants mal­trai­tés deviennent les pri­son­niers d’eux-mêmes. Cepen­dant, ne nous y trom­pons pas : un enfant-roi ne se sacre pas tout seul et c’est parce que ses parents ont trou­vé plus com­mode de ne pas tenir leur rôle qu’il devient le sou­ve­rain de rien, esclave de tout. Les tenants du popu­lisme, qui pré­tendent rendre au peuple sa digni­té, feraient bien de médi­ter la leçon et de ces­ser de prendre le peuple pour la mesure de toutes choses en poli­tique, de ces­ser de le flat­ter comme on s’attire les grâces d’un enfant tur­bu­lent, ou alors d’avouer une fois pour toutes qu’ils conspirent contre l’enfance, qu’ils mentent éhon­té­ment au peuple et qu’ils se rêvent les tyrans d’une géné­ra­tion, comme leurs pères avant eux, et comme ce sera le cas à chaque fois qu’on refu­se­ra d’éduquer le peuple, non pas pour l’autonomiser, mais afin de pou­voir le diriger.