ACTIVITÉ :  Le syn­drome du Second Empire plane sur nos armées

ACTIVITÉ : Le syn­drome du Second Empire plane sur nos armées

Par Patrice HUIBAN

Ancien offi­cier 
Bre­ve­té de l’Ecole de guerre
Source :
 l’Opinion

Une tri­bune d’un ancien offi­cier de l’armée de terre, 150 ans après la défaite de 1871 (Reprise dans la lettre de l’ASAF)

Depuis de nom­breuses années, nos forces armées inter­viennent plus qu’efficacement aux quatre coins du globe, fai­sant l’admiration de nos alliés, la France étant l’un des rares pays à pou­voir pro­je­ter un sys­tème de forces com­plet à des mil­liers de kilo­mètres de ses bases. Avec moins de 5 000 hommes, notre pays contient les pous­sées isla­mistes au Sahel, fixe une par­tie de ses enne­mis et ceux de l’Occident loin de nos terres sur une super­fi­cie équi­va­lente à celle de l’Europe, soit un rap­port coût-effi­ca­ci­té exceptionnel.

Mais ces actions admi­rables cachent une situa­tion cri­tique pour nos armées et laissent entre­voir le spectre inquié­tant du Second Empire où des forces expé­di­tion­naires aguer­ries n’ont pu faire face à la résur­gence d’une menace majeure néces­si­tant de mobi­li­ser des moyens en masse.

A l’heure du retour des Etats-puis­sance, la France n’est en effet pas prête à un conflit d’ampleur face à une armée conven­tion­nelle clas­sique bien équi­pée, ce que les spé­cia­listes appellent un conflit « symétrique ».

Aujourd’hui, si notre force opé­ra­tion­nelle ter­restre (FOT) de 77 000 hommes, ren­for­cée suite aux atten­tats de 2015, est sur le papier capable de tenir la dra­gée haute aux 100 000 hommes véri­ta­ble­ment opé­ra­tion­nels de l’armée de terre russe, Mos­cou dépen­sant autant que Paris pour sa défense avec des effec­tifs au moins trois fois supé­rieurs, il n’en est rien dans les faits.

Tout d’abord par la fai­blesse du niveau de pré­pa­ra­tion opé­ra­tion­nelle de nos armées qui sont mar­quées par un sur­em­ploi et un sous entraî­ne­ment, embo­li­sées, notam­ment, par les déploie­ments de Sen­ti­nelle au rap­port coût-effi­ca­ci­té dis­cu­table. Depuis le lan­ce­ment de cette opé­ra­tion dite « inté­rieure », mobi­li­sant jusqu’à 10 000 mili­taires quo­ti­dien­ne­ment, la cible de 90 jours de pré­pa­ra­tion opé­ra­tion­nelle par sol­dat de l’armée de Terre n’a plus été atteinte, stag­nant à 80 jours. De même, les nou­velles normes d’entraînement pré­vues, des­ti­nées à éva­luer la capa­ci­té des équi­pages sur cinq maté­riels majeurs en ser­vice dans les forces ter­restres – Leclerc, AMX 10RCR, VBCI, VAB et CAESAR – n’ont été réa­li­sées qu’à 57 % en 2019. Or, l’efficacité d’une armée en opé­ra­tions, qui plus est dans un conflit majeur, est d’abord le fruit de la rési­lience de ses petites uni­tés, des groupes pri­maires au sens socio­lo­gique, là où tout le monde se connaît et par­tage le même quo­ti­dien. Or, cette rési­lience ne se décrète pas le jour du péril venu, quels que soient le sou­tien de la popu­la­tion et la moti­va­tion ini­tiale des troupes. Elle se forge à tra­vers des entraî­ne­ments exi­geants qui per­mettent aux indi­vi­dus de se connaître indi­vi­duel­le­ment et col­lec­ti­ve­ment comme de déve­lop­per leur confiance en eux, en leur uni­té, à tra­vers la maî­trise par­faite de sys­tèmes d’armes de plus en plus com­plexes néces­si­tant un haut niveau de coor­di­na­tion. N’oublions jamais cette cita­tion de Napo­léon rap­pe­lant qu’ « À la guerre les trois quarts sont des affaires morales ; la balance des forces réelles n’est que pour un autre quart. », la sueur lors des entraî­ne­ments épar­gnant le sang et le défai­tisme lors des combats.

Ce sous entraî­ne­ment chro­nique est aggra­vé par le manque de dis­po­ni­bi­li­té des maté­riels, notam­ment les héli­co­ptères de manœuvre et les avions de trans­port dont à peine plus d’un sur deux est en état de voler ou les véhi­cules blin­dés de trans­port de troupes et de com­bat d’infanterie dont un sur trois ne peut sor­tir des hangars.

Cette situa­tion est le fruit d’un sous-inves­tis­se­ment récur­rent du pays dans sa défense, pour­tant assu­rance-vie de la Nation. Cette situa­tion est d’autant plus incom­pré­hen­sible que tous les éco­no­mistes s’accordent sur le fait qu’un euro inves­ti dans les forces armées rap­porte à l’économie natio­nale entre un et deux euro(s), à court comme à long termes, grâce à une base indus­trielle et tech­no­lo­gique de défense (BITD) per­for­mante, aux emplois très peu délo­ca­li­sés et à forte inten­si­té tech­no­lo­gique, ce qui irri­gué en aval beau­coup de sec­teurs d’activité dans une logique key­né­sienne tou­jours ici opé­rante. Nous sommes ain­si pas­sés d’un effort de 5 % du pro­duit inté­rieur brut (PIB) au début des années 60 à 1,8 % aujourd’hui.

Si des décla­ra­tions ambi­tieuses sont régu­liè­re­ment effec­tuées par les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs, notam­ment lors de la défi­ni­tion des lois de pro­gram­ma­tion mili­taire (LPM) quin­quen­nales, lais­sant à pen­ser aux citoyens que les efforts sont consen­tis et qu’ils sont bien défen­dus, le compte n’y est pas. Les lois de finances annuelles rabotent sys­té­ma­ti­que­ment les tra­jec­toires pré­vues à tel point qu’aucune loi de pro­gram­ma­tion n’a été res­pec­tée depuis 1985 ! Et celle en cours 2019 – 2025 n’échappera vrai­sem­bla­ble­ment pas à la règle, l’essentiel des res­sources addi­tion­nelles étant pré­vues à comp­ter de… 2023. Tous les 5 ans, c’est ain­si une année d’investissement en équi­pe­ments qui est per­due, soit une dizaine de mil­liards d’euros. Non seule­ment nos armées dis­posent de maté­riels vieillis­sants dont le coût d’entretien explose, mais les déca­lages suc­ces­sifs dans les livrai­sons de maté­riels neufs aug­mentent le coût uni­taire de cha­cun, les coûts fixes des chaînes de mon­tage des indus­triels per­du­rant, ces deux phé­no­mènes ne fai­sant qu’accentuer la pres­sion bud­gé­taire. Ain­si, le coût uni­taire des fré­gates mul­ti­mis­sions (FREMM) de la Marine natio­nale a‑t-il aug­men­té de 67 % entre la com­mande ini­tiale et aujourd’hui, le volume étant pas­sé de 17 exem­plaires à 8 à coups d’étalements suc­ces­sifs des livraisons.

Si la ten­dance actuelle se pour­suit, nous pas­se­rons d’une baisse conjonc­tu­relle de l’effort de défense, récur­rente dans l’Histoire au gré des ten­sions géo­po­li­tiques, à un déclin struc­tu­rel qui met en péril notre sou­ve­rai­ne­té dans son essence même, soit notre liber­té en tant que peuple. La dif­fé­rence entre ces deux notions ? Dans un pre­mier cas, on limite le volume et/ou l’engagement de nos forces sans com­pro­mettre nos capa­ci­tés à les régé­né­rer sur court pré­avis, soit le main­tien de capa­ci­tés indus­trielles et de com­pé­tences tech­ni­co-tac­tiques, dans l’autre, on renonce à des pans entiers de notre assu­rance-vie qui ne peut être que tous risques, nos adver­saires pro­fi­tant de toutes les failles d’une police d’assurance au tiers. Pour­quoi ? Parce que, n’ayant plus la maî­trise tech­no­lo­gique pour conce­voir et pro­duire toute la palette des sys­tèmes d’armes néces­saires pour faire face à l’éventail des menaces, nous deve­nons dépen­dants d’éventuels alliés de circonstance.

Aujourd’hui, alors que la branche éner­gie d’Alstom, qui fabrique les tur­bines de nos sous-marins nucléaires et du porte-avions Charles de Gaulle, est pas­sée sous pavillon amé­ri­cain, pour­rions-nous encore nous oppo­ser à Washing­ton comme en 2003 alors que notre effort de défense était indé­pen­dant de la bonne volon­té des Etats-Unis ? Si quelques années de négli­gence suf­fisent à remettre en cause une défense auto­nome et cré­dible, il faut au moins une géné­ra­tion pour retrou­ver les com­pé­tences et les capa­ci­tés pour conce­voir puis pro­duire des sys­tèmes d’armes de pointe. Ain­si, 30 ans après la chute de l’Union sovié­tique, la Rus­sie de Pou­tine ne par­vient tou­jours pas à recou­vrer son auto­no­mie stra­té­gique en dépit des dis­cours natio­na­listes et d’efforts finan­ciers colos­saux, le bud­get de la défense russe ayant aug­men­té de plus de 200 % depuis 2000. Pour preuve, la mort dans l’âme, Mos­cou a dû consen­tir à l’achat de deux bâti­ments de pro­jec­tion et de com­man­de­ment (BPC) à la France, membre de l’OTAN, en 2010, avant que cette vente ne soit annu­lée en 2015 par Paris suite à l’invasion de la Cri­mée par les forces russes. La Rus­sie paie encore les consé­quences de dix ans de relâ­che­ment de son effort de défense.

La France entame ain­si aujourd’hui de funestes choix qui remettent en cause notre capa­ci­té de défense « tous azi­muts » pen­dant que les périls montent et qu’il n’y a plus de fron­tières aux menaces. Alors qu’un effort salu­taire a été consen­ti pour doter les armées fran­çaises de capa­ci­tés offen­sives dans ce nou­veau champ de bataille qu’est le cybe­res­pace, effort qui reste à décli­ner sur le ter­rain tant les sys­tèmes d’armes sont aujourd’hui digi­ta­li­sés au plus bas niveau tac­tique, nos forces conven­tion­nelles pâtissent tou­jours de trous capa­ci­taires en cas d’engagement majeur. Si nos mili­taires sont enfin équi­pés en drones armés et de sur­veillance, ils dépendent tou­jours du bon vou­loir de Washing­ton au Sahel, notam­ment en matière de trans­port aérien tant stra­té­gique que tac­tique, tout cela pour un déploie­ment, rap­pe­lons-le, de moins de 5 000 hommes. Si la livrai­son des der­nières FREMM est pré­vue à l’horizon 2025, à sup­po­ser qu’aucun coup de rabot n’intervienne dans l’intervalle, notre Marine manque cruel­le­ment de moyens pour contrô­ler notre zone éco­no­mique exclu­sive (ZEE) de 11 mil­lions de km2, la deuxième au monde, soit de patrouilleurs hau­tu­riers, le pro­gramme qui figu­rait dans la LPM 2014 – 2019 ayant été repor­té faute de moyens. Or, les enjeux sont colos­saux, tant géo­po­li­tiques qu’économiques, nos fonds marins abri­tant des res­sources consi­dé­rables et stra­té­giques au XXIe siècle, aigui­sant les convoi­tises, comme les fameuses « terres rares » néces­saires à notre monde de plus en plus digi­ta­li­sé, mais aus­si envi­ron­ne­men­taux, la France abri­tant, en grande par­tie grâce à cette ZEE, 10 % de la bio­di­ver­si­té mondiale.

Face au tra­gique du monde et aux ensei­gne­ments de notre pas­sé, gar­dons en mémoire qu’un relâ­che­ment de notre effort de défense se paie tôt ou tard très cher, par un asser­vis­se­ment et tant de sueur, de sang et de larmes pour ten­ter de recou­vrer notre indé­pen­dance. La res­pon­sa­bi­li­té d’hommes et de femmes d’Etat qui pensent à la pro­chaine géné­ra­tion avant la pro­chaine élec­tion est de pré­pa­rer en per­ma­nence l’imprévu comme l’impensable, soit de pré­pa­rer un « conflit de sur­vie » enga­geant toutes les forces vives du pays à com­men­cer par nos forces mili­taires. Notre liber­té n’a pas de prix. « La défense ! C’est la pre­mière rai­son d’être de l’État. Il n’y peut man­quer sans se détruire lui-même. » affir­mait Charles De Gaulle.