Les dis­cus­sions ont com­men­cé sur le pro­jet de loi qui vise à confor­ter les prin­cipes répu­bli­cains. Il est ques­tion de tour­nant sécuritaire

Les dis­cus­sions ont com­men­cé sur le pro­jet de loi qui vise à confor­ter les prin­cipes répu­bli­cains. Il est ques­tion de tour­nant sécuritaire

Par Hilaire de Crémiers. 

« Macron patauge dans les mêmes marais où la Répu­blique fran­çaise s’embourbe régulièrement. » 

Voi­là encore une loi qui va échauf­fer les esprits – oh, seule­ment un petit moment pour dis­traire de la las­sante pan­dé­mie –, agi­ter les médias, ébran­ler les réseaux sociaux, sus­ci­ter d’innombrables com­men­taires, ani­mer un par­le­ment qui dans son inutile vani­té cherche à exis­ter et qui, à cette occa­sion, comme régu­liè­re­ment, vomi­ra son flot bour­beux d’éloquence poli­ti­cienne, la plus vul­gaire qui soit.

Au motif de « confor­ter la Répu­blique », il ne s’agit une fois de plus que d’essayer de « confor­ter » un gou­ver­ne­ment qui vacille sur des bases poli­tiques, admi­nis­tra­tives, intel­lec­tuelles et morales aus­si mal construites que mal choi­sies, comme la crise sani­taire, et jusqu’à l’affaire des vac­cins, ne le démontre que trop. Ce au moment où l’idée qui domine toute l’action de l’exécutif se concentre sur les moyens de pré­pa­rer au pré­sident sor­tant – car ce n’est plus que cette pré­oc­cu­pa­tion qui compte – un socle élec­to­ral confor­té – c’est le cas de le dire – dont la sta­bi­li­té judi­cieu­se­ment ajus­tée pour­rait lui assu­rer en 2022 sur un centre droit conso­li­dé, sani­taire et sécu­ri­taire, un deuxième tour plus convain­cant qu’en 2017 où, face au risque d’un « popu­lisme » immaî­tri­sable, l’heure son­nait jusqu’à la folie d’un centre gauche mon­dia­liste et liber­taire. C’est ce qu’on appelle dans les milieux poli­tiques de la « stra­té­gie » ! Le pro­jet de loi « confor­tant les prin­cipes répu­bli­cains », comme la loi dite de « sécu­ri­té glo­bale », entre dans cette pers­pec­tive. Et c’est cette pers­pec­tive qu’il convient de bien resi­tuer pour en com­prendre la portée.

Un faux tournant

Il suf­fit d’y voir ce per­pé­tuel jeu de cou­rants alter­nés qui meuvent et orientent en le tra­ver­sant conti­nû­ment le libé­ra­lisme fran­çais qui fait le fond de pen­sée de la répu­blique bour­geoise depuis le XIXe siècle. Ce jeu se répète indé­fi­ni­ment en se pré­sen­tant, à chaque bouillon­ne­ment du mari­got, comme une fabu­leuse nou­veau­té – tou­jours le rêve de « la nou­velle socié­té » – quand la même nau­séa­bonde mix­ture se met à chan­ger de direc­tion dans le cani­veau usé de la pra­tique répu­bli­caine. Le gaul­lisme qui croyait trans­cen­der les cli­vages n’a pas échap­pé à cette oscil­la­tion iné­luc­table, pas plus que le mit­ter­ran­disme ou le chi­ra­quisme. C’est ain­si, le tout n’étant jamais, au-delà des dis­cours et des théo­ries, bien au-delà des com­men­taires des experts et des pro­fes­seurs, que de s’emparer encore et tou­jours de la puis­sance publique. Le pro­cé­dé est obli­gé, c’est un point qu’il faut bien sai­sir et qui réduit à néant toutes les pré­ten­tions de notre droit public : la jaco­bi­ne­rie d’État, même et sur­tout dite décen­tra­li­sée, ce qui ne fait jamais qu’une super­struc­ture admi­nis­tra­tive de plus au pro­fit des enjeux de pou­voir, reste le res­sort essen­tiel de l’action poli­tique, y com­pris et prin­ci­pa­le­ment chez nos pré­ten­dus libé­raux qui ne pensent, comme tous les idéo­logues du pro­grès conti­nu et obli­ga­toire depuis plus de deux siècles, qu’à diri­ger et à contrô­ler la vie des citoyens du ber­ceau à la tombe ; tels de petits Xi Jin­ping, à leur façon, puisqu’ils ont mille idées sur tout. Et donc autant de lois à façonner.

Le macro­nisme se trans­forme, dit-on, il s’adapte. Que nen­ni ! Macron patauge dans les mêmes marais où la Répu­blique fran­çaise s’embourbe régu­liè­re­ment. Il est dans la même situa­tion que tous ses pré­dé­ces­seurs de la VRépu­blique et tous les poli­ti­ciens des répu­bliques anté­rieures. En per­pé­tuelle quête du pou­voir où un pro­gramme élec­to­ral, niai­seux par défi­ni­tion, se revêt des atours d’un pro­jet partagé.

L’analyse des der­niers dis­cours macro­niens décèle, d’ailleurs, sous les arti­fices du lan­gage, les mêmes ambi­guï­tés. À L’Express, à Brut, il débite un sal­mi­gon­dis de pro­po­si­tions contraires et d’apories fuli­gi­neuses qu’il aligne comme des évi­dences pour signi­fier que tout est dans tout et le contraire plus sûre­ment encore : la sou­ve­rai­ne­té est sou­ve­raine sans l’être vrai­ment, elle est fran­çaise, mais plus encore euro­péenne et trans­na­tio­nale ; la nation n’est pas le com­mu­nau­ta­risme, mais le com­mu­nau­ta­risme – « mot avec lequel je ne suis pas à l’aise » – peut se vivre dans la nation qui n’est rien d’autre que la Répu­blique, uni­ver­selle par essence ! La culture est mul­ti­cul­tu­relle. Les mino­ri­tés sont dis­cri­mi­nées, mais la Répu­blique est « une », bien que la police fasse des tris inac­cep­tables. Au point que les syn­di­cats de police se demandent à quoi pour­rait ser­vir le fameux « Beau­vau » des forces de l’ordre avec de tels pro­pos, si inju­rieux à leur égard, dans la bouche du chef de l’État.

Pour faire plai­sir aux éco­lo­gistes et à la Conven­tion citoyenne qu’il ne maî­trise plus, il annonce un pos­sible réfé­ren­dum consti­tu­tion­nel sur l’environnement et le cli­mat dont le carac­tère inutile et super­fé­ta­toire est mani­feste. Et voi­là qu’il refait une conven­tion de citoyens pour juger l’action publique contre la pandémie.

C’est par­tout et à tous les niveaux du grand n’importe quoi. Ce qui ne l’a pas empê­ché de faire de ses vœux une séance d’autosatisfaction.

Une loi de plus qui ne résout rien

C’est dans ce cadre qu’il faut com­prendre la loi de ren­for­ce­ment des prin­cipes répu­bli­cains. L’intitulé a varié. Il a été ques­tion de lut­ter contre « les sépa­ra­tismes », puis « le sépa­ra­tisme », « le com­mu­nau­ta­risme ». Le 2 octobre, aux Mureaux, évo­quant la future loi qu’il jugeait néces­saire, le pré­sident par­lait de « stra­té­gie contre le sépa­ra­tisme », un sépa­ra­tisme « que l’État avait lui-même construit avec une poli­tique de peu­ple­ment géné­ra­trice de ghet­toï­sa­tion ». Et son ministre de l’Intérieur, Dar­ma­nin, sa cau­tion de droite, y allait encore plus fort. Et le ministre de l’Éducation natio­nale, Blan­quer, pareille­ment. Mais voi­là, com­ment faire ? Atta­quer de front le pro­blème : impos­sible ! Tout le monde sait que plus per­sonne ne contrôle les ban­lieues, les quar­tiers dits sen­sibles qu’aucun orga­nisme, même poli­cier, ne peut sérieu­se­ment ins­pec­ter ni même réper­to­rier, les mos­quées encore moins, même si, de temps en temps, il en est qui sont visées par une déci­sion judi­ciaire ou admi­nis­tra­tive, comme à l’encontre des quelques trop visibles asso­cia­tions qui pro­meuvent publi­que­ment un islam radi­cal, tel le Col­lec­tif contre l’islamophobie. Mais pour le reste qui pul­lule par mil­liers sous tous les pré­textes pos­sibles, du reli­gieux à l’éducatif, du cultu­rel au spor­tif, avec toutes sortes de com­pli­ci­tés locales, que peut la loi ? Sans comp­ter les que­relles qui divisent les orga­ni­sa­tions musul­manes et qui rendent vaines toutes les ten­ta­tives de consti­tuer un islam de France. La Grande Mos­quée de Paris vient encore de le faire savoir.

Les hommes poli­tiques qui, en plus, n’y com­prennent rien, sont tota­le­ment désar­més. Dis­cours et pro­po­si­tions tiennent lieu d’action. Le texte de la loi ne se pré­sente plus, pour qui veut bien com­prendre, que comme la liste des carences et des impuis­sances de l’État. Pour le dire clai­re­ment, de la République.

L’astuce consiste alors à l’habiller en bul­le­tin de vic­toire et en réso­lu­tion mar­tiale. Rien de plus facile : l’histoire a bon dos ; la Répu­blique, c’est connu, a vain­cu l’Église catho­lique et l’a réduite à sa loi et à son droit. Voi­là donc le modèle. Un seul abso­lu : la Répu­blique ; le reste ne peut être que du par­ti­cu­lier et du rela­tif. Dans cet esprit, les musul­mans n’auront plus qu’à se plier à la loi répu­bli­caine comme les catho­liques. C’est ain­si que l’intitulé est deve­nu « Pro­jet de loi visant à confor­ter les prin­cipes répu­bli­cains ». C’est sous le patro­nage de la loi de 1905 qu’il fut pré­sen­té au conseil des ministres pour le 115e anni­ver­saire de la pro­mul­ga­tion de cette loi dite de sépa­ra­tion qui garan­tit la laï­ci­té de l’État.

Misé­rable tour de passe-passe. Plus d’islam, plus d’islamisme, plus d’immigration musul­mane, plus de ter­ri­toires per­dus, plus de cha­ria, plus de mos­quées, plus de sala­fistes, plus de ter­ro­ristes. Le Pre­mier ministre Cas­tex « s’est défen­du de légi­fé­rer contre les reli­gions et contre la reli­gion musul­mane en par­ti­cu­lier ». Il a pré­ci­sé : « C’est à l’inverse une loi de liber­té, une loi de pro­tec­tion, une loi d’émancipation face au fon­da­men­ta­lisme reli­gieux. » Et de par­ler de « stra­té­gie d’ensemble » et de « pro­messe répu­bli­caine ».

La loi se contente donc de rendre auto­ma­tique l’inscription au Fichier des auteurs d’infraction ter­ro­riste les per­sonnes condam­nées pour pro­vo­ca­tion ou apo­lo­gie d’actes de ter­ro­risme. Tiens, donc ! D’étendre l’obligation de neu­tra­li­té aux ser­vices publics, donc aux trans­ports. Tiens, donc ! De créer un délit de mise en dan­ger de la vie d’autrui par dif­fu­sion d’informations. Tiens, donc ! De deman­der aux asso­cia­tions qui sol­li­citent des sub­ven­tions – et qui les obtiennent ! – de s’engager à res­pec­ter les valeurs de la Répu­blique. Tiens, donc ! De façon, est-il pré­ci­sé, que l’argent public ne puisse pas finan­cer « ceux qui y contre­viennent ». Tiens, donc ! De faire en sorte que la poly­ga­mie devienne un motif de refus pour les titres de séjour. Tiens, donc ! De don­ner aux enfants en âge d’être sco­la­ri­sés un iden­ti­fiant natio­nal pour contrô­ler l’enseignement dit à domi­cile. Tiens, donc ! Enfin, d’engager les asso­cia­tions loi de 1901 qui forment le sub­strat des sta­tuts juri­diques des orga­ni­sa­tions musul­manes, à pas­ser sous le sta­tut de 1905 pour que les finan­ce­ments, notam­ment étran­gers, puissent être véri­fiés. Tiens, donc ! Et qui finance qui ? Et jusqu’où ? Un tel sta­tut évi­te­rait aus­si les « putschs extré­mistes ». Tiens, donc ! Res­te­rait alors à for­mer des cadres musul­mans en France ; on connaît déjà les vaines ten­ta­tives opé­rées sous Sarkozy.

Ain­si, pensent Macron et tous les poli­ti­ciens à sa suite, sera-t-il pos­sible de faite émer­ger un islam de France ? Un islam qui se fon­dra comme le catho­li­cisme fran­çais dans la République !

Cette loi n’est qu’une immense dupe­rie. Une de plus. Ceux qui vont le plus y perdre sont, d’ailleurs, les Fran­çais d’origine musul­mane qui sont d’abord atta­chés à la France. Et qu’il aurait fal­lu com­men­cer par pri­vi­lé­gier. Tel n’est pas le cas. L’affaire de l’islam et de l’islamisme va conti­nuer à pour­rir. En France et la France. Assi­mi­la­tion, inté­gra­tion, reviennent les mêmes mots qu’au moment de l’affaire d’Algérie. Avec la même impos­si­bi­li­té répu­bli­caine de résoudre le pro­blème. Et, vrai­sem­bla­ble­ment, la même tra­gé­die au final.

La véri­té que per­sonne ne dit : la Répu­blique est his­to­ri­que­ment et idéo­lo­gi­que­ment, mal­gré Toc­que­ville, une rup­ture radi­cale, et constam­ment renou­ve­lée, avec le génie propre de notre pays. Elle est inca­pable d’assumer la charge de notre des­tin natio­nal. Par sa nature même, la Répu­blique est un sépa­ra­tisme qui a réus­si à s’emparer de l’État. Elle n’est même que ça. Et elle ne cesse de reprendre sa même entre­prise qui est de sépa­rer la France de son his­toire et de ses sources de vie. Com­ment pour­rait-elle dans ces condi­tions s’opposer au sépa­ra­tisme isla­mique ? La loi prouve qu’elle a déjà renon­cé.  ■

Article pré­cé­dem­ment paru dans Poli­tique magazine