Les rêves impé­riaux d’Erdogan : jusqu’à Vienne ?

Les rêves impé­riaux d’Erdogan : jusqu’à Vienne ?

Par Antoine de Lacoste

​« La Tur­quie a l’objectif clair de réins­tau­rer l’empire turc ». Ce pro­pos, frap­pé au coin du bon sens, est de Nikol­Pa­shi­nyan, le Pre­mier Ministre armé­nien, au cours d’un entre­tien avec France 24.

​L’agression de l’Azerbaïdjan contre l’enclave armé­nienne du Haut-Kara­bakh, sans doute télé­gui­dée par Anka­ra, est le der­nier épi­sode d’une fré­né­sie impé­ria­liste sans pré­cé­dent depuis la chute de l’Empire otto­man.

​La guerre en Syrie fut l’occasion pour Erdo­gan d’envahir à plu­sieurs reprises son voi­sin pour châ­tier les Kurdes ou, tout sim­ple­ment, occu­per une par­tie du ter­ri­toire syrien, comme la pro­vince d’Idleb au nord-ouest. En tant que membre de l’OTAN la Tur­quie a béné­fi­cié d’une indul­gence amé­ri­caine et euro­péenne invrai­sem­blable et si Pou­tine n’avait pas été là pour conte­nir l’avance de l’armée turque, on ne sait jusqu’où elle serait allée.

​Puis ce fut la Libye où plu­sieurs mil­liers (on parle de 12000) de mer­ce­naires isla­mistes turk­mènes furent envoyés depuis la Syrie pour aider l’allié Sar­raj, en dif­fi­cul­té mili­taire face aux forces du maré­chal Haf­tar. Là encore, ce sont les Russes qui ont blo­qué l’avance turque, empê­chant les hordes turk­mènes de s’emparer des puits de pétrole libyens. Cela n’empêcha pas Erdo­gan de signer un accord mari­time par­fai­te­ment illé­gal avec la Libye afin de se par­ta­ger une zone mari­time reliant les deux pays. Cela comme si la Crète ou Chypre n’existait pas.

​Car la Médi­ter­ra­née orien­tale est la troi­sième cible de l’insatiable sul­tan. Furieux d’être écar­té des récentes décou­vertes gazières mari­times qui se situent dans les eaux ter­ri­to­riales de Chypre, de la Grèce, d’Israël, du Liban et de l’Egypte, Erdo­gan veut contraindre ses voi­sins à lui lais­ser une part du gâteau. De forages illé­gaux, sous pro­tec­tion de navires de guerre, en inti­mi­da­tions mul­tiples, la ten­sion est mon­tée à un niveau périlleux. Sous la menace de sanc­tions euro­péennes (mais pas amé­ri­caines…), la flotte turque est ren­trée au port, en atten­dant une pro­chaine occa­sion. Car la situa­tion éco­no­mique turque est plus que médiocre et le sul­tan ne peut se per­mettre de subir un arse­nal de sanc­tions. C’est un talon d’Achille cer­tain qui vient heu­reu­se­ment com­pen­ser une effi­ca­ci­té mili­taire retrou­vée.

​Paral­lè­le­ment à cette poli­tique agres­sive très voyante, Erdo­gan a déve­lop­pé une acti­vi­té reli­gieuse plus dis­crète mais peut-être plus dan­ge­reuse encore. Au-delà du sym­bole de la conver­sion de Sainte Sophie en mos­quée, il finance une acti­vi­té reli­gieuse très intense dans plu­sieurs pays d’Europe, en par­ti­cu­lier en Alle­magne, en France et dans les Bal­kans. Finan­ce­ment de mos­quées, envoi d’imams dont beau­coup sont des fonc­tion­naires turcs, la pano­plie est large et béné­fi­cie d’une pas­si­vi­té affli­geante de nos diri­geants.

​Le sou­tien actif à l’attaque azer­baïd­ja­naise contre le Haut-Kara­bakh armé­nien est le der­nier ava­tar de la poli­tique d’expansion turque. La méthode est la même qu’en Libye : four­ni­ture de drones d’attaque très per­for­mants et envoi de mer­ce­naires isla­mistes turk­mènes. Cela peut chan­ger le cours de la guerre. La pré­cé­dente avait été gagnée assez lar­ge­ment par l’armée armé­nienne, mais la Tur­quie n’était pas là.

​Tout cela relève d’une stra­té­gie ambi­tieuse au ser­vice de l’islam et de l’expansionnisme turc. Les Turcs n’iront peut-être pas jusqu’à Vienne comme le déclare le Pre­mier ministre armé­nien (allu­sion aux pré­cé­dents his­to­riques des XVIème et XVIIème siècle) mais il serait temps de prendre conscience du dan­ger.

​Ne rêvons pas sur une quel­conque audace du monde occi­den­tal et espé­rons, qu’une fois de plus, la Rus­sie sera l’ultime rem­part.