Affaire Naval­ny : véri­té ou men­songe ?

Affaire Naval­ny : véri­té ou men­songe ?

Par le géné­ral Domi­nique Dela­warde *

L’affaire Naval­ny empoi­sonne la vie poli­tique en Rus­sie à la veille d’une élec­tion capi­tale. On se demande quand même, chez cer­tains spé­cia­listes de l’analyse poli­tique et dans cer­taines rédac­tions, ce que la mort d’un oppo­sant aus­si peu dan­ge­reux que Naval­ny aurait pu appor­ter comme avan­tage à Pou­tine. Le géné­ral (2S) Domi­nique DELAWARDE spé­cia­liste des pays de l’Est, nous apporte ici quelques élé­ments de réponse. (Ndlr)

Le 18 mars 2018, j’écrivais un article sur l’affaire Skri­pal repris par plu­sieurs dizaines de sites inter­net de ré infor­ma­tion. Cet article avait eu, à l’époque, un cer­tain suc­cès d’audience, cumu­lant beau­coup plus de 100 000 lec­teurs sur la tota­li­té des sites de publi­ca­tion, et il avait été plé­bis­ci­té par une immense majo­ri­té des com­men­ta­teurs. Le lec­teur pour­ra en prendre connais­sanceici.

Aujourd’hui, je tiens à par­ta­ger avec ceux qui s’intéressent à mes ana­lyses une réponse faite à l’un de mes cor­res­pon­dants, spé­cia­liste de la Rus­sie, qui m’interrogeait sur l’affaire Naval­ny et qui me disait ne pas savoir quoi en pen­ser.

Le 3 Sep­tembre 2020

Mon cher Fran­çois,

Comme vous le pres­sen­tez, je ne pense pas une seule seconde que Pou­tine puisse  être impli­qué dans ce genre d’affaire qui, comme vous le sou­li­gnez, n’est  pas la pre­mière du genre. Et si c’était le cas, on l’imagine mal auto­ri­ser le trans­fert de la vic­time en Alle­magne, toute trace de Novit­chok dehors, et d’offrir ain­si la pos­si­bi­li­té aux occi­den­taux de l’accuser, une fois de plus, d’empoisonner ses oppo­sants.

Les médias mains­tream occi­den­taux et la gou­ver­nance alle­mande prennent Pou­tine pour un imbé­cile, ce qu’il n’est pas, et sur­tout nous prennent tous pour des « demeu­rés », inca­pables de réflé­chir. Cette farce ne tient évi­dem­ment pas la route et la gou­ver­nance alle­mande ne se gran­dit pas à imi­ter le com­por­te­ment des Bri­tan­niques lors de l’affaire Skri­pal et à ten­ter de faire croire une telle énor­mi­té.

Il est vrai que les Alle­mands n’en sont pas à leur coup d’essai.

Dans un article d’avril 2019, Serge Hali­mi, direc­teur du jour­nal Le Monde  Diplo­ma­tique et Pierre Rim­bert, rédac­teur en chef adjoint de ce même  jour­nal co-signent un excellent article sous le titre : le plus gros bobard du  XXème siècle.

Ils com­mentent ain­si les décla­ra­tions déli­rante du ministre de la  Défense alle­mand, le social-démo­crate Rudolf Schar­ping, faites en avril 1999 :

« Les Serbes com­mettent un « géno­cide », « jouent au foot­ball avec des têtes cou­pées, dépècent des cadavres, arrachent les fœtus des femmes enceintes tuées et les font griller »,… Ces  pro­pos furent repris  en cœur, dans une  orches­tra­tion remar­quable par les médias mains­tream occi­den­taux ; ils ont tué  « de 100 000 à 500 000 per­sonnes » (TF1, 20 avril 1999), inci­né­ré leurs  vic­times dans des « four­neaux, du genre de ceux uti­li­sés à Ausch­witz »  (The Dai­ly Mir­ror, 7 juillet).

Une à une, ces fausses infor­ma­tions seront taillées en pièces — mais après la fin du conflit —, notam­ment par l’enquête du jour­na­liste amé­ri­cain Daniel Pearl (The Wall Street Jour­nal, 31 décembre 1999). Tout comme se dégon­fle­ra l’une des plus reten­tis­santes mani­pu­la­tions de la fin du XXe siècle : le plan Pot­ko­va (« fer à che­val »), un docu­ment cen­sé prou­ver que les Serbes avaient pro­gram­mé l’« épu­ra­tion eth­nique » du  Koso­vo. Sa dif­fu­sion par l’Allemagne, en avril 1999, ser­vit de pré­texte à l’intensification des bom­bar­de­ments.

Loin d’être des inter­nautes para­noïaques, les prin­ci­paux dés­in­for­ma­teurs furent les gou­ver­ne­ments occi­den­taux, l’OTAN, ain­si que les organes de presse les plus res­pec­tés. »

L’affaire Naval­ny est donc, pour moi, une affaire visant à noir­cir, une fois de plus, l’image de Pou­tine et de la Rus­sie, à le pré­sen­ter comme un dic­ta­teur san­gui­naire, et à l’embarrasser, au moins tem­po­rai­re­ment. Comme d’habitude, les gou­ver­nances et les grands médias occi­den­taux agissent en meute et sans grande finesse : « plus c’est gros, plus ça passe ». Un men­songe répé­té jour après jour et du matin au soir devient véri­té dans l’esprit des gens. C’est ce que l’on appelle la pro­pa­gande. Goeb­bels n’aurait pas fait mieux lors de la 2ème Guerre mon­diale.

L’analyse détaillée des cas simi­laires pré­cé­dents (meurtre de Nemt­sov le 27 février 2015, ten­ta­tive d’empoisonnement de Skri­pal en mars 2018) montrent que ces évé­ne­ments se situaient tou­jours à des moments qui cor­res­pon­daient par­fai­te­ment au calen­drier élec­to­ral Russe et/ou à des affaires inter­na­tio­nales dans les­quelles il conve­nait de mettre la Rus­sie, et sur­tout Pou­tine, dans l’embarras.

La ques­tion est donc aujourd’hui : Pour­quoi ça et pour­quoi main­te­nant ? Com­ment expli­quer sim­ple­ment cette affaire ?

Beau­coup l’ignore en Occi­dent, mais des élec­tions natio­nales auront lieu en Rus­sie le 13 Sep­tembre pro­chain. Une affaire Naval­ny inter­ve­nant à quelques jours de cette échéance élec­to­rale est de nature à ren­for­cer les résul­tats de l’opposition à Pou­tine, donc à pro­fi­ter à cette oppo­si­tion. Rap­pe­lons que l’affaire Skri­pal était inter­ve­nue elle aus­si par une étrange coïn­ci­dence quelques jours avant l’élection pré­si­den­tielle russe de mars 2018…

Par ailleurs au moins six affaires jugées impor­tantes par la coa­li­tion occi­den­tale, et impli­quant la Rus­sie, suivent leurs cours et pour­raient jus­ti­fier une opé­ra­tion visant à embar­ras­ser Pou­tine.

Il y a l’affaire syrienne dans laquelle la Rus­sie s’est enga­gée avec pru­dence et suc­cès dès sep­tembre 2015 et qu’elle aime­rait bien conclure rapi­de­ment. La Rus­sie y est en oppo­si­tion fron­tale à la coa­li­tion israé­lo-occi­den­tale qui aime­rait voir durer le conflit syrien pour créer des « faits accom­plis ».

Il y a l’affaire du North Stream II qui suit son cours et que les USA cherchent encore et tou­jours à faire capo­ter, au détri­ment, d’ailleurs, de leurs alliés euro­péens.

Il y a le suc­cès com­mer­cial du vac­cin Russe (2 mil­liards de doses déjà com­man­dées par plus de 20 pays), suc­cès que les lob­bies occi­den­taux aime­raient bien trans­for­mer en échec pour pro­mou­voir les leurs lorsqu’ils exis­te­ront.

Il y a la réac­tua­li­sa­tion en cours du concept stra­té­gique de l’OTAN 2021, dans laquelle les USA cherchent déjà à pré­sen­ter à leurs par­te­naires euro­péens la Rus­sie de Pou­tine comme l’une des deux menaces majeures pour l’OTAN. Il faut donc cou­per court à tout effort de l’UE de se rap­pro­cher des Russes…

Il y a encore l’affaire de la guerre des prix sur les mar­chés gazier et pétro­lier sur lequel la ges­tion avi­sée de Pou­tine a déjà accu­lé à la faillite nombre d’exploitants de gaz de schiste US.

Il y a enfin la ten­ta­tive en cours de révo­lu­tions colo­rées en Bié­lo­rus­sie et celle qui n’est tou­jours pas aban­don­née au Vene­zue­la, révo­lu­tions dans les­quelles les occi­den­taux redoutent, à tort ou à  rai­son, les réac­tions russes de sou­tien aux pou­voirs en place.

Mettre le Pré­sident russe dans l’embarras, c’est détour­ner son atten­tion et son éner­gie des sujets brû­lants qu’il gère plu­tôt bien. Salir son image et celle de la Rus­sie met Pou­tine sur la défen­sive et dans l’obligation d’être pru­dent, donc plus modé­ré, dans son action sur les six dos­siers évo­qués ci-des­sus.

Quant aux com­man­di­taires de cette action visant à dis­cré­di­ter Pou­tine, il faut les cher­cher, comme dans l’affaire Skri­pal, dans les grands ser­vices spé­ciaux occi­den­taux et plus par­ti­cu­liè­re­ment par­mi les trois plus effi­caces dans ce genre d’opération : CIA, Mos­sad, MI5, en liai­son, bien sûr, avec le BND alle­mand.

Voi­là mon ana­lyse à chaud.

Il n’est d’ailleurs pas cer­tain que les élec­tions du 13 sep­tembre ne soient pas, in fine, un grand suc­cès pour le par­ti de Pou­tine. Plus l’Occident cri­tique la Rus­sie et paraît s’ingérer dans ses affaires, plus l’électorat russe a ten­dance à se regrou­per autour de son Pré­sident. L’affaire Skri­pal et son exploi­ta­tion mal­adroite par les occi­den­taux avait fait gagner 13 points en quelques jours au can­di­dat Pou­tine, élu dès le pre­mier tour. Relire à cet égard la lettre de Vla­di­mir à The­re­sa du 20 mars 2018.

Cor­dia­le­ment

Domi­nique DELAWARDE

NDLR : Cette ana­lyse est ample­ment confir­mée dans un article publié par Le Figa­ro sous le titre : « L’affaire Naval­ny se réper­cute sur l’avenir du gazo­duc de la Bal­tique »

*Article repris sur http://breizh-info.com/