Crise avec la Tur­quie : Doit-on sabor­der la flotte de Tou­lon ?

Crise avec la Tur­quie : Doit-on sabor­der la flotte de Tou­lon ?

Par Oli­vier Per­ce­val

Un ami m’a rap­por­té qu’au cours d’une sor­tie en mer très récem­ment, il a pu voir, en plus du porte-avion Charles De gaulle, notam­ment trois BCP et quatre fré­gates de pre­mier rang (les 2 « Hori­zon » anti aérienne et 2 FREMM) plus toute une flot­tille, en mouillage dans la rade de Tou­lon.

Après les inci­dents entre la fré­gate Cour­bet et trois fré­gates turques au mois de juin, devant les côtes de Lybie qui n’hésitèrent pas à « illu­mi­ner » avec leurs radars le navire fran­çais, c’est-à-dire pro­cé­der à une menace immi­nente d’attaque et ain­si poser un acte de guerre, le ministre de la défense, Flo­rence Par­ly, a por­té l’affaire devant le secré­ta­riat géné­ral de l’OTAN, puisqu’il s’agissait d’un grave inci­dent entre deux pays appar­te­nant à l’organisation atlan­tique. Dans un pre­mier temps, le secré­taire géné­ral de l’OTAN, Jens Stol­ten­berg, n’a pas expli­ci­te­ment évo­qué cet inci­dent lors de la confé­rence de presse don­née à l’issue de la pre­mière jour­née de la réunion des ministres de la Défense des pays membres de l’Alliance. Au plus a‑t-il admis des « dif­fé­rences », voire des « désac­cords » entre Alliés, comme il y en a déjà eu par le pas­sé. Mais, le 18 juin, l’ex-premier ministre nor­vé­gien n’a pas pu faire autre­ment que d’aborder le sujet… D’autant que, au moment de l’incident, la fré­gate Cour­bet était en mis­sion pour le compte de l’OTAN (ce qui n’était pas le cas des navires turcs).

« L’incident en Médi­ter­ra­née a été abor­dé en réunion par plu­sieurs alliés. Nous avons fait en sorte que les auto­ri­tés mili­taires de l’OTAN enquêtent sur l’incident afin de faire toute la lumière sur ce qui s’est pas­sé » a en effet décla­ré M. Stol­ten­berg. « Je pense que c’est la meilleure façon, main­te­nant, de le faire – de cla­ri­fier réel­le­ment ce qui s’est pas­sé », a‑t-il insis­té.

Reste à voir com­bien de temps pren­dra cette enquête… Et les conclu­sions qui en seront tirées.

Paral­lè­le­ment, et ne pou­vant igno­rer cette ten­sion inter­na­tio­nale mon­tante et impli­quant la France, au cours de l’Audition du CEMAT (Chef d’État Major de l’Armée de Terre) par la com­mis­sion de la défense de l’Assemblée natio­nale, por­tant sur la nou­velle vision stra­té­gique de l’armée de Terre, le 17 juin 2020, celui ‑ci décla­ra en sub­stance :

« La pre­mière conclu­sion est que nous arri­vons peut-être à la fin d’un cycle de la conflic­tua­li­té qui a duré 20 ans où l’effort de nos armées s’est concen­tré sur le com­bat contre le ter­ro­risme mili­ta­ri­sé. (…) Il nous faut réap­prendre la gram­maire de la guerre de haute inten­si­té. La deuxième conclu­sion est que le risque d’escalade mili­taire est très éle­vé. »

Il ne faut pas tirer de conclu­sions hâtives sur ces deux faits conco­mi­tants qu’il faut aus­si ins­crire dans les grands mou­ve­ments de plaques tec­to­niques des grandes puis­sances, États-Unis, Chine, Rus­sie, Inde, Tur­quie …

Il est clair que l’entrainement de nos troupes pour des conflits asy­mé­triques est en train d’évoluer vers la pers­pec­tive d’augmentation d’intensité, autre­ment dit les futurs adver­saires pour­raient être autre chose que des dji­ha­distes en Toyo­ta dans le Sahel.

Jean Domi­nique Mer­chet , jour­na­liste spé­cia­liste des ques­tions de défense rap­por­tait il y a quelques mois l’impression que don­nait l’armée turque aux obser­va­teurs mili­taires fran­çais en Syrie :

« En octobre der­nier, l’opération « Source de paix » contre les forces kurdes a rete­nu l’attention de l’armée de terre. « Les Turcs ont alors enga­gé 80 000 hommes pen­dant vingt jours, sur un front de plus de 300 kilo­mètres », sou­ligne un offi­cier. « Avec des chars lourds, de l’artillerie et une ving­taine de drones armés au-des­sus d’eux », ajoute-t-il. Ces moyens ont per­mis à l’armée turque de bri­ser en quelques jours le pro­to-Etat kurde du Roja­va, en pre­nant le contrôle d’un sec­teur d’environ 150 km sur une pro­fon­deur de 30 km, soit l’équivalent d’un petit dépar­te­ment fran­çais.

 Vu de Paris, c’est l’effet de « masse » ou d’« épais­seur » (ce der­nier mot est plus à la mode) qui est poin­té. Sur­tout en com­pa­rai­son de la situa­tion fran­çaise, où la qua­li­té prime sou­vent sur la quan­ti­té. La Force opé­ra­tion­nelle ter­restre (FOT), c’est-à-dire la capa­ci­té de com­bat de l’armée de terre, est de 77 000 hommes et celle-ci doit pou­voir en « pro­je­ter » 15 000 à l’étranger en cas d’« évé­ne­ment majeur ». Même si elle a l’avantage d’intervenir à ses fron­tières, la Tur­quie joue au-des­sus de cette caté­go­rie.

En termes d’équipement, l’armée fran­çaise dis­pose de moins de drones que son homo­logue turcqui vient de faire une démons­tra­tion de ses capa­ci­tés dans la poche d’Idlib. Quant à l’artillerieles quatre (!) canons Cae­sar déployés en Irak de 2016 à 2019 ont « qua­si­ment épui­sé » le stock d’obus de 155 mm. « La puis­sance sans la rési­lience n’est rien : pour durer, il nous faut un stock de muni­tions et de pièces déta­chées », ana­lyse un proche du dos­sier, qui ajoute que l’armée turque s’appuie désor­mais sur un « outil indus­triel natio­nal », gage d’« auto­no­mie stra­té­gique ». (Les Echos)

Et oui, quitte à pas­ser pour des natio­na­listes repliés sur nous-mêmes, la lèpre quoi, nous devons conve­nir que l’autonomie stra­té­gique est néces­saire pour faire la guerre…

Reve­nons à nos bateaux : Est-ce un hasard si nos forces mari­times de sou­ve­rai­ne­té se trouvent en mouillage à Tou­lon ? On pour­rait pen­ser que de futures manœuvres se pré­parent, d’autant qu’un autre pays de l’OTAN, la Grèce, se mobi­lise contre les pro­vo­ca­tions agres­sives de la Tur­quie. Cette pré­sence à quai signi­fie-t-elle que l’on pré­pare, sinon une riposte, du moins une affir­ma­tion de la puis­sance fran­çaise ? Car nous n’avons pas à rou­gir de notre marine qui a réap­pris à faire la guerre en Lybie. Et pour­tant nous n’obtiendrons vrai­sem­bla­ble­ment pas répa­ra­tion.

Mais au fait, à quoi sert vrai­ment l’OTAN aujourd’hui, si ce n’est à appli­quer des consignes de plus en plus confuses du Penta­gone ?

On peut éga­le­ment pen­ser que la volon­té des auto­ri­tés serait de pla­cer nos navires à l’abri, tant que l’OTAN ne se posi­tionne pas clai­re­ment sur cette affaire pro­mise à un enter­re­ment de pre­mière classe.

Si nous conti­nuons à attendre les ordres de Jens Stol­ten­berg, valet nor­vé­gien de l’Amérique/Europe, il se pour­rait qu’il exige, peut-être dans un élan gran­di­lo­quent d’honneur mal pla­cé, mais plus cer­tai­ne­ment dans un esprit de sou­mis­sion et d’acceptation trouillarde des évè­ne­ments, un nou­veau sabor­dage (sym­bo­lique) de type humi­lia­tion. Mais alors, où se situe­rait l’intérêt de la France ? Il serait inté­res­sant de connaître l’avis de notre diplo­ma­tie ain­si que de notre état-major à ce sujet…